Skip to main content

Full text of "Vie héroique de Guynemer"

See other formats


^^sv 




2 



(this linlumc has beea purrhaaci» frojtt tbc 
fuuii bei|ucathe6 bg 

^rs. Catherine l\ciUtïick Jlîîimiltntt^ 

anb «TpplicL» to this purposc bg l^er li«sba«b, 

ïlr. ^itxnttixst 3inmiltatt iH.A. (Cor.), 

in mcmorg of Iheir ottlji son 

ailexanber Cbloin i|amilton, 

|\.^. (Cor.), 

tobo tons ÎTettitrcr i« IflriMtch in lînibersxtg 

Collège èuring the gear liîîD-lSIÎ, attà 

ttthn i^icb an the 26tl^ of jHarch, Î9I2, 

in bis tbirtg-fourlh gear. 






y 





LE CHEAALIER DE L'AIR 



VIE HÉROiaUE 

GUYNEMER 

PA.R- 

HENRY BORDEAUX 



'HÉROS -Légendaire-tombe: 

EN- PLEIN-CIEL-DE-GLOI RE-APRES 
TROIS-ANS- DE- LUTTE -ARDENTE 
RESTERA -LE-PLUS- PUR- SYMBOLE 
DES-QUALltÉS-DELA-RAGE : 
TÉNACITÉ -I NOOMPTABLE -ÉNERaE 
FAROUCHE-COURAGE- SUBLIME" 

• {V1NOT-S1XIÊME.ET DERNIERE CITATION > ,© 



Hlf^^^^P 



"""^ I IIIIPIUIU. ' 'M«JV'*|^ l 




PLON-NOURRIT dC'i • EDITEURS 
RUEGARANCIÈRE- 8 - PARIS -VF 






A-.GIR/MDON-ia 



Digitized by the Internet Archive 

in 2009 witli funding from 

University of Ottawa 



littp://www.arcliive.org/details/vieliroiquédeguOOborduoft 



// a été tiré de cet ouvrage : 

iOOO exemplaires offerts à l'armée par l'auteur et les éditeurs. 

4000 exemplaires sur lesquels l'auteur a abandonné ses droits, 
moitié en faveur de l'Œuvre du Secours aux Rapatriés, moitié en 
faveur de l'Œuvre des Orphelins de l'Aviation. 

175 exemplaires sur papier de Hollande dont 125 numérotés 
de 1 à 125 et 50 d'hommages à l'armée. 

50 exemplaires sur papier des manufactures impériales du 
Japon dont 40 numérotés de I à XL et 10 d'hommages à l'armée. 



Vie héroïque 



Quynemer 



Ce Tolum« a élé dépoaé au ministère de l'intérieur en 1918. 

D(J MÊME AUTEUR 

OUVRAGES SUR LA GUERRE 

Le Chevalier de l'air. Vie héroïque de Guynemer. 
La Chaiifon de Vau.\-JJoiiaiimo:tt. — I. Les Derniers Jours 
du fort de Vaux ^9 mars-T juin lOlfi). 

La Chanson de y'au.x-Lfouanmont. — II. LeS Captifs délivrés 
(Douaiimoiit-Vaux : 21 octobre-3 novembie 1916). 

Trois Tombes. 

La Jeunesse nouvelle. 

Sur le Rhin. 

ROMANS ET NOUVELLES 
La Maison. La Rohe de laine. 

L'Amour en fuite. La Croisée des chemins. 

*La Petite Mademoiselle, Les Yeux qui s'ouvrent. 

La Neige sur les pas. L'Écran brisé. 

Le Carnet d'un stagiaire. Les Roguevillard. 

(Librairie Plon-N'uirrit et G".) 

La Nouvelle Croisade des enfants. 

(Librairie Fluimnarion.) 

La Peur de vivre. Le Lac noir. 

Le Pays natal. Jeanne Michelin. 

La Voie sans retour. 

(Librairie A. Fonlcinoinj;,) 

ESSAIS DE CRITIQUE 

"Les Pierres du foyer. 

La Vie au théâtre (i907-ltf09. 1909-1911. 1911-191.3). — 3 vol. 

Portraits de femmes et d'enfants. 

(Librairie Plon-INourrit et G".) 

Quelques Portraits d'hommes. — Vies intimes. 

(Librairie \. Fonlemoing.) 
Ames modernes (Librairie Perrin). 
Les Amants de Genève, édition de luxe (Librairie Dorbon aine). 

THÉÂTRE 

L'Ecran brisé. 

Un Médecin de campagne. En collaboration avec M. Emma- 
nuL-1 Dfc.N*niÉ. 

(Librairie Plon-Nourrit et G'*.) 

PARU. TYP. PLO.N-.^OUnniT KT C**, 8, KDK OAIUKCIÈBB. 23G05. 




l'htliiiijitr II jKirlc dr /'ail- leiiible il'Ali'.r(in(lri' 
piirtiiiil nu ri)iiili(il. Le visage de Guyiiemev, au 
di'pnrl. t'Iiiil l'IJrinjnnl (p. 147) Même viiiiKjin'iir. 
son visage )t'esl pas (ipiiisi' (p. 140). 



LE CHEVALIER DE LAIR 



Vie héroïque 

DS 

Guynemer 



Henry BORDEAUX 




-\^ 



PARIS \^ 

L.IBRAIRIB PLON 'XU l 

PLON-NOURHIT et G", IMPRIMEURS-ÉDITEURS 

8, RUE GARANCIÈRB — 6* 

1919 



Droits de reproduction et de traduction 
réservés pour tous pays. 

Copyright ^918 by Hinrt Bordeaox. 



— Quelle est la Sainte de la France ? Est-ce encore 
Jeanne? 

— C'est elle. C'est toujours la même paysanne qui 
laissait autrefois le fuseau pour le soc. 

— Et V Archange est-il là? — Toujours. Mais son 
nom change. 

— Comment appelait-on autrefois cet Archange? 

— Monseigneur Saint-Michel-du-Péril-de-la-Mer. 

— Comment s' appelle-t-il aujourd'hui ? — Guyne- 
mer..., 

Edmond Rostand (L'Étoile entre les Peupliers). 



c Compagnons, la voix grave de nos chefs a su expri- 
mer notre douleur. Mais il ne veut ni pleurs ni re- 
grets, le rapide tueur et destructeur qui fut parmi 
les fils les plus virils de l'Italie. Il ne veut pas être 
pieusement pleuré, mais vengé puissamment. 

« Ainsi dépouillé de son corps, à l'heure sainte où 
les destins s'allaient accomplir, il vola sur le front 
de toutes nos armées, il traversa la bataille entière, 
profond comme le frisson et splendide comme la 
foudre. » 

Gabriele d'Annu>zio (L'Aile innombrable : 
adieu au Commandant Baracca.) 



PROLOGUE 



— Guynemer n'est pas rentré.... 

La nouvelle courut, vola d'une escadrille à l'au- 
tre, de l'aviation aux troupes, de la zone de l'avant 
à celle de l'arrière. Et ee fut dans toute l'armée, 
dans toute la France, une traînée de douleur, comme 
si, parmi tant de soldats exposés à la mort, celui-là 
dût seul ôlre immortel. 

De telles douleurs unanimes l'histoire nous offre 
des exemples, mais ce sont des chefs que l'on pleure, 
et le regret de leur perle s'accroît de leur autorité 
et de l'importance de leur mission. Ainsi Troie, sans 
Hector, se découvre-t-elle sans défense. Quand un 
Gaston de Foix, duc de Nemours, surnommé le 
Foudre de l'Italie, meurt à vingt-trois ans, après la 
victoire de Kavenne. nos eonq[uète« transalpinci> 

I 



10 YIK HSnOIQUE DE OUYNKMER. 

sont menacées. Le boulet qui frappe un Turenne à 
Sallzbiich atteint le solide édifice construit par 
Louis Xr\'. Mais un Guynemer ne commande que son 
avion. Il est un point perdu dans l'immense espace 
que la guerre occupe. Ce jeune capitaine, s'il est 
sans égal dans le ciel, ne conduit pas, sur terre, la 
bataille. D'oîi vient donc qu'il ait seul, comme un 
chef d'armée, le pouvoir de laisser après lui une 
tristesse collective? Un enfant de France va nous le 
dire. 

Parmi les témoignages sans nombre de ce deuil 
national figure une lettre adressée par l'institutrice 
d'un village de la Franche-Comté, Mlle S..., de Bou- 
clons, à la mère de l'aviateur : 

« Madame, écrit-elle, vous avez eu déjà l'expres- 
sion de la sympathie douloureuse et reconnaissante 
de la grande France, de la France officielle; je me 
permets de vous envoyer l'hommage naïf et sincère 
de la jeune France, des écoliers de Bouclans. Nous 
avons, le 22 octobre (devançant l'invitation de nos 
chefs que nous apprenons aujourd'hui), spontané- 
ment, consacré une journée au souvenir de notre 
héros Guynemer, votre glorieux fils. 

« Je vous envoie, ci-joint, un devoir d'élève 
choisi au hasard, car tous sont animés des mômes 
•iëntiiMenlb. Vous verrez que la gloin' immortelle de 



PRrM.osoi. u 

votre (ils rayonne jusque dans les humbles villages, 
vous sentirez quel culte d'admiration et de recon- 
naissance les enfants, même du fond des campagnes, 
ont voué à notre grand As; ik le conserveront fidèle 
et pieux à sa mémoTC. 

« Puisse ce témoignage sincère des sentiments 
de l'enfance être un allégement à votre douleur, 
devant laquelle je m'incline profondément respec- 
tueuse. « L'institutrice de Bouclans 

«es.» 

Et voici le devoir du petit Franc-Comtois Paul 
Bailly, — onze ans et dix mois, — que la lettre 
annonçait : 

« Guynemer est le Roland de notre époque; 
comme Roland il était très vaillant, et comme Ro- 
land il est mort pour la France. Mais ses exploits ne 
sont pas une légende comme ceux de Roland; en les 
racontant exactement, c'est plus beau que ce qu'on 
pourrait inventer. Pour le glorifier, on va écrire au 
Panthéon, parmi les autres grands noms, le sien. 
On a mis son avion aux Invalides. Dans notre école, 
on lui a consacré une journée. Ce matin, en entrant 
à l'école, on a affiché sa photographie; à la leçon de 
moi aie, on a appris par cœur sa dernière citation; 
en exercie« d'écriture, on a tracé soh n«m ; en rédac- 



12 VIE HtnOlQUB DR GOVNEUBR. 

tion, on a eu à parler de lui; enfin, on a dessiné un 
avion. On n'a pas pensé à lui que quand il a été 
mort; avant qu'il soit mort, dans notre école, cha- 
que fois qu'il abattait un avion, on était fier et heu- 
reux. Mais quand on a appris sa mort, ce fut un 
chagrin comme si un membre de notre famille avait 
été frappe. 

« Roland a été l'exemple des chevaliers d'autre- 
fois. Guynemer devra être l'exemple des Français de 
maintenant, et tous tâcheront de l'imiter et se sou- 
viendront de lui, comme on s'est souvenu de Roland- 
Moi surtout, je ne l'oublierai jamais, je garderai le 
souvenir qu'il est mort pour la France, comme mon 
cher papa. » 

Tous les traits assemblés par ce petit Français 
pour dessiner Guynemer sont justes et, dans leur 
sobriété, ils suffisent : Guynemer est notre Roland, 
il en a la jeunesse rude et la flamme brûlante. 11 est 
le dernier des chevaliers errants, le premier des 
chevaliers de l'air. Pour que sa courte vie fasse 
figure de légende, il suffit de la représenter avec 
exactitude. S'il a laissé un tel vide, c'est que chaque 
foyer l'avait adopté. Chacun prenait part à ses vic- 
toires. Chacun l'a inscrit parmi ses morts. 

Pour que cette gloire ait ravi les enfants, il faut 
qu'elle soit simple et pavfaile. Biographe de Guyne- 



fROLOGDE. 15 

mer, je ne songe pas à m'égaler au petit Paul Bailly. 
Mais je n'éloignerai pas de lui son héros. La vie de 
Guyuemer prend naturellement le rythme légen- 
daire. La vérité précise et limpide ressemble à un 
conte de fée. 

L'antiquité a su trouver d'émouvants accents pour 
déplorer la perte de jeunes gens fauchés dans leur 
grâce. « La cité, soupire Périclès, a perdu sa lumière, 
l'année a perdu son printemps. » Théocrite et Ovide 
s'attendrissent tour à tour sur le bref destin d'Ado- 
nis dont le sang fut changé en fleur. Et dans Virgile, 
le père des dieux, que Pallas supplie avant d'affronter 
Turnus, l'avertit de ne pas confondre la beauté de 
la vie avec sa durée : 

Stat sua cuifiue dies; brève et irreparahile lempus 
Omnibus est viUe ; sed famam exiendere factis, 
Hoc virtutis opiis.... 

* Les jours des mortels sont compté», et le temps 
que dure leur vie est court, irréparable, mais 
étendre sa renommée par ses hauts faits, voilà 
l'œuvre de la vertu* — » 

Famam exiendere factis : aucun des personnages 
fabuleux de l'antiquité ne s'est plus hâté que Guy- 
nemer de multiplier les faits qui porteraient plus 

1. Enéide, Uvre X (édition Garnier). 



14 VIE HBROIQUE DE GlYNEMER. 

loin sa gloire. Mais l'éiiumération de ses exploits 
ne donnerait pas la clé de sa vie, n'expliquerait ni 
sa lurce secrète, ni l'attrait qu'il exerçait. « Ce ne 
sont pas toujours les actions les plus éclatantes 
qui montrent le mieux les vertus ou les vices des 
hommes. Une chose légère, le moindre mot, un ba- 
dinage, mettent souvent mieux dans son jour un 
caractère que des combats sanglants, des batailles 
langées et des prises de villes. Aussi, comme les 
peintres dans leurs portraits cherchent à saisir les 
traits du visage et le legard, choses où éclate sensi- 
blement le naturel de la personne, sans se soucier 
des autres parties du corps, de même nous doit-on 
concéder de concentrer principalement notre étude 

sur les signes distinctifs de l'âme' » 

Je rechercherai donc spécialement ces signes dis- 
ti)iclifs de Came. La famille de Guynemer a bien 
voulu me confier ses lettres, ses carnets de vol et 
mille récits précieux de son enfance, de son adoles- 
cence, de ses victoires. Je l'ai vu lui-même dans les 
camps, pareil au Cid Campcador, qui faisait accourir 
au-dessus de ses tentes, ailes au venl, l'essaim des 
victoires chantantes. J'ai eu cette bonne fortune de 
le voir abattre dans les airs un avion ennemi qui 
tomba en flammes sur la rive de la Vesle. Je l'ai 

1. Plutaique, Vie dWUjùandrt. 



PROLOGUE. t5 

rencontré chez son père : Compiègne élait son Bivar. 
Presque au lendemain de sa disparition, j'ai passé 
deux veillées funèbres avec ses compagnons d'ar- 
mes à ne parler que de lui : veillées mouvementées, 
où nous devions changer d'asile, car Dunkerque et 
le champ d'aviation étaient bombardés au clair de 
lune. Ainsi ai-je pu rassembler autour de sa mé- 
moire bien des signes épars qui, peut-être, contri- 
bueront à lui composer un halo de clarté. Mais je 
crains — et m'en excuse — de décevoir les prol'es- 
sionnels de l'aviation qui ne trouveront ici ni détails 
techniques, ni cette compétence où le spécialiste se 
reconnaît. 11 appartiendra à l'un d'eux — et, je le 
souhaite, à l'un de ses rivaux de gloire — de nous 
rendre un Guynemer en action de chasse. La bio- 
graphie que j'ai tenté d'écrire cherche l'âme plutôt 
que le moteur; l'âme a, pareillement, ses ailes. 

La France s'est aimée dans Guynemer. Kl le ne 
consent pas toujours à s'aimer. 11 lui arrive de se 
détourner de ses efforts et de ses sacrifices pour 
admirer et célébrer ceux d'aulrui. Il lui arrive de 
montrer ses défauts et ses blessures avec une osten- 
tation qui les exagère. Elle apparaît quelquefois 
divisée contre elle-même. Mais celui-là, si jeune, 
l'avait réconciliée avec elle-même. Elle souriait à 
son âge et ^ ses prodiges. Il faisait la paix en elle. 
Quand elle l'eut perdu, elle le connut à l'explosion 



16 vu: héroïque de cuvKEMEr. 

de sa douleur. Comirn; nu pieuiier jour de la guerre, 
la France se retrouva unanime. Et cet amour venait 
de ce qu'elle reconnaissait en lui son élan, sa géné- 
rosité, son ardeur, un sang dont les siècles n'ont pu 
ralentir le cours. 

Il n'est guère, chez nous, de foyer qui depuis 
quarante mois n'ai connu le deuil. Cependant, les 
pères, les mères, les femmes, les enfants qui me 
liront ne diront pas : « Que nous importe un Guy- 
ncmer? Personne ne parle du nôtre. » Le leur^ c'est, 
la plupart du temps, un fantassin qu'ils n'ont pu 
assister, dont îls ne connaissent que par ouï dire, 
dont ils ignorent quelquefois le lieu de sépulture. 
Tant de soldats obscurs n'ont jamais été commémo- 
rés, qui avaient donné, comme Guynemer, leur cœur 
et leur vie, qui sans doute avaient connu de pires 
jours de misère, de boue et d'horreur, sans qu'un 
rayon de gloire fût jamais descendu sur eux! Le 
fantassin qui est le paria de la guerre a le droit 
d'être susceptible. La grande souftrance des temps 
s'est abattue sur lui : pourtant, il avait adopté Guy- 
nemer, et ce n'est pas la moindre conquête de ce 
conquérant. De Guynemer, le fantassin n'était pus 
jaloux. Il en avait subi l'enchantement. D'instinct, 
il devinait un Guynemer fraternel. Quand les com- 
muniqués énuméraient les merveilles de notre avia- 
tion, il ricanait dans son tiou àt taupe : — Encore 



PROLOGUl. 17 

eux! toujours «ux! Et nous donc? — Mais quand 
Guynenier inscrivait une pièce de plus au ta- 
bleau, les tranchées exultaient et refaisaient son 
compte. 

Lui-même, d'en haut, regardait avec amitié ces 
troglodytes qui le suivaient des yeux. Quelqu'un lui 
reprochant un jour de courir des risques inutiles 
en multipliant les tours d'acrobatie, il répondit gen- 
timent : 

— C'est impossible, après certaines victoires, de 
ne pas faire une belle pirouette.- On est tellement 
content! 

Cela, c'est le cri de la jeunesse. « Ils plaisantent 
et jouent devant la mort comme hier à la récréa- 
tion'.... » Mais il ajouta aussitôt : 

— Cela fait tant de plaisir aux poilus qui nous 
€ guignent » d'en bas*! 

Le jongleur du ciel travaillait pour son frère le 
fantassin. Comme l'alouette qui chante fait lever la 
tête au paysan penché sur son sillon, l'avion vain- 
queur, par ses renversements, ses loopings, ses 
virages serrés, ses spirales, ses vrilles, ses chan- 
delles, ses piqués, par tous les tours de voltige aé- 
rienne, distrayait un instant les laboureurs doulou- 
reux de la tranchée. 

i. Henri Lavedan (lllustralion du 6 octobre 1917). 
2. herrc Ttlrmite iCrois du 7 octobre 1917). 



18 VIE HEROÏQUE DE GUYNBMER. 

Puissent les lecteurs de ce petit livre, compose 
selon les règles fixées par le jeune Paul Bailly, — 
après, toutetois, qu'ils auront terminé leur lecture, 
— lever la tête et chercher dans l'azur, où il mena 

souvent et si haut les trois couleurs de France, 
un invisible cl impérissable Guyuemerl 



CHANT I 
L'ENFANCE 



CHANT I 

L'ENFANCE 



I. — Les Origines. 

Dans son livre sur la ChevaleHe, le bon Léon Gau- 
tiei-, prenant le chevalier au berceau et désireux de 
lui composer immédiatement une atmosphère sur- 
naturelle, interprète à sa façon la pose du bébé qui 
dort, souriant aux anges. « Suivant une étrange 
légende dont l'origine n'a pas encore été suffisam- 
ment éclaircie, explique-t-il, l'enfant, dans son 
sommeil, enlend la a musique, » l'incomparable 
musique que font les astres en gravitant dans le 
ciel. Oui, ce que les plus illustres savants n'ont pu 
que soupçonner, ces oreilles à peine ouvertes l'en- 
tendent (Jislinclemenl et en sont ravip>;. Fable 
charmante et qui donne k l'innocence en sa fleur 



K VIE HEROÏQUE DI GUYNBM8I. 

plus de droits qu'à la science en son orgueil'.... » 
Le biographe de Guynemer aimerait pouvoir affir- 
mer que notre nouveau chevalier entendit ainsi, 
dès le berceau, la musique des astres, lui qui devait 
se sentir appelé à monter vers eux. Du moins autour 
de K» jeunes années put-iTvoir s'enrouler la chaîne 
ininterrompue que font, de Charlemagne à Napo- 
léon, les héros de l'histoire de France. 

Georges-Marie-Ludovic-Jules Guynemer est né à 
Paris une veille de Noël, le 24 décembre 1894. Il a 
vu dès lors, il a toujours vu dans sa vie trois visages 
de femmes — sa mère et ses deux sœurs aînées — 
attentives à veiller sur son bonheur. Son père, offi- 
cier (de la petite promotion de Saint-Cyr de 1880) 
avait donné sa démission en 1890. Passionné d'éru- 
dition, il appartenait à la Société hislorique de Com- 
piôgne, et tout en compulsant les chartes du Cartu- 
laire de Royallieu ou écrivant la monographie de la 
Seigneurie d'Offémont, il vérifiait les documents 
qui lui avaient été transmis par ses ancêtres sur les 
origines de sa famille. Surtout il fut le véritable 
éducateur de son fils. 

Guynemer est un très vieux nom français. Dans la 
Chanson de Roland, un Guinemer, oncle de Ga- 
nelon, lui tient l'étrier au départ. Un Guinemer 

' Im ChevaUrU, par Léon Gantier A. Walter, édit., 1895. 



L'ENFANCE. O 

figure dans Gaydon (le chevalier au geai) qui ra- 
conte le triste retour de Chnrlemagne à Aix-la-Cha- 
pelle après le drame de Roncevaux, et un Guillemcr 
dans Fier-à-Bras où l'on voit Charlemagne et les 
douze pairs conquérir l'Espagne : ce Guillemer 
l'Escot est fait prisonnier avec Olivier, Bérart de 
Montdidier, Auberi de Bourgogne, GeolTroy l'An- 
gevin. Dans Huon de Bordeaux, chanson de geste 
qui tient de la féerie et du roman d'aventures, 
Huon, partant pour Babylone, mission lointaine qui 
lui est confiée par l'Empereur et qu'il remplira avec 
l'aide du nain sorcier Obéron, rencontre en Pales- 
tine, au château de Dunôlre où il doit tuer un 
géant, une jeune fille d'une grande beauté, nommée 
Sébile, qui le guide à travers le palais. Comme 
il s'étonne de son langage français : — Je suis née 
en France, répond-elle, et si j'ai de vous telle 
pitié, c'est que j'ai vu la croix que vous portez. — 
En quel pays? — Au bourg de Saint-Omer, répond 
Sébile, je suis la fille du comte Guinemer. — Son 
père était venu naguère en pèlerinage au Saint- 
Sépulcre et l'avait emmenée. Une tempête les jeta 
au rivage, près de la tour du géant qui tua le père 
et garda la fille prisonnière. — Depuis plus de sept 
ans, ajoute-t-elle, je n'ai pas entendu chanter une 
messe, — Naturellement Huon tue le géant et dé- 
îivie la fille ou comte Guinemer. 



U VIE HËROIUUE DC GUYNEMER. 

Dans un article du savant M. Longnon sur L'élé- 
ment hulorique de Huon de Bordeaux*, une note 
est consacrée au nom de Guinemer : « Dans Huon de 
Bordeaux, écrit M. Longnon, l'auteur du prologue 
des Lorrains fait de Guinemer le fils de saint Bertin, 
deuxième abbé de Sithieu, abbaye qui prit le nom 
de ce bienheureux et donna naissance à la ville de 
Saint-Omer où le poème de Huon de Bordeaux fait 
naître la tille du comte Guinemer. Il est possible 
que ce Guinemer ait été emprunté par nos trouvères 
à quelque ancienne tradition wallonne; car son 
nom, en latin Winemarus, parait surtout avoir été 
employé dans les pays qui, du ix® au xii' siècle 
firent partie du comté des Flandres. Le cartulaire 
de Saint-Bertin, lui seul, nous fait connaître : 1" un 
diacre nommé Winidmarus qui, en 723, rédige un 
acte de vente à Saint-Omer même (Guérard, p. 50) ; 
2* un chevalier du comté de Flandres, Winemarus 
qui assassina l'archevêque de Reims, Foulques, 
lequel était alors abbé de Saint-Bertin (Guérard, 
p. 135); 3° Winemarus, vassal de l'abbaye, nommé 
dans un acte de 1075 {id., p. 195); 4° Winemarus, 
châtelain de Gand, témoin dans une charte du 
comte Baudouin VII en 1114 [id., p. 255). On pour- 
rait aussi rapprocher du personnage de Huon de 

i. Homani*. 1875, p. 4. 



L'ENFANCE. » 

Bordeaux Giûmer, châtelain de Saint-Oraer, qui 
paraît au début d'Ogicr le Danois, si cette l'orme 
Guimer ne semblait pas plutôt dériver de With- 
marus* — » 

Sorti des chansons de gestes, Guinemer reparaît 
dans riHstoire des Croisades. Le comte Baudouin de 
Flandres et ses dievaliers, guerroyant en Terre 
Sainte (1097), voient venir sur la mer un navire, à 
plus de trois milles de la cité de Tarse. Ils se por- 
tent sur le rivage et le navire jette les ancres. — 
D'où èles-vous? c'est In première question qu'on 
pose à la première embarcation. — De Flandre, de 
Hollande et de Frise. — C'étaient des corsaires 
repentants qui, après avoir écume les mers, ve- 
naient par pénitence en pèlerinage à Jérusalem. Les 
guerriers chrétiens accueillent avec des transport» 
de joie ces marins dont le secours ne leur sera pas 
inutile. Leur chel est un Guinemer, non plus de 

1. De cette note on peut rapprocher cette page du Wau- 
ters, table chronologique des Chartes et diplômes imprimés, 
vol. II. p. U), année 1105 : « Baldéric, évèque des Tournai- 
siens el des Noyonnais, confunne la cession de la dîme et du 
patronat de Templeuve, qui a été faite à l'abbaye de Saint- 
Martin de Tournai, par deux chevaliers de cette ville, Arnoul 
et Guinemer, et par le chanoine Géric. 

« Aclum Tornaci, anno domcnice incarnalionts M. C. III, 
régnante rcge Philippe, episco/mnle donio Baldrico ponlifice. 

« Analectes pour servir à lliistuiie ecciésiastiqu* de la liel- 
gique, S* année, p. iU t. 



2f VIE Héroïque de gi'ynemer. 

Saint-Omer, mais de Boulogne, Celui-ci, reconnais- 
sant dans le comte Baudouin son seigneur, laisse sa 
nef et ne veut plus quitter les croisés. « Moult 
estait riche de ce mauvais gaeng. » L'ancien cor- 
saire alimentera la croisade*. 

Dans un autre chapitre de l'Histoire des Croisades, 
ce Guincmer assiège Lalische qui « est une moult 
noble cité et ancienne, asise seur le rivage de la 
mer; c'esloit la seule citez en Surie dont li empe- 
reres de Costantinoble estoit sire. » Lalische ou 
Laodicée en Syrie, Laodicea ad mare, ancienne 
colonie romaine sous Septime-Sévère, fondée sur les 
ruines de l'ancienne Ramilha, par Seleucus Nicalor 
qui la nomma Laodicée en l'honneur de sa mère 
Laodice, s'a(>pelle .uijourd'hui Latakiéh. Guinemer 
qui la croit prendre par force est assailli à son 
tour par la garnison qui le fait prisonnier. Bau- 
douin le réclame sous menace et obtient sa déli- 
vrance; l'estimant plus apte à tenir la mer qu'à 
batailler sur terre, il l'invite à regagner sa nef, com- 
mander sa tlotle et naviguer en vue de la côte, ce 
que l'ancien corsaire « fît bien volontiers. » 

Un catalogue" det^ actes d'Henri 1", roi de France 

1. Recueil des Historiens de* Croisades, Historiens occiilen 
taux, l. I", liv. III et XXIII, p. 145 : Comment Guineincrz et 
il Galiot s'accompaignièreiil avec Baudouin. 

2. Catalo^jin' îles actes d'Henri , roi do France (1031- 



L'ESFANCE. 27 

(1051-1000) mentionne dans le môme temps un 
Guincmer, seigneur de Lilleis, qui, pour entre- 
prendre dans son château la construction d'une 
église, dédiée à Notre-Dame et à Saint-Omer, avait 
sollicité l'approbation du Roi. L'approbation est 
de 1045. Elle intervenait pour compléter l'autorisa- 
tion de Baudouin, comte de Flandre, et de Drru, 
évè<iue de Théruuanne, sur la requête du pape Gn*- 
goire VI à qui le constructeur était allé lui-même 
demander son approbation. Ce Guinemer-là avait-il, 
comme le corsaire de Jérusalem, une pénitence à 
accomplir? Voilà donc, au xi* siècle, bien des Guinc- 
mer en chemin, l'un en Palestine, l'autre en Italie. 
Vers ce même temps, leur famille aurait abandonné 
les Flandres, pour s'installer en Bretagne qu'elle ne 
quittera plus jusqu'à la Hévolution. Le corsaire de 
Boulogne devient armateur à Saint-Malo : il avait 
ses raisons pour changer de paroisse. La tradition 
flamande fait dès lors place à la tradition bretonne 
qui la continue et que des actes précisent. Un Oli- 
vier Guinemer donne quittance, en 1506, aux exé- 
cuteurs testamentaires du duc Jean II de Bretagne. 
Il tenait un tiel" sur Saint-Sauveur de Dinan, « dans 
lequel le duc avait mis mansonniers et estajiers 

iOCO), par Frédéric Sœtinée, arcLiviste aux Arcliives na- 
tionale^, élève ili|iIi'iiio dos Hautes études (librairie ITonoré 
(liiiiinpion). 



28 VIE HEROÏQUE DB GUYNEMËA. 

contre raison. » Les exécuteurs testamentaires 
durent payer, pour libérer ia succession, de grosses 
sommes « en réparation, restitution et dédommage- 
ments » et ils eurent soin « de retirer des acquits de 
tous ceux auxquels ils distribuèrent de l'argent en 
vcitu de leur commission'. » Le traité de Guérande 
(11 avril 1365), qui termine la guerre de succession 
de Bretagne et donne le duché à Jean de Montfort, 
mais sous la suzeraineté du roi de France, porte la 
signature de trente chevaliers bretons parmi les- 
quels un Geofl'roy Guincmer. Un Mathelin Guinemeri 
écuyer, est mentionne dans un acte r, çu à Bourges 
en 1418; en 1464, un Yvon Guynemer, homme 
d'armes, est admis à la grande paye, et celui-là 
orthographie déjà son nom avec un y. 

De cette petite noblesse provinciale qui guerroie 
obscurément ou cultive son domaine, la trace se 
suit assez malaisément. Dans un livre qui glorifie 
les œuvres serviles de l'ancienne société française, 
Gentilshommes campagnards, M. Pierre de Vaissière 
a montré comment celte race de propriétaires ru- 
raux était demeurée en contact étroit avec le fond 
agricole français, conseillant et défendant le paysan, 

1. Histoire de Bretagne, par dom Lobineau (1707j, t. I", 
p. 293. Recherches sur la chevalerie du duché de Bretagne, par 
A. de Couffoii de Kerdellech. t II (Nanleî, Vincent foiest et 
fiinile Grimaud, imprimeurs éditeur»). 



LIKFAIfCI. » 

défrichant et entretenant la terre, maintenant la 
famille sur le sol. Les mémoires du fameux Rétif 
de la Bretonne illustreraient ce ferme traité d'histoire 
privée : Rétif nous peint sous les couleurs les plus 
pittoresques les mœurs patriarcales et autoritaires 
de son grand-père retenant d'office au village le 
descendant qui veut se fixer à Paris. Déjà Paris exer- 
çait son attrait, déracinait la jeunesse. La cour de 
Versailles avait déjà porté atteinte aux autorités 
sociales attachées au terroir. Quand la Révolu- 
tion éclate, il y a encore des Guynemer en Rrc- 
tagne*, mais l'arrièie-grand-père de notre héros, 
Bernard, vit à Paris dans le dénuement, donnant 
des leçons de droit. Sous l'Empire, il sera nommé 
président du Tribunal de Mayence, Mayence étant 
alors le chef-lieu du département du Mont-Tonnerre. 
En disgrâce après 1815, il ne sera plus que le prési- 
dent du Tribunal de Gannat. 

Ici la tradition orale vient se substituer aux 
écrits, chartes et grimoires, grâce à une circonstance 
exceptionnelle. Un fils de ce Bernard Guynemer qui 

i. Il y en a encore aujourd'hui, M. Etienne Dupont, juge au 
Tribunal civil de Saint-Malo, me communique un extrait d'un 
aveu collectif du grand Baillage de Tinténiac de Guinemer de» 
Rabines (1761). Les Guynemer ont laissé plusieurs traces mo- 
dernes dans l'arrondissementde Saint-Malo. Mgr Guynemer de la 
Hélandière inaugura, en septembre 1869, le Tour Saint-Joseph, 
maison des Petites Sœurs des Pauvres es Saint-Pern. 



50 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

on eut quatre, Auguste, vécut jusqu'à quatre-viiigl- 
tieize ans, en pariait état intellectuel. Sur la fin, il 
ressemblait à Voltaire, non seulement de visage, 
mais d'ironie et de septicisme. Il puisait dans son 
passé à pleins seaux et en ramenait toutes sortes de 
débris de la Révolution, de l'Empire et de la Rcslau- 
ralion. C'était une extraordinaire chronique. Il avait 
été réformé à la conscription : c'est pourquoi il 
mourut si âgé. Deux sur trois de ses frères ne firent 
pas de vieux os : l'un, Alphonse, officier d'infan- 
terie, fut tué à Vilna en 1812; l'autre, Jules, officier 
de marine, était mort en 1802, des suites de bles- 
sures reçues à Trafalgar. Le dernier, enfin, Achille, 
que nous retrouverons dans un instant, assura la 
continuité du nom. Or, cet Auguste Guynemer se 
convenait fort bien d'avoir tenu tête à Robespierre. 
Il avait alors huit ans, et sa directrice de pension 
avait été arrêtée. Il arrive à l'école : plus d'école. Où 
est sa maîtresse? Au Tribunal révolutionnaire. Où 
est le Tribunal révolutionnaire? On le lui indique 
par manière de plaisanterie, et le bambin y entre 
tout droit pour réclamer la captive. L'auditoire le 
considère avec stupéfaction, les juges l'accablent de 
quolibets : sans se décontenancer il expose le but de 
sa démarche. Robespierre, mis en belle humeur, lui 
objecte que sa maîtresse ne lui a rien appris. Aussi- 
tôt, pour lui prouver le contraire, le gosse récite 



ENFANCE. M 

ses leçons. Robespierre, enchanté, l'enlève de terre 
au milieu des rires et l'embrasse. On lui rendit la 
prisonnière et l'école fut rouverte. 

Donc, sur les quatre fils du président de Mayence, 
un seul, le plus jeune, Achille, devnit faire souche. 
Né en 1792, engagé à quinze ans, il fut interrompu 
dans sa carrière militaire par la chute de l'Empire. 
11 mourut à Paris, rue Rossini, en 1806 : Edmond 
Aliout, qui avait connu son fils à Saverne, lui a 
consacré en vingt lignes une notice biographique 
que voici : 

« Un enfant de quinze ans part comme engagé 
volontaire en 1806. Junot le trouve intelligent, le 
piend pour secrétaire et l'emmène en Es])agne. En 
1811, le jeune homme gagne son épaulettc sous les 
ordres du colonel Hugo. Il est fait prisonnier à la 
capitulation de Guadalaxara, 1812: mais il s'évade 
avec deux camarades, qu'il sauve au péril de sa vie. 
L'amour ou la pitié d'une jeune Espagnole aide un 
peu cet effort héroïque, et pendant quelques jours la 
légende semble tourner au roman. Mais l'homme de 
guerre reparaît en 1815, au passage de la Bidassoa : 
il y obtient le grade de lieutenant au 4* hussards, et 
la croix, dont l'Empereur n'était pas prodigue. La 
rentrée des Bourbons interrompit brusquement une 
caiiière si bien commencée. Le jeune officier de 



32 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

cavrilcric se jelle dans l'industrie des assurances 
maritimes; il y fait honorablement une grande 
fortune, qu'il dépense avec une générosité toute 
militaire, semant les bonnes actions sur sa route. Il 
a travaillé jusqu'à la mort; sa démission date d'un 
mois, et c'est hier jeudi que nous l'avons porté en 
terre, à l'âge de soixante-quinze ans. 

« Il s'appelait Achille Guynemer. Sa famille est 
alliée aux Benoist d'Azy, aux Dupré de Saint-Maur, 
aux Cochin, aux de Songis, aux du Trémoul, aux 
Vasselin, qui ont laissé des souvenirs exemplaires 
dans le notariat de Paris. Son fils, qui pleurait hier 
comme un enfant devant la tombe d'un tel père, est 
iC nouveau sous-prél'et de Saverne, ce jeune; et labo- 
rieux administrateur qui a gagné, dès le débul, 
noire reconnaissance et notre amitié. » 

L'évasion d'Espagne est encore un récit que la 
tradition de famille a recueilli. La jeune Espagnole 
avait fait passer au prisonnier une corde de soie 
dans un pâté. Un quatrième compagnon de captivité, 
trop gros pour franchir le soupirail de la prison, ne 
put s'évader et les Anglais le lusillèrenl. C'est le 
51 août 1813 que le lieutenant Achille Guynemer 
fut, après le passage de la Bidassoa, décoré de la 
Légion d'honneur. 11 avait vingt ctuu ans. Son arrière- 
pelit-lils, qui ressejnble à ses portraits (spécialement 



L'ENFANCE. 5» 

à un dessin de 1807), sinon de tous les traits, du 
moins par le lier port de tête, devait gagner la 
Croix quelques mois plus tôt. 

D'autres souvenirs d'épopée pouvaient éveiller la 
curiosité de Georges Guynemer enfant. On lui mon- 
trait le sabre et la tabatière du général comte de 
Songis, i'rère de sa grand'mère paternelle. Le sabre 
d'honneur avait été donné au général, alors simple 
capitaine d'artillerie, par la Convention pour avoir 
sauvé les pièces de la place de Valenciennes; il ost 
vrai que pour le môme fait, Duraouriez le voulait 
faire pendre. La tabatière venait de l'Empereur pour 
avoir commandé le passage du Rhin pendant la 
campagne d'Ulm. 

Achille Guynemer avait eu deux fils. L'alné, 
Amédée, sorti de l'École polytechnique, mourut à 
trente ans sans postérité. Le second, Auguste, fut, 
sous le second Empire, sous-préfet de Saverne; 
après la guerre de 1870, retiré de l'administration, 
il devint vice-président de la société de protection 
des Alsaciens-Lorrains dont le président était le 
comte d'Haussonville. Il avait épousé une jeune fille 
d'Ecosse, miss Lyon : à cette famille appartenaient 
le-s comtes de Straethmore qui portent parmi leurs 
titres les noms de Glamis et Cawdor cités par 
Shakespeare dans Macbeth. 

Des quatre Ils du président de Mayence, un seul. 



34 VIE HÉhOIQUE DE GUYNKMER. 

h. héros de la Bidiissoa, aval laissé des descendants. 
Ce (ils est M. Paul Guyneiner, ancien ofiicier et his- 
torien du Cartulaire de Royallien et de la Seigneurie 
dCOffémonl, dont l'aviateur étai le fils unique. La 
race qui vient de si loin, qui se perd dans la Chanson 
de Roland et les Croisade», qui, fixée en Flandre, 
puis en Bretagne, est devenue, dès qu'elle a quitté la 
province p«ur la capitale, nomade, changeante au 
gn- des garnisons de rofïicirr ou du fonctionnaire, 
semble s'effiler et s'affiner, condenser toute la puis- 
sance de son passé et toutes ses espérances dans un 
deriiiei rejeton. 

Il est des plantes, comme l'aloès, qui ne peuvent 
porter qu'une Heur, et quelquefois seulement au 
hou! de «ent années. I:]llcs rassemblent alers toute 
leur sève qui a si longtemps attendu. Il leur part du 
cœur une longue tige dioite, semblable à un arbre 
et do«l les branches régulières ont l'apparence du 
fer forgé. Au sommet de cette tige s'épanouit une 
fleui merveilleuse qui est humide et répand des 
pleurs sur les feuilles comme pour les inviter à la 
douleur à cause le la menace qui pèse sur elle. 
Quand la fleur s'est flétrie, le miracle ne se renou- 
velle pas. 

Un Guynemer, c'est la fleur d'une vieille famille 
française, il pouvait, comme tant d'autres héros, 
comme tant de paysans de la Grande Guerre qui 



L'ENFANCE 35 

furent le froment de la nation, prouver à lui seul 
sa noljlc;Si:ij. Mais la fée qui fut déléguée à sa nais- 
sance déposa dans son berceau quelques feuillets 
dorés de la plus belle histoire du nionde : Roland, 
les Croisades, la Bretagne et Duguesclin, l'Empire, 
l'Alsace. Songez donc, l'histoire de Franco.... 



II. — La maison et le collège. 



Un de nos chefs les plus aimés de la troupe, le gé- 
néral du Maud'liuy, causeur érudit et moraliste char- 
niaul. qui, dans sa conversation, a toujours l'air de 
se promener dans celte histoire de France comme un 
enchanteur dans une forêt pour y multiplier les sor- 
tilèges, me récitait un jour la courte prière qu'il 
avait composée afin d'obtenir la grâce de bien 
dresser dans la vie ses enfants : 

« Monseigneur Saint Louis, Messire Duguesclin, 
Messire Bayard, faites que mes fils soient braves et 
ne mentent jamais. » 

Comme on le voit, ce n'est pas un texte écrit pour 
les étrangers, car il ne s'adresse qu'à des patrons de 
chez nous. Un Georges Guynemer fut ainsi élevé 
dans le culte de la vérité. Tromper, c'est s'abaisser. 
Tout petit, il était déjà fier comme un grand person- 
nage. Cependant, auloiir de ses jeunes ans, ce n'était 
que douceur et délicatesse. J'ai montré sa mère et 
ses deux sœurs penchées sur lui. Ses yeux noirs 
exuryaicul une fascination. Que sejuil-il de cet 



L'ENFANCE. 57 

enfant dont on ne pouvait déjà supporter le regard 
et dont on redoutait la fragilité, car la mort avait 
failli le prendre à quelques mois d'une entérite infan- 
tile? En hâte, ses parents avaient dû l'emmener en 
Suisse, puis à Hyères, et lui composer une atmo- 
sphère de serre cluiude. Gâté, choyé, soigné par des 
femmes, comme Achille à Scyros parmi les filles de 
Lycomède, ne garderait-il pas toute sa vie l'em- 
preinte d'une éducation trop amollissante? Le voici 
avec ses cheveux houclés, une gentille petite robe de 
bonne coupe, trop joli, trop Irôle, un air de prin- 
cesse. Son père a la sensation qu'on l'ait avec lui 
fausse route, qu'il faut en hâte couper court à cet 
excès de tendresse. Il le prend sur ses genoux. Une 
scène de rien, une scène décisive va se passer : 

— J'ai presque envie de t'eramener avec moi, là 
où je vais. 

— Oîi allez-vous, papa? 

— Là où je vais, il n'y a que des hommes. 

— Je veux aller avec vous. 

Le père semble hésiter et prendre un parti : 

— Après tout, mieux vaut tiop tôt que trop 
tard. Mets ton chapeau. Je t'emmène. 

n le conduit chez le coiffeur. 

— Moi je me fais couper les cheveux. Si le cœur 
t'en dit? 

— Je veux faire comme les hommes. 



38 V1B EEROIQUE DB CUYNEMBK. 

On assoit l'enfant sur un tabouret. Dans le pei- 
gnoir blanc, avec ses cheveux bouclés, il ressemble 
à quoique ange des primitifs italiens. Son père, un 
instant, se prend pour un barbare et le coiffeur 
s'arrêle, ciseaux en l'air, comme devant un forfait. 
Ils échangent un signe l'intelligence : le père s'est 
raidi, il a donné l'ordre. Et les belles boucles tom- 
bent. 

Mais il faut rentrer au logis, La mère de Georges, 
le voyant, verse des larmes. 

— Je suis un homme, déclare le petit pérem- 
ptoirement. 

Il sera un homme, mais il restera ongtemps un 
gamin aussi. Longtemps? Presque jusqu'à la fin, — 
à ses heures, jusqu'à la fin. 

A six ou sept ans il commence d'étudier sous la 
direction de l'institutrice de ses soeurs. Rassemble- 
ment commode, mais c'est une jupe de plus. La 
finesse de ses sentiments, cette crainte d'avoir blessé 
un camarade qui lui inspirera des gestes louchants, 
viendront de cette éducation féminine. Les prome- 
nades avec son père, déjà fort occupé de lui, provo- 
queront les réactions utiles. Compiègne enseigne 
l'histoire à chaque pas : des rois y turent sacres, des 
rois y moururent. L'abbaye de Saint-Cornille y abiila 
peut-être le saint Suaire du Christ. Des traités y 
furent signés. Louis XIV, Louis XV, i'apoléon 1"', 



L'INFANCE. SO 

Napoléon lîl y donnèrent des fêtes magnifiques. Et 
même, en 1901, l'enlant y put rencontrer le tsar 
Nicolas et la tsarine Alexandra qui y séjournèrent. 
ainsi le palais, la forêt lui parlaient. Son père 
[ni pouvait expliquer le passé. Et sur la place de 
l'IIùlel-de-Viile, il ne manqua pas d'être intrigué 
par cette jeune fille de bronze qui porte un étendard. 

— Qui est-ce? 

— Jeanne d'Arc. 

Les parents de Georges Guynemer renoncèrent à 
rinstitutrice et, pour le garder près d'eux, ils le 
placèrent comme externe au lycée de Compiègne. 
L'enfant travaillait peu. M, Paul Guynemer, ayant 
été élevé au cullôge Stanislas, y voulut faire élever 
son fils. Georges avait alors douze ans. « Sur une pho- 
tographie des élèves de cinquième verte, écrit un 
journaliste des Débats qui cul la curiosité de recher- 
cher see notes de collège, on remarque un petit 
garçon ébouriffé, plus mince et plus pâle que les 
autres, dont les yeux ronds et noirs brillent d'un 
feu sombre : ces yeux qui devaient huit ou dix ans 
plus tard chercher et pourchasser dans l'espace tant 
d'avions ennemis, sont passionnément volontaires. , 
Le même tempérament apparuit sur une photogra- > 
phie instantanée de la même époque où l'on voit 
Georges jouant à la petite guerre. Les registres du 
collège pour cette année nous apprennent qu'il a 



40 VIE HEROÏQUE DB GI!YNEMEH. 

rintelligence claire, vive, juste, mais qu'il est léger, 
brouillon, désordonné, insouciant; il ne travaille 
guère, il est indiscipliné mais sans rancune; très 
orgueilleux, il a « l'ambilion du premier rang » 
indication précieuse pour comprendre le caractère 
de celui qui est devenu « l'as des as ». De fait, le 
petit Guynemer avait à la fin de l'année le premier 
prix de version latine, le premier prix d'arillimé- 
lique, et quatre accessits. » 

Le rédacteur des Débals, qui est un érudit, rap- 
pelle le mot de Michelet : « Le Français es ce mé- 
chant enfant que caractérisait la bonne mère de 
Duguesclin : celui qui bat toujours les autres — » 
Le meilleur portrait de Guynemer enfant, je le trouve 
dans les notes inédites de l'abbé Chesnais. qn' fut 
préfet de division au collège Stanisla pendant les 
quatre années qu'y passa Guynemer. L'abbé Cliesnais 
l'avait pressenti, suivait avec une sympatliie inquiète 
cette nature passionnée. 

« Son caractère volontaire et batailleur, dit-il de 
son élève, se découvrait dans ses yeux. Il aimait peu 
les jeux tranquilles, mais s'adonnait à ceux qui de 
mandaient de l'adresse, de l'agilité et de la violence. 
Il avait une prédilection marquée pour un jeu fort 
en honneur dans les basses classes. C'était la petite 
guerre. La classe était divisée en deux armées dont 
chacune était commandée par un général que les 



I/ENFANCE. 41 

élèves choisissaient eux-mêmes. Le général avait sous 
ses ordres des officiers de tous grades. Chaque soldat 
portait au bras gauche un brassard mobile. Le but 
de la bataille était de prendre le drapeau que l'on 
faisait flotter sur un mur, un arbre, une colonne ou 
tout endroit dominant la cour. Le soldat privé de 
son brassard était un homme mort. 

a Guynemer, un peu faible et chétif, demeura 
toujours simple soldat. Ses camarades, appréciant 
les qualités d'un ciief d'armée à la force musculaire 
qu'il pouvait employer pour maintenir son autorité, 
n'ont jamais songé à le mettre à leur tôtc. Il fallait 
un biceps qui lui faisait défaut. Mais s'agissait-il de 
choisir les soldats, il compluit parmi les meilleurs 
et son nom sortait l'un des premiers. S'il ne possé- 
dait pas la force, il avait pour lui l'agilité, l'adresse, 
le coup d'œil, la prudence et la ruse. Son jeu était 
personnel. Il admettait très difficilement les observa 
lions de ses chefs et entendait agir h sa façon. La 
bataille engagée, il s'attaquait toujours aux plus 
forts et visait de préférence ceux de ses camarades 
qui occupaient les grades les plus élevés. Comme un 
chat, d'une souplesse merveilleuse, il se glissait le 
long des arbres, se jetait à terre, rampait le long 
des barrières, se faufilait à travers les jambes de ses 
adversaires et. bondissant, il emportait triomphant 
une quantité dd brassards. C'était pour lui une grande 

3 



42 VIE HÉnOIQUE DE GUYNEMER. 

joie (le porter à son général les trophrcs de sa lutte. 
Les deux mains iippuyées sur ses jambes, le visage 
radieux, il regardait d'un air narquois ses advei*- 
saircs surpris de son adresse. Sa supériorité sur ses 
camarades se faisait surtout remarquer dans les ba- 
tailles livrées dans les bois de Bellevue. Le champ 
était plus vaste, l'occasion de surprendre ses adver- 
saires plus variée. 11 se dissimulait sous les feuilles 
mortes, s'accrochait aux branches des arbres, ram- 
pait le long des ruisseaux et des ravins. C'est lui qui, 
bien souvent, était chargé d'indiquer l'emplacement 
des drapeaux. Mais il ne voulait jamais s'en consti- 
tuer le gardien. Il ne craignait rien tant que l'immo- 
bilité etpréféiiiit se jeter dans les boisa la recherche 
de ses adversaires. Le trajet du collège aux bois de 
Bellevue se passait dans rélaborati(m de plans divers ; 
il discutait celui de ses camarades et voulait toujours 
avoir le dernier mot. Le retour était marqué par 
une critique acerbe qui dégénérait bien souvent en 
querelle*. » 

Portrait étonnant où transparaissent presque tous 
les traits du futur Guynemer, de Guynemer la ba- 
taille. 11 ne tient pas à commiinder, il aime trop à se 
battre, il est déjà le chevalier aux combats solitaires. 
Son jeu est personnel. Il entend n'agir qu'à sa façon. 

1. ^ol('s inédites de l'abbé Chesnais. 



LENFANCE. *3 

Il s'attaque aux plus forts : ni le nombre m la taille 
ne l'arrêtent. Sa souplesse, son adresse soat sans 
égales. Ses muscles ne lui permettent pas d'être un 
bon gymnaste : aux barres parallèles, à la barre fixe 
il désespère ses moniteurs; il y suppléera par quoi? 
par la volonté. Tous les jeux physiques n'exigent pas 
la force physique : à l'escrime, à la carabine, il de- 
vient un excellent tireur. Enragé de faiblesse, il 
dépasse les forts. Comme un Diomède, comme un 
Ajax, il rit en rapportant ses trophées. Une cour de 
collège ne lui suffit pas : il lui faut les bois de Bolle- 
vue, en attendant qu'il ait à lui tout l'espace, tout le 
ciel. Ainsi l'enfance batailleuse d'un Guynemer 
rejoint-elle celle d'un Roland, d'un Duguesclin, 
d'un Bayard : cœurs ardents, énergies indomptables, 
âmes droites, bientôt formées, dont il faudra seule- 
ment régler la fougue. 

L'adolescent ne sera pas différent de l'enfant. Klève 
de mathématiques spéciales, Georges Guynemer ne 
changera rien à ses hal^iludes combatives. « A la 
récréation, il pratiquait surtout le patinage à rou- 
lettes. C'était pour lui une source de disputes et de 
pugilats. Ayant horreur de ceux qui ne jonaicfil pas, 
il passait au milieu de leur groupe, les bousculait, 
les tirait par le bras et les faisait valser comme des 
girouettes, il s'enfuyait alors à toute vitesse, pour- 
suivi par RG» victimes. Des coups étaient échangées 



44 VIE Héroïque be guynemm. 

ce qui ne l'cmpècliait pas de recommencer quelques 
secondes après. A la lin d'une récréation, les che- 
veux en désordre, les vêtements couverts de pous- 
sière, la figure et les mains maculées de boue, Guy- 
nemer était épuisé. Le plus robuste de ses camarades 
ne l'effrayail pas : il s'attaquait à lui de préférence. 
L'intervention des maîtres était souvent nécessaire 
pour séparer les combattants. Guynemer se dressait 
alors comme un coq, les yeux clincelants, sortant 
de leur orbite et, dans son impuissance, accablait 
son adversaire de paroles piquantes et parfois même 
blessantes, d'une voix sèche et railleuse*.... » La 
parole, cependant, n'est pas son fait. Sa nervosité lui 
hache les phrases. Son accent est frémissant, mar- 
telé, tranchant. Il a des affirmations sans réplique. 
11 a horreur de la discussion : il est déjà tout action. 
Cette violence, celte frénésie d'action eût risqué 
de l'entraîner aux plus déraisonnables, aux plus 
dangereuses audaces si elle n'eût trouvé son contre- 
peids dans le sentiment de l'honneur. « Il était de 
ceux, écrit un de ses camarades, M. Jean Constantin, 
actuellement lieutenant d'artillerie, pour lesquels 
l'honneur est une chose sacrée, à laquelle on ne doit 
faillir sous le prétexte le plus futile, et il apportaii 
dans sa fay^on d'êlre, dans ses relations avec se* 

1. Notes inédites de l'abbé Chesnais. 



L-SNFAnCE. 45 

camarades une franchise, une loyauté qui n'avaient 
d'égiiles que sa bonté. Bien souvent, au milieu de 
nos jeux surgissait quelque discussion. Quels sont 
les amis qui ne se sont jamais disputés? Tous deux 
nous nous entêtions au point de nous battre parfois, 
mais après, il abandonnait le vain amour-propre 
d'avoir le dernier mot. Il n'aurait pu supporter de 
faire du tort à ses condisciples. Jamais il n'a hésité 
à s'accuser d'une faute commise; bien mieux, un 
jour que lun de ses camarades, bon élève, avait par 
inadvertance fait une bêtise qui aurait pu nuire à 
ses notes, j'ai vu Georj^^es aller s'accuser et subir 
une punition à sa place; son camarade n'en a jamais 
rien su, car ces actes-là, il les accomplissait presque 
clandestinement, avec cette simplicité et celte mo- 
destie qui ont toujours fait le charme de son carac- 
tère. » 

Ce sentiment de l'honneur, il l'avait sucé avec le 
lait maternel. Son père l'avait exalté en lui. Tout 
en lui respire la fierté : le port de la tète redressée, 
le regard des yeux noirs qui semble traversi r les 
objets. Il aime cet unilorme de Stanislas que son 
père a porté, qu'ont porté Gouraud et Baratier dont 
la renommée, alors, grandit, et Rostand, alois dans 
toute la neuve gloire de Cyrano et de l'Aiglon. Il 
un sens précis de sa dignité. S'il écoute avec atten- 
tion le cours, jamais il ne consent à demander des 



4(. YIE HEROÏQUE OË WJYXfiUUt. 

renseignements ou des conseils à ses condisciples. 
Il délostc la moquerie et entend qu'on le respecte. 
Jamais une pensée basse n'est entrée en lui. Un 
silence suffit parfois à le redresser s'il atteint son 
fond de noblesse native. 

Physionomie mobile et à contrastes, il est tantôt 
l'espiègle qui sccouo de rires toute la classe et l'en- 
traÎHC dans un tourbillon de jeux et de tours, tan- 
tôt l'élève lointain, sérieux, réfléchi", que l'on trouve 
absorbé, que l'on déclare distant, qui ne se révèle 
plus à personne. Le farouche soldat de la petite 
guerre est aussi un joueur d'échecs d'une redou- 
table puissance de combinaison. Là, il devient 
patient, et ne déplace ses pièces qu'après mûre 
réflexion. Aucun élève ne peut lutter avec lui. Nul 
ne peut le surprendre. S'il est battu par un pro- 
fesseur, il n'a de cesse qu'il n'ait obtenu sa revanche, 
il a une volonté au-dessus de son âge, et cette 
volonté a besoin de brusques détentes. Suivre une 
classe et même se placer à sa tète ne serait rien pour 
une int(^lligence de sa vivacité, mais il est de santé 
délicate. Il apparaît avec des manteaux, des cache- 
nez, des foulards ou des imperméables, il disparaît 
à l'infirmerie. Cet enfant qui ne craint ni les coups, 
ni les bosses, ni les chutes, doit se garantir contre 
les courants d'air et suivre des régimes. Personne 
ne l'a jamais entendu se plaindre; nul ne l'enten- 



L'ENFANCE. 47 

dra jamais. Souvent il doit interrompre son travail, 
parfois durant de longs mois. L'année de son bac- 
calauréat, un retour de son entérite infantile l'ar- 
rête. — Trois mois de repos, ordonne le médecin à 
Noël. — Tu referas ta rhétorique l'an prochain, 
déclare son père qui vient le chercher. — Pas du 
tout : les camarades ne me dépasseront pas. — 
Boutade d'enfant à quoi l'on ne prend pas garde. Au 
bout de trois mois passés en repos et promenades à 
Compiègne, l'enfant réclame : — Les trois mois sont 
expirés, j'entends me présenior en juillet. — Tu n'as 
pas le temps. C'est impossible. — Il insiste. On décou 
vrc à Compiègne, l'inslilulion Pierre d'Ailly dans un 
immeuble qui a été, depuis lors, démoli par un obus. 
Puisque c'est soh idée, il fréquentera ce cours, en 
externe, en amateur. Chez lui, à la maison, il con- 
tinuera de se soigner. Et au mois de juillet, à quinze 
ans, il est reçu bachelier, avec mention. 

Mais l'arc ne peut rester tendu. De là. ces diver- 
tissements orageux, toujours sans méchanceté, car 
il lui répugnait invinciblement de causer de la peine 
à autrui. L'automne suivant, il rentre à Stanislas el 
y reprend la suite de ses exploits scolaires. 

« Vexé de la place qui lui est réservés près du 
professeur, écrit encore l'abbé Chesnais, sous le pré- 
texte, justifié d'ailleurs, de bavardage, il est résolu a 
causer malgré tout, commit bon lui semble. A l'aide 



kir. VIE HÉROÏQUE DE GIIYNOIBR. 

d'épin-los, de becs de plume, de lils et de boîtes, il 
a bienlôl construit une installation téléphonique qui 
1g met en communication avec le camarade qui 
occupe le bureau le plus éloigné. Il possède les 
outils nécessaires à l'exécution de ses tours. Son 
bureau est un véritable bazar : cahiers, livres, porte- 
plumes, papier se trouvent confondus pêle-mêle au 
milieu des objets les plus disparates : morceaux de 
lames de tleuret, produits chimiques, drogues phar- 
maceutiques, huile, graisse, goupilles, roues de 
patin gisent au milieu de tablettes de chocolat. Dans 
un coin, des tubes de verre soigneusement cachés 
attendent le moment favorable de projeter au pla- 
fond une boulette de papier mâché à l'extrémité 
de laq\ielle se balance lébrilemeut une silhouette 
découpée dans une couverture de cahier. Puis, 
lorsque la figurine grotesque a cessé ses oscilla- 
tions, une boulette lancée avec adresse la remet de 
nouveau en mouvement à la grande satisfaction du 
jeune tireur. Des aéroplanes en papier y sont égale- 
ment remisés jusqu'au moment propice à leur lan- 
cement. Le bureau du professeur sert parfois de 
terrain d'atterrissage.... On y trouve de tout, mais 
dans un désordre tel qu'il ne peut lui-même s'y 
retrouver. Qui ne l'a vu à la recherche d'un devoir 
égaré dans un cahier de brouillon? C'est l'heure 
de la classe ; la tète eafouie dans »on pupitre, il 



L'ENFANCE. 49 

bouscule tout en grande hâte au grand détriment 
des cahiers et des livres qu'une bouteille mal bou- 
chée inonde d'encre. La voix du surveillant le rap- 
pelle à l'ordre et il s'enfuit bon dernier à toute 
vitesse. 

« Ce n'est pas l'un de ces mauvais esprits dont 
la seule préoccupation est de troubler une classe et 
d'entraver le travail de ses camarades. Ce n'est 
point un meneur. Il agit pour son propre compte et 
pour sa satisl'aclion personnelle. Ses farces sont de 
courte durée et ne portent pas préjudice au travail 
des autres. D'une nature droite, franche, loyale, il 
sait revendiquer la paternité de ses actes lorsqu'un 
maître commettra l'erreur de les attribuer 
d'autres. Il n'a jamais permis qu'un camarade fût 
puni à sa place. Il sait fort bien d'ailleurs se tirer 
des plus grandes diliicultés. Sa franchise lui vaut 
souvent l'indulgence. S'il est puni par un maître 
timoré, il se compose un visage terrible et tente de 
l'effrayer. Lorsqu'au contraire, il trouve devant lui 
un homme énergique, il plaide des circonstances 
atténuantes, il est tenace, persévérant, jusqu'à obte- 
nir la punition la plus douce. Il ne garde pas ran- 
cune d'une punition qui lui est infligée avec justice. 
Il souffre de celle qui lui est donnée en public. S'il 
prévoit qu'une mauvaise nolè lui sera infligée un 
jour de lecture de notes, il se réfuj^ic à l'infirindriv' 



&0 VIE HEROÏQUE DE GUYNkUER. 

pour ne pas en avoir la honte. L'honneur n'est pas 
un vain mot pour lui. 

« 11 est sensible aux reproches. Il aime ce qui est 
généreux. C'est un admirateur du courage, de l'au- 
dace. Qui ne se rappelle à Stanislas son altitude 
flore et arrogante lorsqu'un maître le vexe devant 
ses camarades, ou intervient pour suspendre une 
querelle où l'amour-propre est en jeu? Tous ses nerls 
se tendent. ?on corps se raidit, il est droit comme 
un morceau d'acier, les bras collés le long des 
jambes, les mains tendues, les ddigls fortement 
serrés; la tête immobile, haute, comme décollée du 
tronc, le visage d'un jaune d'ivoire; le front sans 
rides, les lèvres pincées, creusant deux sillons autour 
de la bouche; les yeux comme deux boules noires 
semblent sortir de lenr orbite, lancent des feux 
aveuglants d'une fixité absolue. 11 semble qu'il va 
foudroyer son adversaire; il garde un sang-froid 
imperturbable. C'est une statue d'une froideur da 
marbie. On devine quel orage teniblo gronde en 
lui'... » 

Bachelier, il s'oriente vers les sciences, amlitionne 
l'École polytechnique, entre dans la «lasse des 
mathématiques spéciales. 11 avait, tout petit, mani- 
festé des aptitudes exceptionnelles pour la niéca- 

1. Notes luédites de l'abbé Chessais. 



L-SN FANGE. 51 

nique, un esprit d'invention qui, on l'a pu voir, ser- 
vait à ses l'arces de collégien. A quatre ou cinq ans, 
n'avait-il pas construit un lit de papier qu'il faisait 
monter par le moyen de ficelles et de réglettes-poulies? 
— Il passait des heures entières, dit son camarade de 
Stanislas, le lieutenant Constantin, à chercher un 
problème de mathématiques ou à étudier une ques- 
tion qui l'avait séduit, sans se soucier de ce que 
l'on faisait autour de lui ; s'il avait trouvé la solu- 
tion de son problème ou appris quelque chose de 
nouveau, il était satisfait et redescendait alors dans 
le temps présent. Tout ce qui avait trait aux sciences 
l'intéressait particulièrement. Son grand plaisir était 
de se rendre aux manipulations de physique ou de 
chimie; là, il se livrait à toutes sortes d'expériences 
que lui suggérait son imagination. Un jour, il lui 
awiva de fabriquer un mélange détonant qui pro- 
voqua une explosion formidable, sans autre accident 
d'ailleurs que quelques vitres brisées.... 

Ses choix de lectures révèlent les mêmes ten- 
dances. Il n'aimait guère lire, et ne recherchait 
que les livres «l'aventures où sa nature belliqueuse 
et ses sentiments d'honneur et de loyauté pouvaient 
s'alimenter. Ses préférences allaient aux œuvres du 
commandant Driant. Même pendant son année de 
mathématiques, il les relut. Au retour d'une prome- 
nade, quelque jeudi soir, il vient frapper au bureau 



[,2 VIE HEROÏQUE DU tiUYNStt£a. 

du préfet, quclaiU un livre. C'est la Guerre fatale, 
la Guerre de demain, V Aviateur du Pacifique, etc. 
— Mais vous l'avez déjà lu? — Ça ne fait rien. — 
Relit-il réellement? Il se laisse entraîner sur les 
mêmes voies. 11 rêve, son regard va plus loin. 

Quelqu'un, pourtant, va exercer sur cette nature 
impressionnable, mobile, presque trop ardente, une 
iniluence qui déterminera sa direction. Son père lui 
avait recommandé de choisir avec soin ses amis, de 
ne pas se livrer au premier venu. Ne pas se livrer 
au premier venu, il en était bien incapable et plutôt 
ne se serait-il livré à personne. JNos amis, les choi- 
sissons-nous au début de la vie? Nous ne savons 
qu'ils sont nos amis que parce que nous les avons 
trouvés dans notre existence à l'heure voulue. Us 
étaient là, sans quoi nous ne les eussions pas cher- 
chés. Une parité de goûts, de sensibilité, d'ambitions 
nous rapproche d'eux et nous nous apercevons qu'ils 
ne sont pas simplement des camarades quand ils 
sont dès longtemps déjà nos amis. Ainsi Jean Krebs 
devinl-il le compagnon habituel de Georges Guyne- 
mer. Le père de Jean Krebs est ce colonel Krebs 
dont le nom reste attaché aux premiers progrès de 
l'aérostation et de l'aviation, U était alors directeur 
des usines Panbard ; ses deux fils faisaient leurs 
études au collège Stanislas. Jean, l'aîné, est cama- 
rade de classe de Georges Guynemer. C'est un 



L ENFANCE 53 

silencieux, un concentré, un réfléchi : le visage 
calme, la parole posée, jamais un mot plus haut 
que l'autre, un éloignement de tout ce qui est 
bruyant et agité. Georges bouscule son isolement et 
s'y installe. L'autre le supporte, sourit, accepte, se 
lie. Celui des deux qui exerce sur l'autre une auto- 
rité, celui qui a le prestige, l'auréole pour le moment, 
c'est Jean Krebs. Songez donc : il sait ce que c'est 
qu'un automobile. 11 emmène un dimanche son 
ami Georges à Ivry et lui apprend à tenir un volant. 
Il lui passe toutes ses connaissances techniques. 
Georges, cependant, se lance à toute allure dans 
cette voie nouvelle. Il connaît bientôt toutes les 
marques, tous les genres de moteurs. Pendant les 
promenades scolaires, si la colonne des élèves monte 
ou descend les Champs-Elysées, il désigne au pas- 
sage les voitures : — Ça c'est une Lorraine. Voilà 
une Panhard. Celle-ci a tant de chevaux, etc. Mal- 
heur a qui le contredirait! Il toise l'insolent et 
l'écrase d'un mot. 

« Les visites d'usines organisées dans l'après- 
midi du jeudi par le collège le comblent de joie. 
A l'avance il choisit ses compagnons auxfjuel» il 
fait abandonner une partie de tennis. Krebs était de 
ce nombre. La visite à l'usine de Puteaux, celle de 
Dion-Bouton, est pour lui un régal dont i! parlm'a 
souvent. Il s'y rend, non en curieux, mais an ron 



54 VIF HÉROIOUE DF GUYNEMF.R. 

naissciir. Il ne peut demeurer aupics d'un ingénieur 
chargé de la conduite l\ travers tous les services. 11 
lui faut plus de liberté, plus de temps, car il aime 
se rendre compte de tout, voir et toucher. Le plus 
petit détail l'intéresse. Il questionne les ouvriers, 
leur demande l'iililisntion d'un écrou, les presse de 
questions. Le temps passe trop vite à son avis. Ses 
camarades sont déjà sortis, le préfet de la division 
a fait l'appel pour s'assurer de son effectif; un seul 
manque, c'est Guynemer qui, suivant son habitude 
de retardataire, est en extase devant le moulage 
d'une machine. 

« Les semaines d'ouverture du Salon d'automo- 
bile et d'aviation sont une période de tranquillité 
relative pour ses maîtres. Ce n'est plus l'agité, le 
nerveux, l'espiègle des jours précédents. 11 tient à 
ses promenades, à ses sorties. Il est un de ceux qui 
tournent autour du préfet à l'heure du départ pour 
la promenade. Il est impatient de savoir quel en est 
le but : « Où allons-nous?... Vous nous conduirez au 
« Grand-Palais?... Vous serez un chic type.... » Ce 
n'est pas l'un des nombreux curieux qui circulent 
autour des stands, les d<'ux mains dans les poches, 
sans en tirer d'autre béuéfice qu'une extrême fatigue 
comme un cycliste tourne autour de sa piste. Son 
plan est étudié à l'avance. 11 connaît l'emplacemen 
du stand qu'il visitera. Il s'y rend directement. Son 



L'ENFANCE. 55 

ardeur et son sans-g(^ne lui attirent bien quelques 
admonestations de la part du propriétaire. 11 n'en a 
cure. Il continue à toucher à tout et à fournir des 
explications à ses compagnons. A son retour au 
collège, ses poches sont gonflées de prospectus, de 
catalogues, de brochures choisies qu'il entasse soi- 
gneusement à l'intérieur de son bureau* ». 

Jean Ki^bs a orienté la vocation de Georges Guy- 
nemer. 11 a précisé et développé le goût de celui-ci 
pour la mécanique. Il l'a sorti des vagues abstrac- 
tions pour le précipiter vers les réalisations maté- 
rielles, pour lui faire désirer l'élargissement de vie 
qu'elles procurent. Il méritait d'être cité dans une 
biographie de Guynomer. Avant de le quitter, ne 
convient-il pas de déplorer sa perte prématurée? 
Aviateur estimé au cours de la guerre, il trouva 
dans l'observation l'emploi de ses facultés solides et 
sûres. La chasse ne l'attirait pas, mais il savait 
regarder. Il fut tué d'un accident d'atterrissage 
presque dans le môme temps que disparaissait Guy- 
nemor. Un de ses compagnons d'escadrille le juge 
ainsi ; — D'une intelligence remarquable, d'un 
caractère toujours égal, il avait su s'imposer à ses 
chefs par son sang-froid, son coup d'œil, la connais- 
sance exacte des services qu'il pouvait rendre. 

1. Note» in«^dites de i'abbr Cheanais. 



56 VIE Héroïque de guynemer. 

Toutes les fois qu'on lui ronfiail une mission, on 
était sûr qu'il revenait l'ayau' 'emplie, qr.elles que 
fussent les conditions dans lesquelles il la fallait 
accomplir. Il avait eu souvent à tenir tôle à des 
avions ennemis mieux armés que lui, et av^it même 
été blessé au cours d'un vol par éclat d'obus î la 
cuisse. 11 n'en avait pas moins continué à voler et 
n'était rentré que longtemps après et seulement sa 
tache terminée. Sa mort a fait un grand vide dans 
cette escadj'ille. Des hommes comme celui-là sont 
diflicilcs à remplacer.... 

Ainsi le démesuré Guynemer a-l-il eu pour pre- 
mier ami un camarade qui connaissait exactement 
ses limites. 11 a pu délivrer Jean Krebsd'un excès de 
piobitc réaliste, lui verser l'enchantement de ses 
pro]ires délires, mais Jean Krebs aux ailes figées de 
ses jeunes ambitions a fourni le moteur. Sans les 
leçons techniques de Jean Krebs, aurait-il plus tard 
pu se faire engager au champ d'aviation de Pau et 
passer avec tant d'aisance son brevet de pilote? Se 
serait-il intéressé de si près à l'outillage, aux per- 
fectionnements de son appareil? La guerre devait 
faire de tous doux des aviateurs. Tous deux sont 
tombés du ciel, l'un en pleine gloire, l'autre presque 
obscur. Dans leurs causeries à deux, en promenade 
ou le long des murs de Stanislas, avaient-ils entrevu 
ce destin? Jean Krebs, esprit positif, certainement 



L'ENFANCE, 5T 

non : il voyait devant lui l'Ecole polytechniqae et ne 
songeait qu'à s'y préparer. Mais Guynemer? Dans 
ses notes si précieuses, l'abbé Chesnais nous le 
montre construisant un petit aéroplane en étoffe 
dont le moteur était remplacé par un faisceau d'élas- 
tique : « A la prochaine récréation, il monte au 
dortoir, ouvre la fenêtre, lance son appareil et pré- 
side à ses évolutions au-dessus des têtes de ses cama- 
rades. » Mais ce ne sont là que jeux de collégien 
ingénieux. L'excellent prêtre qui fut préfet de divi- 
sion et l'observa en profond psychologue ne reçut 
jamais confidence de sa vocation. L'aviation, dont 
les timides essais ne datent que de 1906, progrès 
sait rapidement. Après Santos Dumont qui, le 22 no- 
vembre 1906, parcourait 220 mètres en vol plané, 
une pléiade d'inventeurs, les Rlériot, les Delagrange, 
les Farman, les Wright perfectionnaient les moteurs 
légers. En 1909, Blériot traversait la Manche, 
Paulhan gagnait le record de la hauteur à 1 380 mè- 
tres et Farman celui de la distance a\ec un parcours 
de 232 kilomètres. Un visionnaire, le vicomte Mel- 
chior de Vogué, entrevoyait déjà le prodigieux déve- 
loppement de la marche dans les airs. Toute la jeu- 
nesse du siècle désirait de s'envoler. Guynemer se 
portant vers l'invention nouvelle avec sa fougue 
coutumière. fai&ail-il autie chose f|ue se livrer à 
l'engouement général? Ses œniarades rêvaient, 

4 



M VIE HÉROIQDE OE GUYNE>IER. 

comme lui, de la censtruction et des pièces. Gepen- 
danl le lieutenant Constantin en juge autrement r 
« Quand un avion venait à survoler le quartier, il 
le suivait des yeux et restait à contempler le ciel 
bien après sa disparition. Son bureau renfermait 
toute une collection de volumes, de photographies 
ayant trait à l'aviation. Sa résolution était prise de 
s'échapper un jour pour monter en avion, et comme 
il était extrêmement volontaire il essaya par tous lei 
moyens : « Tu ne connais pas quelqu'un qui pour- 
rait m'emmcner un dimanche? » A qui n'a-t-il pas 
posé celte question? Mais au collège ce n'était guère 
facile. Ce l'ut pendant ses vacances qu'il réussit à 
mettre ses projets à exécution. Je crois me rappeler 
que sa première ascension eut lieu à l'aérodrome de 
Compiègne. Dans ce ternps-là on ne connaissait pas 
les carlingues confortables des appareils actuels; il 
dut s'installer tant bien que mal deriière le pilote 
et s'accrocher à lui, en lui nouant les bras autour 
du corps pour ne point toniber, mais aussi quelle 
joie en descendant!... » 

Ce qu'il faut retirer de cette confidence, c'est tout 
simplement la première phrase : Quand un avion 
venait a survoler le quartier, il le suivait des ijeuoc 
f.t il restait à contempler le ciel bien après sa dispa- 
rition. Si Jean Krebs avait sursécu, il pourrait pcul.- 
Itre nous renseigner mieux. Encore n'est-ce point 



L'ENFAMCE. 91 

certain. A cet ami raisonnable, Georges Guynemer 
aurait-il révélé ce que lui-même ne démêlait que 
confusément? Jean Constantin n'a surpris qu'une 
rêverie : Guynemer a dû garder pour lui sa résolu- 
tion. Un peu plus tard, guère plus tard, comme il 
doit interrompre une fois de plus ses études — c'est 
l'année de sa préparation à Polytechnique — son 
père, désireux de ICïi voir prendre du repos, le laisse 
à Paris chez sa grand'mère. Il suit des cours de 
sciences sociales. Il achève une éducation qui fut 
strictement française, dont aucun jour ne fut livré 
à un étranger. Puis il voyage avec sa mère et ses 
sœurs. Il mène la vie agréable d'un jeune homme 
fortuné qui a bien le temps de penser à l'avenir. 
Y pense-t-il? Son père, vaguement inquiet de ce 
désœuvrement, le fait revenir, l'interroge sur la 
carrière qui le tente, redoutant une de ces réponses 
indécises cemmb en font tant de jeunes gens. Et 
Georges, comme si c'était la chose la plus naturelle 
du monde, comme s'il ne saurait être question de 
rien autre, réplique : 

— Aviateur. 

Le mol provoque la surprise. D'où peut venir cette 
détermination que l'on croit soudaine? 

— Ce n'est pas là une carrière, lui fait-on observer. 
L'aviation n'est encore qu'un sport. Tu courras les 
airs, comme un automobiliste les grandes routes. 



GO VIS UÙIOIQUE DE GUYNEUËR. 

Et, après quelques années consacrées à ton plaisir, 
tu te mettras aux gages d'un conslruotear. JNon, 
mille l'ois non. 

Alors il dit à son père ce qu'il n'a jamais dit à 
personne, ce que son camarade Constantin n'a pu 
que soupçonner : 

— Je n'ai pas d'autre passion. Un matin, do la 
cour de Stanislas, j'ai vu un avion voler. Je ne sais 
pas ce qui s'est passé en moi. J'ai ressenti une émo- 
tion si profonde, une émotion presque religieuse. 
11 faut me croire quasd je vous demande de monter 
en avion. 

— Tu ne sais pas ce que c'est. Tu a'as jamais vu 
d'avion que d'en bas. 

— Vous vous trompez : j'y suis monté à Corbeau- 
lieu. 

Corbeaulieu était un aérodrome voisi» de Com- 
piègne. Et ces paroles s'échangeaient quelques mois 
à peine avant la guerre. 

Bien des années avant que Georges Guynemer fût 
élève au collège Stanislas, un professeur, promis lui 
aussi à la gloire, y enseignait la rhétorique. 11 
s'appelait Frédéric Ozanam. Enfant précoce il avait, 
prématurément lui aussi, éprouvé sa vocation qui le 
portait irrésistiblement vers les lettres. A quinze ans, 
il avait composé en vers latins une épitaphe à la 



L'KNFANOI. 61 

gloire de Gaston de Foix, mort à Ravenne. Cette 
épitaphe, si l'on change deux mots : Hispanae en 
hostilis, et le nom de Gaston en celui de Georges, 
résume à merveille le court et admirable destin 
de Guynemer. Les palmes mêmes n'y sont pas 
omises : 

Fortunate héros! moriendo in ssecnla vives. 
Eia, agite, o tocii, manibus profundite flores, 
Litia per tumulum, violamque rosamque recentem 
Spargite; victricis ai'mis superaddite lauros, 
Et lumulo taies mutrone insoribile vêces : 
Hic jacet hostilis gentis timor et deeus omne 

Gallorum, Georgius, conditus ante diem : 
Credidit hune Lachesis juvenem dum cerneret ann»s, 

Sed palma$ numerans credidit eue seneniK 

C'est la paraphrase de la répense des dieux au 
jeune Pallas dans Virgile. 

1. Héros fortuné! Tu meurs, mais tu vivras dans les siè- 
cles. vous, ses compagnons d'armes, couvrez son tombea». 
de fleurs; répandez-y à pleines mains les !is, les violettes et 
la rose nouvelle. Élevez-lui un trophée où les lauriers de ses 
victoires soient entrelacés à ses armes, et sur sa tombe, avec 
la pointe de votre épée, gravez ces mots : a Ici repose un 
héros, la terreur de l'ennemi et l'honneur de la France, 
Georges, qu'une mort prématurée a enlevé à la ferre. Si la 
Parque eût compté ses années, elle l'aurait trouvé presque 
enlant, mais en comptant ses lauriers, elle a cru frapper un 
vieillard. » (Journal de» Débait i" Dovembre 1917.) 



02 VIE Héroïque de giiyneaier. 

Ce jedne Fréfléric Ozanarn fui pris en pleine force, 
avant d'avoir atteint sa quarantième année, du mal 
qui le devait emporter. La vie semblait alors n'ôtre 
pour lui que lumière et caresse ; il était dans ce 
moment où tout réussit : les années rudes s'ou- 
blient, le chemin montant semble un palier. Il avait 

son foyer une compngne parfaite, une fille aimable. 
Sa réputation grandissait. Il serait un jour prochain 
de l'Académie; il connaîtrait, il touchait déjà la 
fortune et la gloire. Et voici que la mort lui faisait 
signe. En vérité, elle choisissait mal son heure. 
Mais quand l'a-t-elle bien choisie au gré des mor- 
tels? Ozanam tenta de l'attendrir. Dans son journal 
intime, il note son appel auquel il ne s'élail point 
trompé. Et il demande à Dieu un répit. Comme pour 
fléchir SQ pitié, il lui offre une part de sa vie, la plus 
brillante : il renoncera les honneurs, la gloire, la 
fortune, il consent à vivre dans l'humilité et l'oubli 
à la façon de ces pauvres pour qui il a fondé l'œuvre 
des Coiiiérences de Saint-Vincent de Paul, et qu'il a 
si souvent visités dans leurs taudis; mais du moins, 
qu'il demeure à son foyer, qu'il voie sa fille grandir 
et qu'il vieillisse quelques années encore auprès de 
la compagne de son choix. Enfin, sa foi l'emporte, 
il ne discute plus avec Dieu, il lui dit : — Prenez de 
moi ce qui vous conviendra, prenez tout, prenez- 
moi. Que votre volonté soit faite!... 



L'ENFANCE. «3 

Rarement le drame de l'acreptalion s'est dénoué 
plus librement. Or, dans le drame qui va emporter 
Guynemer jusqu'au sacrifice, ce n'est pas la voca- 
tion de l'aviateur qu'il faut voir, mais la volonté 
absolue de servir. L'abbé Chesuais l'a bien compris, 
qui n'attache pas à cette vocation une importance 
primordiale. Il rappelle à la fin de ses notes que 
Guynemer était un croyant qui accomplissait régu- 
lièrement ses exercices religieux sans ostentation, 
comme sans faiblesse : « Que de fois ne m'a-t-il pas 
arrêté le soir, écrit-il. lorsque je passais près de 
son lit! 11 voulait avoir une eonsriencc tramiuille, 
sans reproche. Sa légèreté habituelle le quittait à la 
porte de la chapelle. 11 croyait à la présence de Dieu 
dans ce lieu saint et la respectait... Ses sentiments 
chrétiens seront une force, un soutien dans ses 
luttes aériennes. 11 combattra avec d'autant plus 
d'ardeur qu'il jouira d'une conscience en paix avec 
son Dieu — » 

Et l'abbé Chesnais ajoute ces mots qui expliquent 
la véritable vocation de Guynemer : « Les hasards 
de la guerre ont merveilleusement mis en relief les 
qualités contenues dans un corps si frêle. Pensail-il 
à devenir pilote au début? Peut-être. Ce qu'il veut 
avant tout, c'est remplir son devoir de Français. 11 
veut être soldat. 11 a honte de lui. dit-il dans les 
premiers jours de septembre 1914 : • Dussé-je me 



84 VIE HSROIQUE DB CUÏNEMIOl* 

coucher au fond d'un camion automobile, je veux 
hIIci au front. J'irai. » 

Il ira. Ni le goût de la gloire, ni celui de l'aviation 
ne seront pour lien dans sou départ. Ils ne seront 
pour rien dans sa un. 



III. — Le départ. 



Au mois de juillet 1914, Georges Guynemer est 
avec sa famille à Biarritz, villa Delphme, au nord de 
la plage d'Anglet. Cette plage est toute blonde au 
soleil ; mais la brise de l'Océan la rafraîchit. On y 
paresse délicieusement. Celle plage est en outre \in 
excellent terrain d'atterrissage. Son sable accueille 
mollement les appareils. Georges Guynemer ne 
quitte guère la plage d'Anglet. Chaque fois qu'un 
avion descend, il est là pour le recevoir. Il est le 
factionnaire de l'aviation. Mais les avions, à celte 
époque, sont rares. Il suit son idée. La ténacité est 
un de ses traits dominants. Il est déjà celui qui ne 
renonce jamais. Les baigneurs qui croisent cet 
éternel flâneur ne se doutent point qu'il caresse 
obstinément un unique projet et qu'il y suspend son 
avenir. 

Cependant l'horizon de l'Europe s'obscurcit. De- 
puis l'assassinat de l'archiduc Ferdinand d'Autriche 
à Serajevo , réleclrioité s'accumule dans l'air, 



66 VIE ll£n01QU£ DE GUYNË&IgR. 

rora[,^e est piNH à éclater. Le jeune homme se soucie 
bien de l'archiduc d'Auliiclie et de l'hoj'izon de 
l'Europe. L'air de la mer est salubre et il cherche 
dans l'espace des aéroplanes invisibles. Les conver- 
sations j'ulour de lui respirent l'inquiétude : il n'a 
pas le loisir de les écouler. Les regards des femmes 
sont chargés d'angoisse : il ne remarque pas le 
regard des femmes. Le 2 août, l'ordre de mobilisa- 
tion est affiché. La guerre, c'est la guerre! 

Alors, comme un iriéel appareil, Guynemer 
chasse son rêve dans l'espace. H a brusquement 
rompu avec ses projets d'avenir. 11 est tout entier à 
une autre idée fixe qui fait étinceler ses yeux et 
barre son front. Il a bondi ■ chez son père et sans 
reprendre haleine il déclare : 

— Je m'engage. 

— Tu as de la chance. ^ 

— Ah! bien, vous m'autorisez.... 

— Je t'envie. 

Il avait craint de rencontrer un obstacle à cauçe 
de cette chétive santé qui l'a déjà si souvent contre- 
carré et qui l'écartail provisoirement de sa prépara- 
tion à l'École polytechnique. Le voilà rasséréné. Le 
lendemain il est à Bayonne, se débrouillant parmi 
les formalités nécessaires. Il passe la visite médi- 
cale : il est ajourné. Les majors l'ont trouvé trop 
long, trop maigre : aucune tare physiologique, mais 



L'BNfÀNOi. e? 

un corps d'enfant qui a besoin de se fortifier et 
s'élargir. En vain les a-t il suppliés : ils se sont 
montrés inapitoyables. Il rentre désolé, humilié, 
furieux. La villa Delphine va traverser des jours de 
malaise : on connaît son obstination, on commence 
de craindre pour lui. Et il revient à la charge, il 
insiste auprès de son père, comme si son père était 
tout-puissant et le pouvait à son gré embaucher pour 
la l'atrie. 

— Si vous m'aidiez, je ne serais pas ajourné. 

— Et comment? 

— Ur ancien ollicier a des relations dans l'armée. 
Vous parleriez pour moi. 

— Je veux bien. 

M. Guynemer faità son tour le voyage de Cuyonne. 
Dès cette date, dès le premier jour de la guerre, il 
s'est promis de ne jamais contrarier le service mili- 
taire de son fils, de le favoriser même en toute 
occasion. Il tiendra parole, on verra, dans la suite, 
au prix de quels tourments. Le commandant de 
recrutement entend sa requête. C'est l'heure des 
enthousiasmes rapides : il a subi bien des assauts, 
calmé bien des exaltations importunes ou impossi- 
bles : 

— Monsieur, répond-il, je prends, croyez-le, tous 
ceux qui peuvent servir. C'est à l'ancicH officier que 
je m'adresse : en votre âme et conscience, estimez- 



M TIE HEROÏQUE DE GUYNEHin. 

VOUS votre fils capable de porter le sac et de Taire un 
fantassin? 

— Je ne puis l'affirmer. 

— Ferait-il un cavalier? 

— Il ne supporte pas le cheval à cause de son 
ancienne entérite. 

— Alors, vous voyez bien : il convient de l'ajour- 
ner. Fortifiez-le : plus tard on le prendra, la guerre 
n'est pas finie. 

Pour la seconde fois, Georges se voit refusé, car il 
a assisté à l'entrevue. Il rentre avec son père à Biar- 
ritz, pâle, muet, dculoureux, dans un tel état de 
colère et d'amertume que son visage en est décom- 
posé. Rien ne le console, rien ne le distrait. Par ces 
magnifiques journées d'août, la mer est toute lu- 
mière et la plage invite à jouir des molles heures 
d'été : il ne va pas à la plage et méprise la mer. Ses 
parents, inquiets, se demandent si, pour sa santé 
même, il ne convient pas de désirer son dangereux 
départ. De toutes façons, il faut qu'ils soient dé- 
chirés. 

Pas une seule fois, depuis le jour de la mobilisa- 
tion, G«)rges Guynemer n'a eu d'autre pensée que 
celle-ci : servir. Servir n'importe où, n'importe 
comment, dans n'importe quelle arme, mais partir, 
aller au front, ne pas rester là comme ces étran- 
gers qui n'ont pas quitté Biarritz, comme ces vieil- 



L'ENFANCE M 

lards ou ces enfants inutilisables qui, maintenant, 
sont tout ce qui reste de la population mâle, 
t Dussé-je me coucher au fond d'un camion auto- 
mobile, je veux aller au front : j'irai, » a-t-il écrit 
à son ancien préfet de Stanislas. On va voir ce que 
peut cette volonté tendue. 

Les trains ont emporté les premières reciues. 
C'étaient des trains fleuris et remplis de chansons. 
Des plus lointaitics provinces les fils de France sont 
accourus. Un élan unanime Icb a précipités à la 
frontière assaillie. Et cet élan s'est canalisé dans un 
ordre parfait. Les chants môme* étaient graves et 
quasi sacrés. La nation a vécu l'une de ses plus 
grandes lieures et s'en est rendu compte. Elle q 
refait d'un coup son unité, elle a retrouvé sa jeu- 
nesse. Cependant les nouvelles qui peu à peu sont 
venues ont répandu une angoisse sans nom, — 
l'angoisse et non le doute. Le gouvernement a 
quitté Paris pour s'installer à Bordeaux. La capitale 
est menacée. L'ennemi est entré dans Compiègne. 
Compiôgne n'est plus à nous. La Jeanne d'Arc do la 
plare de l'Hôtel-de-Ville a pour homines d'armos des 
cas(jues à pointe. Puis la victoire de la Marne a sou- 
levé le poids qui oppressait toutes les poitrines. A la 
villa Delphine on a su que Compiôgne él il délivré. 
Cependant les trains de troupes vont renforcer les 
combattants. Et tous ces départs, George» Cmynemer 



n Vlg HEROIOlfE B8 GUWEMER. 

les a vécus ; il les a vécus jusqu'à la souffrance, 
jusqu'à la révolte, jusqu'à l'horreur de soi-même. 
Ses camarades, ses amis sont partis ou demandent 
à partir. Ses deux cousins germains, les neveux de 
sa mère, Guy et Rané de Saint-Quentin, ont été, l'un 
tué à la bataille de la Marne comme sergent, l'antre, 
conseiller d'ambassade à Gonstantinople, revenu en 
hâte dès la déclaration de guerre pour réclame: ses 
galons de lieutenant de réserve, deux fois blessé 
dans la même victoire d'une balle à l'épaule et d'un 
éclat d'obus à la cuisse. Est-il possible qu'il reste 
là, seul, quand toute la France s'est levée ? 

Dans la Chanson d^Aspremont, qui est une de nos 
plus entraînantes chansons de gestes, Charlemagne, 
partant pour l'Italie avec son armée, passe par Laon. 
Dans le donjon, cinq enfants, dont son neveu Roland, 
sont enfermés sous la garde de Turpin. L'Empe- 
reur, qui les connaît bien, les a mis sous cle de 
peur qu'ils rejoignent ses troupes. Mais quand ils 
entendent sonner les cors d'ivoin et les chevaux 
hennir, ils n'y tiennent plus et décident de s'échap- 
per. Ils essaient d'enjôler le portier, mais le portier 
est insensible, — insensible et incorruptible. Ce 
fidèle serviteur est aussitôt roué de coups dr, bâton. 
On lui prend ses clés, on lui passe sur le corps et 
voilà nos cinq pages hors de prison. Leur aventure 
ne fait qiie commencer. Pour se procurer des che- 



vaux, ils attaquent cinq Bretons qu'ils désarçonnent. 
Pour se procurer des armes, même opération. Tant 
et si bien qu'ils rejoignent l'armée de l'Empereur 
avant qu'elle ait franchi les Alpes. Notre nouveau 
Roland va-t-il se laisser distancer par ces terribles 
enfants de jadis? Ce n'est pas l'armée avec ses cors 
d'ivoire qu'il a entendu partir, c'est toute la nation 
en marche qui se bat pour vivre et pour durer, et 
pour faire vivre et durer avec elle l'honneur, la jus- 
tice et le droit. 

Le voici à nouveau tout triste et déconfit, sur la 
plage d'Anglet. Un avion capote sur le sable. Il 
s'agit bien d'avion, ne sait-on pas que son ancienne 
passion est morte, cl mort son rêve? Depuis le 
2 août, il n'y a plus songé. Cependant il entre en 
conversation avec le pilote, qui est un sergent. Et 
tout à coup une idée s'empare de son esprit. L'an- 
cienne passion refleurit sous une foime nouvelle. 
Le rêve est ressuscité : 

— Comment peut-on s'engager dans l'avia- 
tion? 

— Arrangez-vous avec le capitaine : allez à 
Pau. 

Georges, aussitôt, court à la villa Delphine. Ses 
parents ne reconnaissent plus son pas, soi visage 
des jours précédents. Il a repris l'entrain d autre- 
fois. L'enfant est sauvé . 



7S VIE HEROÏQUE Dl GUV.NEHER. 

— Papa, je veux ailer à Pau demain. 

— Pourquoi ce voyage à Pau? 

— Pour m'engager dans l'aviation. Avant la 
guerre, vous ne vouliez pas d'un aviateur, mais en 
guerre l'aviation n'est plus un sport. 

— En guerre, c'est autre chose, en efïet. 

Le lendemain, il débarque à Pau. Le capitaine 
Bernard-Thierry commande le camp d'aviation. Il 
force !a porte du capitaine Bernard-Thierry que les 
sous-ordres croient lui barrer. Il explique son cas, 
il plaide sa cause avec un tel l'eu dans les yeux 
que Tofflcier en est comme ébloui et fasciné. Au 
ton dont le capitaine Bernard-Thierry objecte les 
deux ajournements successifs, Georges Guynemer 
le devine ébranlé. Comme à Stanislas, quand il 
voulait faire amoindrir une punition, mais avec 
combien plus de chaleur convaincante, car il joue 
son avenir, il presse, il multiplie les arguments. 
Un fluide d'envoûteur part de sa bouche et de soi) 
regard. Et puis, tout à coup, l'enfant reparaît, qa 
supplie, qui va pleurer. 

— Mon capi laine, accordez-moi cette grâce. Moi 
capitaine, employez-moi. Employez-moi à n'importe 
quoi, tenez, à nettoyer ces avions qui sont là. Vous 
êtes ma dernière ressource. Que par vous je fasse 
enfin quelque chose dans la guerre! 

Le capitaine, gravement, réfléchit. Il a deviné la 



L'ENFANCE. 75 

puissance qui liabite ee corps si mince. Il ne rebu- 
tera pas un tel suppliant : 

— Je peux vous prendre comme élève mécanicien. 

— C'est cela, c'est cela : je connais les automo 
biles. 

Guynemer exulte : les leçons techniques de Jean 
Krebs se présentent déjà à sa mémoire «t lui facili- 
teront sa lâdie. L'officier lui a donné une lettre pour 
le bureau de recrutement de Bayorinc. 11 retourne à 
Bayonne pour la troisième fois. Cette fois il est 
inscrit, on le prend, il signe un engagement volon- 
taire. C'est le 21 novembre 1914. Point nest besoin 
qu'il raconte son voyage à son retour à la villa Del- 
phine : il est rayonnant. 

— Tu vas partir? lui disent sa mère et ses sœurs. 

— Sans doute. 

Le lendemain, il débute an camp d'aviation de 
Pau, comme élève mécanicien. Il est entré tlanj 
l'armée par la porte basse, mais il y est entré. Le 
futur chevalier de l'air n'est que le dernier des 
écuyers. « Je ne vous demande pour lui aucune 
faveur, a écrit son père au capitaine : qu'il soit à 
môme de rendre tous les services qu'il est capable 
de rendre, voilà ce que je réclame pour lui. » Il faut 
qu'il soit éprouvé, il faut qu'il mérite, il faut qu'il 
passe par tous les ordres mineurs avant de revêtir le 
casque sacré. L'enfant choyé de Cuuipiègne et de la 



74 VIE Héroïque de gdynemer. 

villa Delphine connail Tapprenlissage le plus rude. 
11 couche sur la planche, il est employé aux plus 
Balissantes besognes, la corvée de quartier, le net- 
toyage des cylindres, le transport des bidons de 
pétrole. Dans le milieu où il est, il entend des 
paioles et des théories qui le font bondir et ne dis- 
tingue pas encore la distance qui, si souvent, sépare 
du cœur les théories et les paroles. Le 26 novembre, 
il écrit à Tabbé Chesnais : « J'ai le plaisir de vous 
annoncer qu'après deux ajournements et une vaine 
tentative d'engagement, j'ai enfin réussi. Patience et 
longueur de temps — Je vous écris de la chambrée 
entre deux camarades qui échafaudent des théories 
sociales.... » 

Comment supporterait-il cette vie d'ouvrier? Ses 
parents n'étaient pas sans inquiétude. Ils hésitaient 
à quitter Biarritz pour rentrer dans Compiègne et 
reprendre possession de leur hôtel de la rue Saint- 
Lazare, en bordure de la forêt. Mais, loin d'en être 
accablé, l'enfant se fortifiait dans les travaux ma- 
nuels. L'esprit, chez lui, a toujours porté la matière, 
a toujours tiré d'elle ce qu'il a voulu, l'a contrainte, 
en quelque sorte, à lui obéir en toute occasion. Il 
poursuivait son but avec une énergie indomptable. 
Il décomposait l'anon avant d'y monter. Il apprenait 
à le amnaître par le détail. 

Sa préparation à l'École polytechnique lui assurait 



L'ENFANCE. 7r. 

une supériorité éclatante dans son milieu, fl pouvait 
raisonner les lois de la mécanique, expli(iuer aux 
camarades ébahis ce que c'est que la résultante de 
plusieurs forces et l'équilibre des forces, leur donner 
des notions inattendues de cinématique et de dyna- 
mique'. Mais il apprit à son tour à connaître, par les 
expériences de construction ou de préparation, les 
degrés de résistance des matériaux d'aviation : bois, 
aciers, iils d'acier, aluminium et ses composés, cui- 
vre, alliages de cuivre, tissus. Il vit construire les 
ailes, ces fameuses ailes qui l'emporteraient un jour 
dans l'azur : longerons en frêne ou en hickory, ner- 
vures en bois léger, croisillonnage intérieur encorde 
à piano, entoilage, haubanage. Il vit assembler ces 
éléments à tenon et mortaise, fixer les fils tendeurs, 
emboîter l'extrémité des mâts, rattacher enfin toutes 
les parties de l'avion, ailes, gouvernails, moteur 
châssis d'atterrissage au fuselage qui sera sa base de 
résistance. Comme un peintre broie ses couleurs 
avant de s'en servir, Georges Guynemer prélude à 
ses vols futurs en touchant de ses mains — de ses 
longues mains fines et blanches d'éludiant riche, 
devenues hAlces et calleuses quand elles ne sont pas 
tout enduites de graisse ou de cambouis, devenues 

1 . Voir Étude rai»onnét de l'aéroplane, par Jules Bordeaux, 
ancien élève de l'École polytechnique (Gauthier-Viliars, édit, 
1912). 



78 VIE Héroïque de guynemer. 

dignes d'ôtre des mains ouvrières — chaque pièce, 
cliaquc boulon, chaque écrou de ces appareils dont 
il attend la libéiation de sa volontaire servitude. 

Un de ses futurs camarades, le sous-lieutenant 
Maicel Viallet (qui eut la gloire d'abattre un jour 
deux avions allemands en dix minutes, de sept bal- 
les), le représente ainsi à l'école de Pau : « J'avais 
déjà l'attention attirée par « celte fillette » habillée 
en tourlourou qu'on rencontrait dans le camp, les 
mains pleines d'huile de ricin, la figure maculée, les 
vêtements déchirés. Je ne sais ce qu'il faisait à l'ate- 
lier, mais il ne devait pas y briller par sa présence. 
Tout le temps, nous le voyions tourner autour des 
zincs. Avec sa petite figure intéressée il nous amu- 
sait. Et quand nous dèrx)llions, avec quel regard 
admiratif et plein d'envie nous observait-il! 11 nous 
posait sans cesse des questions, nous demandait des 
renseignements. Sans en avoir l'air, il s'instruisait. 
Pour une réponse sur l'art de voler, il aurait couru 
à l'autre bout du terrain nous chercher quelques 
gouttes d'essence pour notre briquet'.... » 

H s'instruit et, quand il voit clair, il vent franchir 
l'étape. Le jour de l'an arrive : triste jour de l'an de 
la première année de guerre. Quelles étrennes va-t-il 
demander à son père? Une aide pour passer son brevet 

1. Petit Parisien du 27 septembre 1917, 



L'ENFANCB. 77 

de pilote : « Ne "connaissez-vous donc pas dans votre 
promotion de Sainl-Cyr quelqu'un qui s'occupe de 
moi? » Son père est toujours associé à ses démar- 
ches vers l'avant. L'enfant n'a cure de créer des 
conflits entre l'amour parternel et le service du pays : 
il sait bien que son père ne lui donnera jamais que 
des conseils d'honneur, et sans pitié il lui impose 
l'obligation de lui faciliter les risques mortels. 
M. Guynemer connaissait en effet dans sa promotion 
de Saint-Cyr d'anciens camarades devenus généraux. 
L'intervention de l'un d'eux hâta pour l'élève méca- 
nicien la nomination d'élève pilote (26 janvier 1915). 
Le premier carnet de vol de Georges Guynemer, 
soldat de T classe, s'ouvre à cette date du 26 jan- 
viôrl9i5. Il porte à sa première page : 

Mercredi 27 janvier : corvée de neige y 

Jeudi 28 — id. 

Vendredi 29 — conférence et corvée de 

neige. 
Samedi 30 — conférence à Vaérodronie 

Blériet. 
Dimanche 31 — Id, 
Lundi 1"^ février : sortie sur Blâriot rou- 

leur 10 minutes. 

Au Blériet rouleur, dit le Pingouin à cause de ses 
ailes cassées, et qui ne quitte pas la piste, succède, 



78 VIE HKKnlOUE DE GUYISBUER. 

le mercredi 17 février, un Blériot trois cylindres 
25 IIP, qui ne s'élève guère qu'à trente ou quarante 
mètres du sol. Ce sont les premiers bonds avant de 
s'élancer dans l'espace. Puis un Blériot six cylindres 
lignes droites. Les bonds se multiplient. Enfin, le 
mercredi 10 mars, le carnet porte deux sorties, de 
vingt minutes chacune, sur Blériot six cylindres 
50 IIP, l'une à 600 mètres d'altitude, l'autre à 800, 
avec virages et descentes en vol plané. L'enfant, 
cette fois, est parti dans le ciel. Le véritable premier 
vol de Guynemer date donc du 10 mars 1915. 

Ce carnet de cinquante feuillets se termine le 
28 juillet 1916 par ce procès-verbal : 

Vendredi 28 juillet. — Ronde front armée. Attaqué 
un groupe de quatre avions ennemis et forcé iun 
d'eux à atterrir. Attaqué un deuxième groupe de 
quatre avions, qui se disperse aussitôt. Pris Vun des 
avions en chasse et tiré 2o0 cartouches environ : le 
Boche pique fortement, paraissant atteint. Aux der- 
nières cartouches tirées avec la Vickers, une pale de 
l'hélice est fauchée par les balles, le moteur déséqui- 
libré impinme de violentes secousses à l'appareil en 
le détériorant gravement. Atterri en vol plané à 
l'aérodrome de Chipilhj sans accident. 

Une note en marge indique que l'appareil parais- 
sant atteint a été abattu, et que Tétat-major anglaisa 



LENFANCE. 70 

confirmé sa chute. Cette victoire du 28 juillet 101 G 
sur la Somme est la onzième de Guynemer ; le total 
des heures de vol est alors de 348 heures 25 minutes. 
Ce carnet de cinquante pages permet de mesurer le 
chemin parcouru. 

Jeunes gens passionnés qui, dans tous les domaines, 
guignez les trophées d'un Guynemer, n'oubliez pas 
que le chemin de gloire s'ouvre par la corvée de 
neig^.... 



\ 



CHANT U 

PLEIN CIEL 



CHANT II 
PLEIN CIEL 



I. — La première victoire. 

L'apprenti pilote a donc quitté le sol pour la pre- 
mière fois, à l'école de Pau, le 17 février 1915, sur 
un Blériot à trois cylindres. Mais il n'a fait qu'exé- 
cuter des bonds, d'ailleurs assez audacieux. Son 
moniteur lui a crié casse-cou : « Trop de confiance, 
folie, veine fantastique ! » Le soir même, il décrit à 
son père ses impressions : « Avant le départ, un 
peu inquiet ; en l'air, follement amusant. Pendant 
les glissades et les oscillations, je n'étais pas du tout 
gêné, c'était même drôle.... Enfin, je me suis bien 
diverti, mais heureusement que maman n'était pas 
là.... Je crois que je ne me suis pas fait une réputa- 
tion de prudence. J'espère que ça ira, je le saurai 
bientôt.... j 



84 VIE IIÉROIUUE DE GUYNEMER. 

Pendant tout le mois de février, il multiplie les 
expériences. Enfin, le 10 mars 1915, le voilà qui 
décolle plus sérieusement et monte à 600 mètres. 
Dès le lendemain, il prend le brevet de l'Aéro-Club. 
Le surlendemain, il écrit à sa sœur Odette cet 
hymne d'allégresse — oh ! pas long, mais unique 
dans sa correspondance : « ... Descente en plané 
ininterrompu de 800 mètres. Vue splendide (coucher 
de soleil).... » 

Vue splendide {coucher d-e soleil) : c'est, je crois 
bien, dans les cent cinquante ou deux cents lettres 
adressées à sa famille, le seul paysage. Plus tard, 
— pas beaucoup plus tard, ni fréquemment, — le 
nouvel aviateur donnera quelques détails d'observa- 
tion, dont la précision même paraîtra pittoresque. 
Mais, cette fois, il s'abandonne à l'ivresse de l'air, il 
jouit de voler, comme s'il en avait le droit. 11 a connu 
cette sensation d'allégement que donne la séparation 
de la terre, ce plaisir de fendre le vent, de posséder 
son appareil, de voir, de respirer, de penser autie- 
ment qu'en bas, de naître enfin à une vie nouvelle et 
solitaire dans le monde élargi. Les hommes se sont 
brusquement rapetisses. Une main prodigieuse a 
comme nivelé toutes les surfaces, où les omhres por- 
tées maintiennent seules quelque diversité, tandis 
que le dessin des objets se renforce, prend toute 
r importance du relief. Le sol est maintenant tracé 



PLEIN CIEL. 85 

de figures géométriques qui attestent le travail 
humain et sa régularité, iramense damier bigarré 
traversé par les lignes des roules et des rivières, 
avec les îlots que font les forêts et les aggloméra- 
tions des villes et des bourgs. Est-ce la chaîne des 
Pyrénées couvertes de neige qui, rompant cette uni- 
formité, arrache à l'aviateur un cri d'admiration? 
Quelles nuances d'or et de pourpre le couchant a-t-il 
distribuées à la nature? Cette demi-phrase est 
comme un aveu d'amour à la joie de vivre violem- 
ment arraché, le seul aveu que ce brusque Roland 
se permettra. Car sa correspondance offre un carac- 
tère surprenant. Lue par des yeux superficiels, elle 
paraîtrait désespérément monotone. Mieux comprise, 
cel4e monotonie prend bientôt son véritable sens 
d'oppression, d'hallucination, d'envoûtement. Geor- 
ges Guynemer est dès lois livré à un unique but. 
Pas une fois il ne s'en détourne. Ou s'il s'en 
détourne, c'ast pour un brif adieu à ses parents qui 
font partie de sa vie, qu'il associe à son œuvre. Ses 
avions, ses randonnées, puis ses chasses, dans sa 
correspondance il n'y a que ça. Pas d'entrée en ma- 
tièa'e, pas de trait final . il commence en pleine 
action, il est lui-môme tout action. Que ça? Mais 
c'est sa raison d'être, son cœur, sa flamme, son 
âme, lui tout entier à ses proies attaché. 
Pour former un bon pilote, le dressage est long 



86 VIE Héroïque de guyneker. 

et minutieux. L'impatient Giiynemcr a toutes les 
patiences. L'écolier indiscipliné de Stanislas va 
devenir le plus appliqué des apprentis. Ses connais- 
sances scientifiques lui fournissent une méthode. H 
accoTiplira des progrès très rapides dès ses premiers 
vols prolongés. Mais il voudra se perfectionner selon 
les principes mômes de l'aviation. Élève mécanicien, 
il a vu construire les appareils. Il entend ne faire 
qu'un avec celui qui lui sera confié. Chacun de ses 
sens recevra peu à peu cette éducation qui en fera 
un instrument de contrôle et de sécurité. Les ;yeux, 

— ces yeux perçants qui excelleront à sonder le ciel, 
à y voir naître l'ennemi à des distances incalculables, 

— s'ils ne peuvent lui rendre compte du mouvement 
que par rapport au sol, et non relativement à l'air, 
sauront du moins percevoir les moindres déviations 
d'horizontalité dans les trois dimensions : rectitude 
de direction, horizontalité latérale et longitudinale, 
et apprécier exactement les variations d'angle. 
L'ouïe, si le moteur est ralenti, ou arrêté, interprète 
le son produit par l'air soufflant sur les cordes à 
piano, les haubans, les montants, les toiles. Et le 
toucher, plus sûr, sent à la plus ou moins dure 
résistance des commandes l'action de la vitesse, en 
attendant que ses mains adroites sachent déclencher 
la mort. « L'oiseau, dit le Manuel de M. Maurice 
Percheron, a les pennes de ses plumes qui relient 



PLEIN CIEL. 87 

ses organes de stabilité à son cerveau; l'aviateur 
exercé a ses commandes qui appellent le mouvement 
voulu du pilote et lui traduisent les actions pertur- 
batrices du vent. » Mais ces mouvements voulus du 
pilote ne seront jamais, chez un Guynemer, la résul- 
tante de réflexes nerveux. A aucun instant, fût-ce 
dans le plus grand danger, il ne cessera de réfléchir 
et de se commander à soi-même la manœuvre. La 
rapidité de la conception et de la décision est chez 
lui foudroyante, mais elle ne cédera jamais le pas au 
seul instinct. Guynemer pilole, Guynemer chasseur, 
Guynemer en pleine bataille, ne cesse pas de diriger 
avec son cerveau son appareil et son tir. C'est pour- 
quoi son apprentissage est si important. C'est pour- 
quoi il y attache, d'inslinct celte f(tis, tant d'impor- 
tance. 11 a les ncifs toujours tendus et il combine ses 
effets. A la base de tous ses actee, il y a sa volonté, 
cette volonté invincible qui a forcé les portes de 
l'armée et les a refermées sur lui-môme, prisonnier 
de sa vocation. 

H se familiarise avec toutes les manettes du mo- 
teur, avec les commandes. H ne craint \)af-, hors 
les exercices, tandis que les camarades flânent, de 
remonter sur l'appareil, comme un enfant sur un 
cheval de bois, et de prendre les leviers en main. Au 
départ, il cherche le moment précis du décollage, la 
ligne d'ascension la pins aisée; en course, il se fait 



88 VIE HEROÏQUE DE GDYNEMER. 

son assiette, évitant de trop piquer ou de trop 
cabrer, maintenant le vol horizontal, assurant ses 
deux équilibres, latéral et longitudinal, s'accoutu- 
mant aux vents, adaptant l'amplitude des mouve- 
ments à chaque sorte de remous. Et quand il redes- 
cend, à mesure que le sol paraît se précipiter sur 
lui, il se rend compte de l'angle et de la vitesse de 
descente et trouve la hauteur où ralentir son vol. 
Bien que ses débuts aient été assez habiles pour que 
ses premiers moniteurs demeurassent convaincus 
longtemps qu'il avait déjà piloté, il ne faut pas tant, 
chez Guynemer, admirer le don que l'obblinalion. Il 
réussira mieux que les autres, parce qu'il s'est épuisé 
toute sa courte vie à vouloir mieux réussir, — mieux 
réussir pour mieux servir. Il travaille plus que tous 
les autres, il recommence quand il n'est pas satis- 
fait de lui-même et il veut découvrir les causes de 
ses erreurs. D'autres sont aussi bien doués que lui 
pour le pilotage, mais son énergie dépasse la com- 
mune mesure, dépasse toutes les mesures. 

Elle s'exerce dans tous les domaines. 11 a rompu 
son corps à compléter, pour ainsi dire, l'avion. Il 
sera le centaure de l'air. Le vent qui souffle dans 
ses haubans et ses toiles le fait lui-môme vibrer 
comme les cordes à piano. Si sensible, il se dirige 
comme avec son gouvernail. Rif*n de ce qui con- 
cerne ses voyages ne lui est étranger, rien n'est 



PLEIN CIEL. 89 

négligeable à ses yeux. Il apporte un soin méticu- 
leux à vérifier ses instruments de bord : le porte- 
carte, la boussole, l'altimètre, le compte-tours, 
l'indicateur de vitesse. Avant chaque vol. il s'assure 
par lui-môme que son appareil est en parfait état. A 
la sortie du hangar, il l'examine comme un cheval 
de course. Son appiicaWon n'est jamais en défaut. 
Que sera-ce quand il disposera d'un avion à lui? 

A Pau, il multiplie les sorties, il change de 
marque, passe du Blériot Gnome au Morane. Les 
altitudes varient entrn 500 etOOO mètres. Le 21 iwars, 
il passe à l'école d'Avord. Le 28, il monlo— à 
1500 mètres; le l*^-" avril, à 2600. Les vols 
s'allongent : une heure, «ne heure et demie. La 
descente en spirale d'une hauteur de 500 mètres, 
moteur arrêté, les voyages triangulaires, l'épreuve 
d'altitude, celle de durée, qui doivent lui conférer le 
brevet militaire, sont bientôt pour lui des jeux. En 
mai, il pilote presque quotidiennement un passager 
sur M. S. P. (iMorane-Saunier-Panisol). So» livret ne 
porte, pour toute cette période, qu'une seule panne. 
Enfin, le 25 mai, il est envoyé à la réserve généiale 
d'aviation. Le §1, il vole deux fois sur un Nieuport 
avec passager. L'apprentissage est terminé : le 8 juin, 
le caporal Georges Guynemcr est désigné pour faire 
partie de l'escadrille M. S. 5, qu'il rejoint le lende- 
main à Yauciennes. 



90 \I4 HÉROÏQUE DE (îllYNEMER. 

La M. S. 5, c'est la' future N. 3, l'escadrille des 
Cigognes. Elle est déjà commandée par le capitaine 
Brocard, sous les ordres de qui elle s'illustrera. 
Vé(2rincs en est. Le sous-lieutenant d{> cavalerie 
Deullin y arrive presque en môme temps que Guyne- 
mer dont il deviendra bientôt l'ami. Peu à peu, les 
rejoindront Heurtaux, de la Tour, Dorme, Auger, 
Raymond, etc., tous les preux célèbres de l'esca- 
drille, pareils aux pairs de France qui suivirent 
Roland sur les routes d'Espagne. Le camp d'aviation 
est à Vauciennes, proche Villers-Cottcrets, dans ce 
pays d&^Valois aux belles forêts, aux châteaux de 
plaisance, aux grasses prairies, aux contours déli- 
cats atténués par la vapeur humide qui monte des 
étangs ou des bois : « Calme complet, écrit, le 
9 juin, Guyncmer; pas un bruit, on se croirait dans 
le Midi, sauf que les habitants ont vu le fauve de 
près et savent nous apprécier.... Védrines m'a pris 
en amitié et me donne d'excellents conseils : il m'a 
recommandé à ses mécanos, qui sont le vrai type du 
Parisien débrouillard, inventif et bon vivant.... » Le 
lendemain, il fournit quelques détails sur son loge- 
ment, puis il ajoute : « Je me suis fait monter un 
support de mitrailleuse et je suis prêt à partir en 
chasse.... Hier, à cinq heures, j'ai virevolté au- 
dessus de la maison, à 1700 ou 2 000 mètres. 
M'avez-vous vu? J'ai poussé mon moteur peu- 



PLEI» CIEL. 01 

dant cinq minutes pour que vous m'entendiez.... » 
Il est à peine sorti de la maison, et le bon hasard 
veut qu'il soit précisément appelé à combattre au- 
dessus des lignes qui protègent sa maison. Le front 
de la VI^ armée à laquelle il est rattaché, de Ribé- 
court au delà de la torôt de Laigue, passe devant 
Bailly et Tracy-le-Val, se creuse au saillant ennemi 
de Muulin-sous-Touvent, se redresse sur Autrèches 
et Nouvron-Vingré, couvre Soissons dont les fau- 
bourgs mômes sont menacés, doit se rabattre sur la 
rive gauche de l'Aisne où l'ennemi a conquis en 
janvier (1915) la tôle de pont de Condé, Vailly, Cha- 
voniie, et franchit à nouveau le fleuve à Soupir qui 
nous appartient. Laon, la Fère, Coucy-le-Chàteau, 
Chauny, Noyon, Ilam, Péronne vont être le but de 
ses reconnaissances. La guerre prend un caractère 
plus poignant, plus direct pour le soldat qui a son 
foyer immédiatement derrière lui. La rupture du 
front sur le secteur qui lui est confié découvrirait 
les siens. Il est en sentinelle devant eux. La patrie 
n'est plus seulement alors le sol historique de la 
collectivité française, la terre sacrée dont toutes les 
parcelles sont solidaires; elle est encore le coin 
chéri de l'enfance, l'asile des parents, et, pour ce 
collégien d'hier, le théâtre des vacances et des belles 
promenades. Ne vient-il pas de quitter la maison 
paternelle? Mal accoutumé à cette séparation, voici 



92 VIE HÉKOIQUE DE GUYNEMER. 

qu'il lui rend visite pai- le chemin des airs, le seul 
dont il dispose à son gré. Il n'utilise pas le voisinage 
de Compiègne pour venir tirer la sonnette, car il est 
soldat et respecte les consignes; mais, au retour de 
ses randonnées, il n'hésite pas à faire un crochet 
pour passer au-dessus de chez lui, et là-haut, dans 
le ciel, il se livre à toutes sortes de cabrioles et 
d'acrobaties pour attirer l'attention et prolonger 
l'entrevue. Quel amoureux fut plus ingénieux et 
plus fou dans ses rendez- vous? A tout moment, dans 
sa cori-espondance, il rappelle ses passages. « Vous 
avez dû voir ma tête, car je ne quittais pas la mai- 
son des yeux » Ou bien, après un renversement 

qui a précipité en bas, comme du lest, toutes les 
frayeurs : « Je suis désolé que mon virage de l'autre 
jour ait causé des émotions à maman, mais c'était 
pour voir la maison sans avoir besoin de me pen- 
cher à la portière, ce qui est désagréable à cause du 
vent.... » Ou bien encore il jelte un papier qu'on 
ramasse dans le parc du comte Foy : « Tout va 
bien. » Il croit rassurer ses fîàrcnts sur son sort, et 
vous devinez leur état quand ils aperçoivent, juste 
au-dessus d'eux, un avion qui danse et à la jumelle 
le tout petit point noir d'une tête qui se penche. 
Mon Dieu! qu'il a donc une singulière façon de les 
rassurer ! 

Cependant, à Vauciennes, le nouveau venu est 



PLBm CIEL. »3 

essayé. Au débarqué, on l'avait trouvé bien chétif, 
bien malingre, un peu réservé et distant, trop bien 
mis, l'air d'une « demoiselle ». Il passait pour un 
pilote déjà expert, capable de faire des vrilles après 
trois mois à peine de pilotage. On se méfiait un peu 
de ce gosse qu'on n'osait pas blaguer à cause de ses 
yeux « dont le feu et l'esprit sortaient comme un 
torrent » '. On allait voir. 

Une légende s'est répandue sur le grand nombre 
de bois que Guynemer aurait cassés lors de ses 
débuts à son escadrille. Elle est radicalement fausse, 
et le carnet de vol la dément. Le débutant tient dès 
le premier jour ce que son apprentissage a promis. 
Après un ou deux vols d'essai, il part, le dimanche 
13 juin, en reconnaissance au-dessus des lignes en- 
nemies et rencontre chez eux trois avions allemands. 
Le 14, il décrit à son père ce qu'il a vu. Sa corres- 
pondance consent encore à la description. La terre 
le relient encore. Bientôt elle cessera de l'intéresser: 
« L'aspect de Tracy et Quennevières, explique-t-il, 
est invraisemblable : des ruines, un enchevêtrement 
inextricable de tranchées se louchant presque, la 
sol retourné par les obus dont on aperçoit les trous 
par milliers. On se demande comment il peut y avoir 
là un homme vivant. D'un bois il ne reste debout que 

1. Sainl-Simoa. 



94 VIE Héroïque de guynemer. 

quelques arbres, le reste est abattu par les inar- 
miles, et partout on voit la couleur jaune de la terre 
littéralement labourée. C'est incroyable comme à 
plus de 3000 mètres on distingue bien tous ces dé- 
tails. On voyait à 60 eu 70 kilomètres, et je n'ai 
jamais perdu Compiègne de vue. On distinguait Saint 
Quentin, Péronne, etc., comme si on y était.... » 

Le lendemain 14, nouvelle reconnaissance. Itiné- 
raire : Coucy, Laon, la Fcre, Tergnier, Appilly, Vic- 
sur-Aisne. Ces deux premières expéditions se sont 
déroulées sans un coup de canon. Mais, dès le i5 
cette apparente sécurité découvre la menace. Le 15 
il est salué par les obus, et de tout près. C'est U 
baptême du feu, qui ne lui inspire que cette phrase 
à la Duguesclin : « Aucune impression^ si ce n'est 
de curiosité satisfaite. » 

Les jours suivants, il vit dans la tempôte, et il rit. 
Le nouveau Roland, le chevalier téméraire et prodi- 
gieux, se révèle déjà tout entier dans les lettres qui 
vont suivre. Le 16, il part en ronde, portant à son 
bord, comme observateur, le lieutenant de Lavalette. 
Son appareil reçoit un éclat d'obus dans l'aile droite. 
Le 17, l'avion rentre avec huit blessures, deux à 
l'aile droite, quatre dans le fuselage, de plus un 
montant et un longeron sont atteints. Le 18, au 
retour d'une reconnaissance avec le lieuteaant Col- 
comb, on lui compte trois nouveaux éclats : un dans 



PLEIN CIEL. 95 

l'aile droite, un dans le gouvernail, un dans le fuse- 
lage. Mais le carnet de vol ne contient que les pro- 
cès-verbaux. Sa correspondance donne plus de 
détails. 

« Décidément, écrit-il le 17 juin à sa sœur Odette, 
les Boches ont pour moi une affection toute spéciale, 
et les pièces de mon coucou me servent de calen- 
drier. Nous sommes partis hier sur Chauny, Tergnier, 
Laon, Coucy, Soissons. Jusqu'à Chauny mon obser- 
vateur a compté 243 obus; Coucy a tiré 500 à 
600 coups, en tout mon observateur estime à 
1 000 coups. On n'entendait qu'un roulement, et 
partout ça éclatait, dessous, dessus, devant, derrière, 
à droite, à gauche, car nous descendions prendre 
des photographies à un endroit qu'ils voulaient nous 
empêcher de voir. On entendait siffler les éclats; il 
y en a un qui, d'après les trous dans l'aile, a passé 
dans le champ de l'hélice sans la toucher, puis à 
cinquante centimètres de ma figure; un autre est 
entré par le même trou, mais sans ressortir, je vais 
vous l'envoyer; de plus il y en a dans le gouvernail 
et un dans le fuselage (le carnet de vol en signale 
davantage). Mon observateur, qui est observateur 
depuis le début, dit n'avoir jamais vu une canonnade 
approchant de celle-là et qu'il était heureux de ren- 
trer. A un moment il y eut un culot de 105 milli- 
mètres — on le reconnaît à sa forme et à sa couleur 



96 VIE héroïque DE GUYNEMER. 

d'éclat — qui nous retombait dessus et qui nous a 
rasés. On voit en eiîet souvent les éclats des grosses 
marmites. C'est très curieux. En rentrant nous 
sommes tombés sur le capitaine Gérard, à qui mon 
observateur a dit que j'avais un cran épatant : zim 
boum bouml II a répondu qu'il le savait.... Je vais 
vous envoyer une photographie de mon coucou aver 
ses neufs éclats : il est superbe. » 

Le lendemain 18 juin il adresse ses confidences à 
sa mère. L'ennemi a bombardé Villers-Collerets avec 
une pièce à longue portée qu'il s'agit de repérer. 
Celle i'ois, il emmène comme observateur le lieute- 
nant Colcomb : « A Coucy, canonnade terrible de 
précision : loc, toc, deux éclats dans l'aile droite dont 
l'un à un mèlre de moi; nous continuons à observer 
au même endroit. Tout à coup fracas effroyable : un 
obus éclate de 8 à 10 mètres sous l'appareil. 
Résultat : trois trous, un montant et un longeron 
abîmés. Nous continuons à observer encore le même 
point pendant cinq minutes, toujours encadrés, 
naturellement. Au retour, tir moins précis. A l'atter- 
rissage, mon observateur m'a félicité de ne pas avoir 
bougé ni fait des zigzags qui auraient gêné son obser- 
vation : nous n'avons, en etlet, effectué que des 
changements d'altitude, de vitesse et de direction 
très légers et très lents. Dans sa bouche les compli* 
meuls ont de la valeur, car il n'y a pas mieux comme 



PLEIN CIEL 87 

cran. Le soir, le capitaine Gérard, commandant 
l'aviation de l'armée, m'a appelé et m'a dit : « Vous 
êtes un rude type, vous; vous ne déparez pas la col- 
lection, au contraire. Comme débuts!... » et il m'a 
demandé depuis combien de temps j'étais caporal. Y 
a bon. Mon coucou est superbe avec ses pièces 
datées en rouge. On les voit toutes, car celles de 
dessous débordent sur les côtés. En l'air je montrais 
les trous d'aile au fur et à mesure au passager et il 
était enchanté aussi. C'est un sport palpitant. L'en- 
nuyeux, c'est quand ils éclatent dessus, car je ne les 
vois pas, mais je les entends. C'est l'observateur qui 
me renseigne alors. Pour l'instant le roi n'est pas 
mon cousin.... » 

Le lieutenant, aujourd'hui capitaine Colcomb, a 
complété ce récit. Pendant toute la durée de l'obser- 
vation, en effet, le pilote n'exécuta pas une ma- 
nœuvre, n'imprima aucune secousse pour éviter le 
tir. 11 enlevait seulement son appareil un peu plus 
haut, et redescendait ensuite tranquillement au- 
dessus du point à photographier, comme s'il était 
maître de l'air. Puis ce dialogue s'échangea : 

Vobsei^ateur : J'ai fini : nous pouvons ren- 
trer. 

Le pilote : Mon lieutenant, faites-moi le plaisir de 
photographier pour moi les éclats qui tombent 
autour de nous. 



98 VIE Héroïque de guynemer. 

Les enfants ont toujours eu la passion des images. 
Et les images furent prises. 

Les chasseurs et les bombardiers, dans l'histoire 
de l'aviation, ont retenu l'attention publique un peu 
au détriment de leurs camarades, les observateurs. 
Plus tard, on connaîtra mieux les admirables ser- 
vices rendus par ces derniers. Par eux, le champ de 
bataille s'éclaire, les ruses, les préparatifs de l'en- 
nemi se déjouent : ils sont les yeux du commande- 
ment. Ils sont aussi les amis de la troupe. Le 29 avril 
1916, le lieutenant Robbe survole à 200 mètres les 
tranchées du Mort-Homme et rapporte un exposé 
dclaillé de renchevctrement des lignes. Un an plus 
tard, presque au môme lieu, le lieutenant Pierre 
GuillaHd, observateur à bord d'un biplan de la divi- 
sion marocaine, est descendu par trois avions 
ennemis au moment où sa division, dont il suivait 
la progression pour la signaler, part à l'assaut du 
bois des Corbeaux (20 août 1917) à l'est du Mort- 
Homme. Il tombe sur les premières vagues : mortel- 
lement atteint, évanoui, il est recueilli par un offi- 
cier d'artillerie qui a achevé sa mission. Quand il 
rouvre les yeux — pour peu de temps — il demande : 
— Où suis-je? — Au nord de Chatlancourt, à 
l'ouest de Cumières. — L'attaque a-l-clle bien 
marché? — Tous les objectifs sont atteints. — Ah! 



PLEIN CIEL. 95» 

tant mieux, tant mieux.... Il se fait répéter la 
nouvelle. Il va mourir, mais sa division est 
victorieuse. Près de Frise, le lieutenant Sains, 
dont l'avion a dû atterrir le i" juillet 1916, est 
délivré par l'armée française le 4 juillet, après s'êtra 
caché trois jours dans un trou d'obus pour ne pas se 
rendre, son pilote, le maréchal des logis de Kys- 
polter, ayant été tué. Dans la bataille de TAisnc 
(avril 1917), le lieutenant Godillot, ayant eu pareille- 
ment son pilote tué, se glisse le long du plan, s'as- 
sied sur les genoux du pilote mort et ramène l'appa- 
reil dans nos lignes. Et le capitaine Méry, et le lieu- 
tenant Viguier, et le lieutenant de Saint-Séverin, et 
Fressagucs, et Floret, et de Nioit, et le commandant 
Challe, et le lieutenant Boudereau, et le capitaine 
Rœckel, et l'adjudant Fonck qui devait s'illustrer 
comme chasseur : que d'observateurs d'élite contri- 
buèrent ainsi aux destructions de l'artillerie, à la 
progression des fantassins! 

J'ai vu, le 24 octobre 1916, comme la brume se 
dissipait, l'avion de la division Guyot de Salins sur- 
voler le fort de Douaumont au moment où les mar- 
souins du commandant Nicolaï y entraient*. 11 était 
descendu si bas dans le brouillard qu'il semblait 
attiré par la terre, et l'observateur, se penchant, 
battit des mains pour applaudir au triomphe de ses 

1 . Voyez les Captifs déiwrés. 



100 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

frères d'armes. Ceux-ci virent son geste s'ils ne l'en- 
tendirent pas, et ils l'acclamèrent : un échange de 
confiance et d'affection guerrière se fit spontané- 
ment entre le ciel et le sol. Un an plus tard, presque 
jour pour jour, le 23 octobre 1917, j'ai vu l'avion de 
la mên»e division planer au-dessus du fort de la 
Malmaison, comme le bataillon Giraud du 4* régi- 
ment de zouaves s'en emparait. Au petit jour, il 
venait relever l'emplacement du poste de eoraman- 
dement, lire notre succès inscrit aux signaux 
optiques. Et c'était, chaque fois, comme l'étoile en 
marche qui venait se fixer pour les nouveaux ber- 
gers, gardiens de nos chers troupeaux humains — 
non sur l'ctiible où naissait un Dieu — mais sur les 
ruines eu naissait la victoire. 

Le capitaine Colcomb appellera plus tard Guy- 
nemer « la figure militaire la plus sublime qu'il 
m'ait été permis de voir, l'une des âmes les plus 
généreuses et les plus fines que j'aie pu rencontrer ». 
Guynemer ne se contente pas du sang-froid, de 
1 immobilité systématique, du calme. H s'amuse à 
compter les trous de ses ailes, et les montre à Tob- 
servateur. Il est furieux quand les éclatements se 
produisent hors de sa vue, car il n'en vent rien 
perdre. 11 semble jongler avec la mitraille. Et après 
avoir atterri il bondit sor son chef d'escadrille, le 
capitaine Brocard, le prend par le bra», n'a de cesse 



PLMN CIEL. 101 

qu'il ne l'ait quasi traîné de force jusqu'à son appa- 
reil, quasi contraint à mettre ses doigts dans les 
blessures, et il exulte, il trépigne de joie. Le capi- 
taine, aujourd'hui commandant Brocard, des lors 
sûr de lui, le notera en ces termes : Très jeune : son 
extraordinaire confiance en soi et ses qualités 
naturelles en feront très vite un excellent pilote... 
Ah! sa curiosité est satislaite. Mais qui prend-il à 
témoin de ses risques et de sa chance? Sa mère et 
ses sœurs, les cœurs les plus chargés d'inquiétude à 
son endroit, et dont il a emporté le bonheur et la 
paix dans les airs. Il ne songe pas un instant au 
tourment qu'il leur inflige et qu'elles ont toujours 
su lui cacher. L'idée ne lui en vient même pas. 
Puisqu'on l'aime, on l'aime tel qu'il est, on l'aime 
tout brut. 11 est trop jeune pour dissimuler, trop 
jeune pour épargner. H ignore le mensonge et la 
pitié. Il ne croit môme pas qu'on puisse souffrir 
d'angoisse pour un fils ou un frère, quand ce fils et 
ce frère est au comble de la joie, en plein dans sa 
vocation. II est ingénunaent cruel. 

Les rondes, les reconnaissances ne le retiendront 
pas longtemps. II flaire déjà d'autres aventures. II a 
senti l'odeur du fauve et lait pourvoir son appareil 
d'un support de mitrailleuse. Cet appareil-là. i! est 
vrai, finira dans un fossé : un fuselage vermoulu et 
que les obus avaient fort maltraité ne l'auloiisaU 



102 VIE Héroïque de guynemer. 

guère à durer davantage. Et voilà l'unique bois cassé 
par Guyuemer à ses débuts. Mais le suivant sera 
pareillement armé. Déjà l'on voit poindre chez le 
pilote ce goût de la chasse qui va le prendre, 
l'envoûter, le posséder. Certes, il conduira encore 
au-dessus des lignes ennemies le lieutenant de Lava- 
lette, le lieutenant Colcomb, le capitaine Siméon, et 
toujours avec le môme calme. Mais, dès lors, il 
aspire à d'autres courses, plus détachées de la terre. 
Le lieutenant de Beauchamp — le futur capitaine de 
Beauchamp,qui devait mourir si vite après ses raids 
audacieux d'Essen et de Munich — a deviné ce qu'il 
y a chez ce mince garçon qui veut brûler les étapes. 
Il n'accepte pas que le caporal Guynemer l'appelle : 
mon lieutenant, tant il pressent un égal, et demain 
un maître. Le 6 juillet (1915) il lui envoie, en 
quelques lignes, un petit guide de l'aviateur: « Soyez 
prudent. Regardez ce qui se passe autour de vous 
avant d'agir. Chaque matin invoquez saint Benoit. 
Mais surtout inscrivez en lettres de feu dans votre 
mémoire : En aviation tout ce qui est inutile est à 
éviter. » Ah! bien oui! la « petite lille » se rit des 
conseils comme 9e la tempête. Il admire Beauchamp, 
mais quand les Roland ont-ils cédé aux objurgations 
des Olivier? Il part un jour par un vent de plus de 
2^5 mètres. En cabrant un peu, il réussit à peine à 
avanœr. Vent arrière, il dépasse les 200 kilomètres. 



PLELN CIEL 103 

Il atterrit. Védrincs lui adresse quelques observa- 
tions. On le croit calmé : devant les spectateurs 
effarés il repart. Il en fera toujours trop, et nul ne 
le pourra retenir. 

L'importance que l'aviation devait prendre dans 
la guerre n'avait été prévue ni par les Allemands ni 
par nous-mêmes. Si, dès avant l'entrée en campa- 
gne, le commandement avait envisagé tous les ser- 
vices que rendrait la recennaissance stratégique par 
avion, le réglage d'artillerie n'était encore qu'en 
expérience. On ignorait le parti qu'on tirerait un 
jour de la photographie aérienne. Le duel aérien 
était considéré comme un simple incident possible 
de patrouille ou de reconnaissance, en vue duquel 
l'observateur ou le mécanicien se munissait d'un 
fusil ou d'un pistolet automatique. L'installation 
d'une mitrailleuse à bord était exceptionnelle (une 
trentaine seulement à la fin de 1914). Les Allemands 
en ont généralisé l'emploi avant nous, mais ce sont 
nos aviateurs qui les ont néanmoins contraints au 
combat. J'eus la chance, en octobre 1914, d'assisler, 
d'une colline de l'Aisne, à l'un de ces premiers 
combats d'avions qui se termina par la chute de < 
l'ennemi aux abords du vilkige de Muizon, sur la 
rive gauche de la Vesle. Notre champion portait le 
beau nom de Franc et montait un Voisin. A cette 



104 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

même date, il n'était pas rare de ramasser sur nos 

lignes des messages lancés par les pilotes ennemis 
disant ^en substance : — Inutile de nous battre en- 
semble; il y a assez de risques sans cela.... 

Cependant, tandis que la reconnaissance straté- 
gique se perieclionnait avec la stabilisation du front, 
on accordait de plus en plus d'importance à la 
recherche des objectifs. La photographie aérienne, 
dès le mois de décembre 1914, donna des résultats 
remarquables. Dès le mois de janvier suivant (1915), 
le réglage d'artillerie par télégraphie sans lil fut de 
pratique courante. Il importait de proléger les avions 
de corps d'armée, de nettoyer les airs afin d'y cir- 
culer librement. Ce rôle fut dévolu aux appareils les 
plus rapides , qui étaient alors 1rs Morane-Saunier- 
Parasol: au printemps de 1915, ils constituèrent les 
premières escadrilles de chasse, une par armée. 
Garros, déjà populaire avant la guerre pour avoir 
franchi le premier la Méditerranée, de Saint-Raphaël 
à Bizerte, abattit au mois d'avril 1915 un grand 
Aviatik au-dessus de Dixmudc. Quelques jours plus 
tard, une panne de moteur le contraignait à alteriir 
à Ingelminster, au nord de Courtrai, et il était fait 
prisonnier'. Les aviateurs, tels les chevaliers d'autre 
fois, s'envoyaient alors des cartels : ainsi le sergent 

1. On sait dans quelles circonstances romanesques il s'est 
évadé en féviier 1918. 



PLEIN CIEL. 105 

David, qui dev£,lt être tué un peu plus tard, ayant 
été contiaint par un enrayage de sa milrailleuse à 
refuser le combat à un avion ennemi, le provoqua 
par un message qu'il alla jeter lui-même sur Taéro- 
dromc allemand, et attendit, au lieu, au jour et à 
l'heure fixés, — à Vauquois, midi (juin 1915), au- 
dessus des lignes ennemies, — son adversaire qui 
ne vint point au rendez-vous. 

Les Maurice Farman et les Caudron servaient à 
l'observation. Les Voisin, solides mais plus lents, 
lurent plus spécialement utilisés pour les bombar- 
dements qui commençaient de s'organiser en véri- 
tables expéditions. Les fameux raids sur les usines 
de Ludwigshafen et sur la gare de Karlsruhc datent 
de juin 1915. C'est à la bataille d'Artois (mai et 
juin 1915) que l'aviation fit pour la première fois 
figure d'arme, principalement par l'action des esca- 
drilles de corps d'armée qui rendirent de considé- 
rables services : reconnaissances, photographies, tirs 
de destruction. Mais l'aviation de chasse rencontrait 
encore bien des défiances et des incrédulités. Les 
uns la déclaraient inutile : ne suiTisait-il pas que 
les avions de corps d'armée ou de bombardement 
pussent se défenure? Les autres, moins intransi 
géants, la voulaient restreindre à ce rôle de protec- 
tion. Il fallut le développement presque subit de 
l'aviation de chasse allemande à partir de juil- 

1 



106 VIE Héroïque de gdynemer. 

let 19i5 (à la suite de nos raids de Ludwigshafen et 
de Karlsruhe qui provoquèrent en Allemagne une 
violenfè crise de colère) pour achever de vaincre les 
résistances. 

Les nations en guerre avaient, au début, ramassé 
la collection la plus hétérogène de tous les modèles 
alors disponibles. Mais les méthodiques Allemands 
imposèrent sans retard aux constructeurs des types 
déterminés aiin de rendre l'harmonie à leurs esca- 
drilles, lisse servaient alors de monoplans de recon- 
naissances, sans disposition spéciale pour l'arme- 
ment, incapables de porter de lourdes charges, et 
de biplans également destinés à l'observiilion, non 
armés et ne possédant qu'un dispositif de fortune 
Qour le lancement des bombes. Les appareils de ces 
deux séries étaient biplaces, avec le passager à 
l'avant. C'étaient des Albatros, des Avialik, des 
Euler, des Rumpler, des Gotha. Au début de 1915, 
on vit apparaître les Fokker (monoplaces) et de nou- 
veaux biplaces, Aviatik ou Albatros, modèles plus 
rapides, avec passager à l'arrière, et munis d'une 
tourelle tournante pour mitrailleuse. Les troupes 
allemandes de l'aérostation, de l'aviation, des ser- 
vices automobiles, des chemins de fer, étaient grou- 
pées en « troupes de communication » {Verkehrs- 
truppen\ et dirigées par l'Inspection générale des 
communications militaires. Ce n'est qu'à raulomiie 



PLEIN CIEL. 107 

de 1916 que ïes troupes d'aérostation, d'aviation cl 
de défense aérienne devinrent indépendantes et, sous 
le titre de LuflslreUkràfte (forces combattantes 
aériennes), prirent pla^e dans Tordre de bataille 
entre les pionniers et les troupes de communication. 
Mais, dès le milieu de i9I5,les progrès réalisés dans 
l'aviation en font une arme à part, qui a ses esca- 
drilles de campagne et, déjà, ses escadrilles de 
chasse. 

Guynemer est dans la bonne voie, qui se prépare à 
la lutte aérienne. La plupnrt de nos pilotes en sont 
encore réduits à chasser avec un passager muni 
d'un simple mousqueton. Plus avisé, il a fait adopter 
une mitrailleuse à son appareil. Cependant le com- 
mandement se prépare à transformer les escadrilles 
d'armée. Le hardi Pégoud a engagé plusieurs fois le 
combat avec des Fokker ou des Aviatik trop entre- 
prenants, le capitaine Brocard a précipité l'un d'mix 
en flammes sur Soi^sons, et le dernier venu dans 
l'escadrille, ce gosse de Guynemer, brûle d'avoir 
son Boche. 

Les premiers jours de juillet (1915), le car- 
net de vol signale des expéditions sans résultat, 
en compagnie de l'adjudant Halin, du lieutenant de 
Ruppierre. dans la région de Noyon, Roye, Un m, 
Coucv-îe-Château. Le 40, les chasseurs mettent en 



108 VIE Héroïque de guynemer 

fuite trois Albatros : un Fokker plus rapide les re- 
joint, mais fait demi-toiir, ayant lâ(c de leur mitrail- 
leuse. Le 16, Guynemer et Hatin vont jeter des 
bombes sur la gare de Chauny: un Avialik les as- 
saille pendant leur bombardement, ils essuient son 
feu en ripostant avec leur mousqueton tant bien 
que mal, et rentrent indemnes. L'adjudant Hatin 
est décoré de la médaille militaire. Comme c'est 
un « bec fin », Guynemer va le soir môme au 
Bourget chercher deux bouteilles de vin du Rhin 
pour célébrer cette fôte de famille. Au Bourget, il 
essaie les nouveaux Nieuport, espérance de l'avia- 
tion de chasse. Enfin, le 19 juillet, date mémo- 
rable, sur le carnet s'inscrit la première victoire de 
Guynemer : 

« Départ avec Guerder sur un Roche signalé à 
Cœuvres et rejoint sur Pierrefonds. Tiré un rouleau, 
mitrailleuse enrayée, puis désènrayée. Le Roche fuit 
et atterrit vers Laon. A Coucy nous faisons demi- 
tour et voyons un Aviatik se dirigeant à 5200 mètres 
environ vers Soissons. Nous le suivons et, dès qu'il 
est chez nous, nous piquons et nous plaçons à 
50 mètres dessous, derrière et à gauche. A la 
première salve, l'Avialik fait une embardée et nous 
voyons un éclat de l'appareil sauter. Il riposte à la 
carabine : une balle atteint l'aile, une balle crafle la 
main et la tète de Guerder. A la dernière salve le 



PLUK GiEL. 109 

pilote s'effondre dans le fuselage, l'observateur lève 
les bras et l'Aviatik tombe à pic, en flammes, entre 
les tranchées.... » 

Le combat a commencé à 3700 mètres. Il a doré 
dix minutes, les deux combattants à moins de 
50 mètres, et parfois à 20 mètres l'un de l'autre. 
Le procès-verbal est de la main de Guynemer. Son 
regard a pris l'empreinte de l'inoubliable spectacle : 
le pilote s'enfonçant dans sa carlingue, l'observateur 
ballant les airs, l'avion coulant embrasé. Voilà ses 
paysages désormais. Ils sont pris en plein ciel. L'oi- 
seau de proie est déployé dans l'espace. 

Les deux combattants étaient partis à deux heures 
de l'après-midi de V.iuciennes. A trois heures quinze 
ils atterrissent, vainqueurs, à Carrièie-l'Évèque. Des 
deux camps les fanliissins ont suivi la lutte. Les 
Allemands, furieux de leur défaite, canonnent le 
terrain d'atterrissage. Georges, trop maigre pour 
son costume, et dont le pantalon en cuir fourré de 
peau de muuton, passé sur sa culotte, glissait, le 
gênant pour la marche, s'assied parmi les éclats 
d'obus et l'Ole tranquillement. l'uis il ramène l'ap- 
pareil un peu en arrièie, mais casse l'hélice sur 
un tas de foin. Pendant ce temps, toute une foule 
est accourue, entoure les triomphateurs. Les offi- 
ciers d'artillerie les emmènent, les sentinelles por- 
tent les armes, un colonel offre le Champagne. 



110 VIE Héroïque de guynemër. 

Guerder est introduit le premier dans le poste de 
commandement. Interrogé sur la manœuvre, il s'ex- 
cuse avec modestie : 

— Ça, c'est l'affaire du pilote. 

Guynemër, qui vient d'entrer en tapinois, veut 
prendre la parole. 

— Qu'est-ce que celui-ci? demande le colonel. 

— Mais le pilote. 

— Vous? quel âge avez-vous donc? 

— Vingt ans. 

— Et le tireur? 

— Vingt-deux. 

— Allons! il n'y a encore que les enfants pour 
faire la guerre. 

Ainsi roulés d'état-major en élat-major, ils fmis- 
senl par débarquer à Compiègne, conduits par le 
capitaine Siméon, Il n'est pas de joie complète pour 
Guynemër si la maison n'y est pas associée. 

— Il aura la médaille militaire, déclare le capi- 
taine Siméon, car il a voulu son Boche, il est allé le 
chercher 

Parole de véritable chef qui se connaît en hom- 
mes : vouloir, tout Guynemër est là. Et des délails 
viennent compléter le récit du combat. Guerder était 
à demi sorti de l'appareil pour avoir sa mitrailleuse 
mieux à portée de la main. Pendant un enrayage, 
Georges crie à son camarade comment il peut dés- 



PLEIN CIEL. IH 

enrayer. Guerder, qui avait pris sa carabino, la 
pose, exécute la manœuvre indiquée et reprend le 
tir. Cet épisode a duré deux minutes pendant les- 
quelles Georges maintenait son appareil sous l'Avia- 
tik sans accepter de s'en décoller. Il voyait le recul 
relever le fusil du Boche. 

Cependant Védrines est venu chercher le vain- 
queur, 11 veut piloter l'appareil au retour, portant à 
son bord Guynemer trépignant de joie, qui s'est 
assis sur le fuselage. 

Dès sa première victoire, Guynemer a conquis 
l'amitié du fantassin que sa jeune audace a récon- 
forté dans les tranchées. Témoin cette lettre en date 
du 20 juillet 1915 : 

€ Le lieutenant-colonel Maillard, commandant le 
238' régiment d'infanterie^ à M. le caporal pilote 
Guynemer et au mécanicien Guerder de l'escadrille 
M. S. 3, à Vauciennes. 

a Le lieutenant-colonelf 

« Les officiers, 

« Tout le régiment. 

« Témoins du combat aérien que vous avez livré 
au-dessus de leurs tranchées à un Aviatik allemand^ 
ont applaudi spontanément à votre victoire qui s'est 
terminée par la chute verticale de votre advursaire, 
vous adressent leurs bien chaleureuses félicitations 



ii2 VIE Héroïque de guynemer. 

ei prennent part à la joie que vous avez dû éprouver 
après un si brillant succès. 

« Maillard. » 

Le 21 juillet, la médaille militaire est accordée 
aux deux vainqueurs. Celle de Guynemer est accom- 
pagnée de cette citation : « Caporal Guynemer : 
pilote plein d'entrain et d'audace, volontaire pour 
les missions les plus périlleuses. Après une pour- 
suite acharnée, a livré à un avion allemand un 
combat qui s'est terminé par l'incendie et l'écrase- 
ment de ce dernier. » Elle lui est remise le 4 août 
à Vauciennes par le général Dubois qui commandait 
alors la VP armée, en présence de son père qu'on a 
f ait chercher. Puis il paie sa gloire toute chaude de 
quelques jours de fièvre. 



II. — De l'Aisne à Verdun. 

La première victoire de Guynerner est du 19 juillet 
1915. Il attendra la deuxième près de six mois. Ce 
ne sera pâs faute de l'avoir guettée. Il voudrait che- 
vaucher un Nieuport, mais, somme toute, il a déjà 
eu son Boche; en ce temps-là c'est un exploit excep- 
tionnel : qu'il prenne donc patience et laisse les 
camarades en faire autant- Quand il ohlient enfin ce 
Nieuport tant désiré, il vole seize heures en cinq jours, 
et naturellement va parader sur Compiègne. Sans 
cette dédicace à la maison, l'appareil ne serait pas 
consacré. 

Lorsque le surmenage d'une telle existence le 
contraint au repos, il erre chez lui comme une âme 
en peine. En vain ses parents, ses deux sœurs qu'il 
appelle ses « gosses » comme s'il était leur aîné, 
s'ingénient-ils à le distraire. Cette maison qu'il aime 
tant, qu'il a quittée hier, où il revient si joyeux, 
ramenant avec lui, comme un lévrier bondissant, sa 
jeune renommée, ne lui suffit plus. Il y est heureux, 
et il y étouffe quand les joups sent clairs. Quand les 



114 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER. 

jours sont clairs, il semble un écolier pris en faute : 
pour un peu il se condamnerait. Alors sa sœur 
Yvonne, qui l'a compris, passe avec lui un marché : 

— One le manquot-il chez nous? 

— Ce que vous ne pouvez pas me donner. Ou 
plutôt si, tu peux me le donner. Promets-le-moi. 

— Sans doute, pour que tu sois heureux. 

— Je serai le plus heureux des hommes. 

— C'est d'avance accordé. 

— Eh! bien, voilà. Tous les matins tu regarderas 
le temps. S'il est vilain, tu me laisseras dormir. 

— Et s'il est beau? 

— S'il esl beau, tu me réveilleras. 

Elle craint de demander la suite, elle devine 
l'usage d'un be.m jour. Comme elle se tait, il tait la 
moue avec cette grâce câline qui séduit tous les 
cœurs : 

— Tu ne veux plus? Je ne pourrai pas rester : 
c'est plus fort que moi. 

— Mais, c'est promis. 

Et pour qu'il consente à rester, pour qu'il achève, 
tant bien que mal, de se guérir, la jeune fille, 
chaque matin, ouvi'e sa fenêtre et inspecte le ciel, 
faisant des vœux tout bas pour que d'épais nuages 
le couvrent. 

— Nuages qui vous tenez là-bas, immobiles, au bout 
de l'horizon, accourez tous : qu'attendez-vous pouf 



PLEIN CIEL. 115 

venir, et me laisserez-vous éveiller mon frère qui 
repose? 

Les nuages sont indifférents, et il faut appeler le 
dormeur. Georges s'habille en hâte, sourit au ciel 
limpide, et roule en automobile vers Yauciennes où 
il réclame son appareil. 11 morite, il part, il vole, il 
chasse Tennemi et il revient déjeuner à Compiègne. 

— Tu peux nous quitter ainsi? dit sa mère. Cepen- 
dant tu es en congé. 

— Oui, l'effort de partir est plus grand. 

— Alors? 

— J'aime cet effort, maman. 

Son Antigoiie s'est imposé le devoir de tenir le 
marché conclu. Le soleil ne brille jamais en vain, 
au-dessus de la forôt, mais elle déteste le soleil. 
Quel étrange Roméo eût fait ce garçon! Sans nul 
doute il eût chargé Juliette de le réveiller pour aller 
combattre et ne lui aurait point pardonné de 
confondre l'alouette avec le rossignol. 

Rentré au camp d'aviation, à défaut de ses propres 
victoires qui se font désirer, il se plaît à raconter 
celles d'autrui. 11 a toujours ignoré la rivalité et 
l'envie. A sa sœur Odette il envoie cette description 
d'une bataille livrée par le capitaine Rrocard qui 
suipiend un Boche par derrière, l'approche à quinze 
mètres sans être vu et lui envoie sept cartouches de 
mitrailleuse au moment où le pilote ennemi tourne 



118 VIE HEROÏQUE DE GUYA'EMER. 

enfin la tête. « Résultat : une balle dans l'oreille et 
une autre ressortie en pleine poitrine. Tu penses si 
la chute a été instantanée. Du pilote il restait un 
menton, une oreille, une bouche, un torse et de quoi 
reconstituer deux bras. Onant au coucou (brûlé), il 
restait le moteur et quelques ferrures. Le passager 
vidé pendant la chute.... » On ne saurait prétendre 
qu'il ménage les nerfs des jeunes filles. H les traite 
en guerrières qui peuvent tout entendre quand il 
s'agit de batailles. 11 écrit tout cm : ainsi parlent les 
personnages de Shakespeare. 

Jusqu'à la mi-septembre il pilotait des biplaces et 
portait à son bord un passager, observateur ou chas- 
seur. Le voilà pai li sur son Nieuport monoplace. Il 
ressent rivn.'sse d'être seul, cette ivresse que les 
amoui"eux de la montagne ou des airs connaissent 
bien. Est-ce sensation de liberté, dégagement de tous 
liens habituels et matériels, possession de ces déserts 
de l'espace ou des glaces où l'on lait des lieues sans 
rencontrer personne, oubli de toutes contingences au 
profit de son but personnel? Ces solitaires s'accom- 
modent malaisément d'une compagnie qui semble 
empiéter sur leur domaine, leur ravir une part de 
leurs jouissances. Guynemer ne goûtera jamais rien 
tant que ces randonnées où il prend tout le ciel 
pour lui, et malheur à l'ennemi qui s'aventure dans 
cette immensité devenue son parc! 



PLEIN CIEL. un 

Cependant, à deux reprises, le 29 septembre et le 
1" octobre (1915), il est envoyé en mission spéciale. 
Ces missions spéciales étaient ordinairement confiées 
à Védrines, qui en accomplit sept. L'heure n'est pas 
venue d'en révéler le détail. Filles étaient spéciale- 
ment dangereuses : il fallait atterrir en territoire 
occupé et revenir. La première demanda trois heures 
de vol. Il était parti dans- la tempête, comme le 
contre-ordre arrivait à cause du temps. Quand il 
descendit au lever du jour, moteur ralenti, sans 
bruit, en vol plané, sur notre territoire envahi, le 
cœur lui battait fort. Des paysans qui gagnaient leurs 
champs le virent repartir et, reconnaissant les trois 
couleurs, eurent un mouvement de surprise, puis 
tendirent les mains. Cette mission valut au sergent 
Guynemer — il avait été promu sergent peu aupara- 
vant — sa deuxième citation : < A fait preuve de 
vaillance, d'énergie et de sang-froid en accomplissant 
comme volontaire une mission spéciale importante 
et dillicile par un temps d'orage. » — « La palme a 
de la valeur, reconnait-il dans une lettre à ses. 
parents, car la mission a été dure. »_0h peut le 
croire : il s'y entend. Au retour, um aviateur anglais 
le prend pour cible, puis le reconnaît et lui adresse 
en l'air de grands gestes d'excuse. 

Des reconnaissances (avec le capitaine Siméon), 
assez agitées — au-dessus de Saint-Quentin un jour, 



418 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

ils sont attaqués par un Fokker et leur milraillcuse 
ne fonctionne pas, en sorte qu'il leur faut essuyer 
deux cents coups de feu à 100, puis à 50 mètres, et 
ils ne se tirent de la poursuite qu'en piquant dans 
un nuage, non sans avoir eu un pneu crevé, — djf 
bombardements de gares et d'entrepôts trompent 
mal sa fièvre de chasser. L'exploration, le nettoyage 
du ciel, hors cela, rien ne lui suffit. Le 6 novembre, 
il livre à 3000 mètres d'altitude, au-dessus de 
Chaulnes, un combat épique à un L. V. G. {Liift 
Verhelir-Gesellschafi), 150 IIP. Parvenu à se placer à 
trois mètres au-dessous, déjà il rit de voir son adver- 
saire précipité, quand la mitrailleuse refuse son 
service. Aussitôt il vire sur l'aile, mais si près de 
l'autre qu'il l'accroche. Va-t-il dégringoler? Un bout 
de toile est arraché, mais l'appareil tient bon. 
Comme il s'écarte, il voit l'énorme mitrailleuse 
ennemie braquée sur lui. Une balle lui frôle la lé Le. 
Il repique sous le Boche, et celui-ci se sauve. « Tout 
de même, ajoute Guynemer gaiment, si jamais je 
suis dans une épouvantable purée et que je doive 
me faire cocher de fiacre, j'aurai des souvenirs peu 
banals : un pneu crevé à 3 400 mètres, un accro- 
chage à 3000 mètres. Ce sale Boche n'a dû la vie 
qu'à un ressort légèrement faussé, comme l'a révélé 
l'autopsie de la mitrailleuse. Pour mon huitième 
combat,' c'est vexant.... » 



PLEIN CIEL. 119 

C'est vexant, mais qu'y faire? Parbleu, se remettre 
en apprentissage. Le pilotage lui donne luute satis- 
faction, mais ces fréquents enrayages qui sauvent 
l'ennemi, il s'agit de les éviter. Au collège Stanislas, 
Guynemer passait pour un excellent tireur. 11 
s'exerce à la carabine, il s'exerce à la mitrailleuse : 
surtout il soumet toutes les pièces de cette arme 
délicate à un examen attentif, il les décompose et 
les rassemble, il en multiplie les essais. Il se fait 
armurier. Là est le secret de son génie : il ne 
renonce jamais, il ne s'avoue jamais vaincu. S'il 
échoue, il recommence, mais après avoir cherché la 
cause de l'échec afin d'y porter remède. Sollicité un 
jour de choisir une devise, il prit celle-ci qui le peint 
tout entier : Faire face. 11 fait toujours face, non 
pas seulement à l'ennemi, mais à tous les obstacles 
qui s'opposent à sa marche. Son obstination force le 
succès. Il n'y a aucune part de chance dans la car- 
rière de Guynemer : tout y est volonté, poursuite, 
effort, acharnement. 

Le ditnanclie 5 décembre (1915), menant une 
ronde dans la région de Compiègne, il aperçoit deux 
avions à plus de 5000 mètres au-dessus de Chauny. 
Comme le plus élevé survole Bailly, il fonce dessus 
et l'attaque : à 50 mètres quinze coups de mitrail- 
leuse, puis trente à 20 mètres. L'Allemand tombe en 
vrille au nord de Cailly contre le Bois Carré. Georges 



150 VIE Héroïque de guynemer 

Guynemer est sûr de l'avoir abattu. Mais il reste 
encore l'autre. Il vire pour le poursuivre et l'at- 
taquer : vainement, car son second adversaire 
s'est enfui. Et quand il veut découvrir l'emplace- 
ment où le premier a dû tomber, il ne le retrouve 
plus. Ça, c'est trop fort : va-t-il le perdre? Une 
idée vient à cet enfant. Il atterrit dans un champ 
près de Compiègne. C'est un dimanche, et il est 
midi. Ses parents doivent sortir de la messe. Il va 
les guetter et dès qu'il^ aperçoit son père, il se pré- 
cipite : 

— Papa, j'ai perdu mon Boche. 

— Tu as perdu ton Boche? 

— Oui, un avion que j'ai descendu. Je dois ren- 
trer à mon escadrille, mais je ne veux pas le perdre. 

— Qu'y puis-je? 

— Mais le chercher et le trouver. Il doit être du 
côté de Bailly, vers le Bois Carré. 

Et il s'enfuit, laissant à son père le soin de retrou- 
ver l'avion perdu comme on retrouve un perdreau 
dans un champ de luzerne. L'autorité militaire s'y 
prêta de bonne grâce et le corps du pilote allemand 
fui découvert en effet au bord du Bois Carré, où il fut 
enseveli. 

Cet avion fut homologué, mais quelques jours 
plus tard, en sorte que, faute de la preuve matérielle 
qu'on poursuivait, le contrôle commença par le 



PLEIN CIEL. K\ 

refuser à Georges Guynemer. Ah ! la règle lui refuse 
ce gibier-là? Guynemer, rugissant, déclare : « Je ne 
lâcherai pas, je veux en avoir un autre. » Il veut 
toujours en avoir un autre. Et il l'a. 11 l'a sans 
retard, quatre jours après, le 8 décembre. Voici le 
procès-verbal du carnet de v§l : « Repérage ligne 
stratégique Roye-Nesle. En descendant, aperçu avion 
allemand haut et loin dans ses lignes. Au moment 
où il passe les lignes à Leuvraigne, je lui coupe la 
retraite et le prends en chasse. Je le rejoins en cinq 
minutes et tire quarante-sept coups de Lswis à 
20 mètres derrière et dessous. L'avion ennemi, un 
L. Y. G. 165 HP probablement, pique, prend feu, se 
retourne et va tomber en plané sur le dos à Beu 
vraigne, déporté par vent d'enest. La passager tombe 
à Bus, le pilote à Tilloloy.... » 

Quand le vainqueur atterrit à Beuvraigne, près de 
sa victime, les artilleurs d'une batlorie de 95 
(47^ batterie du 31" régiment d'artillerie) installée 
dans le voisinage, déjà pressés autour de la carcasse 
ennemie, se précipitent sur lui et l'entourent. Mais 
le commandant de la batterie, le capitaine Allain 
Launay, commande rassemblement, lait rendre les 
honneurs au petit sergent, harangue ses hommes et 
ordonne : — Maintenant, nous allons exécuter Mn 
tir en l'honneur du sergent Guynemer. — Le tir dé- 
molit une maisonnette où des Koches s'étaient réfu- 



122 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

giés. Dès le premier obus, à la jumelle on en veit 
fuir un peu partout : 

— C'est encore à moi qu'i7» doivent ça! s'écrie le 
gamin enthousiasmé. 

Cependant le capitaine Allain Launay, pendant 
l'opération, a patiemment décousu les galons de soh 
képi et quand il a terminé celte opération, il les tend 
à Guynemer : 

— Promettez-moi de les porter quand vous serez 
nommé capitaine. 

Cet avion-là ne sera pas contesté, et même il est 
question de nommer le gosse chevalier de la Légion 
d'honneur. Quand il fut proposé pour sergent, son 
âge avait été objecté. On l'estimait bien jeune. « Ce- 
pendant, remarquait-il en colère, pour encaisser les 
obus, je crois que je ne le suis pas. » Cette fois, une 
autre objection est soulevée : — S'il reçoit la croix 
pour cette victoire, que lui donnera-t-on pour les sui- 
vantes? — Le fier petit Roland s'insurge, se révolte, 
se dresse comme un coq sur ses ergots. Il ne s'aper- 
çoit pas que déjà personne ne doute plus de son 
destin. Il l'aura, sa croix, il l'aura, et il ne l'attendra 
pas longtemps. Il saura bien l'arracher. 

Six jours plus tard, le 14 décembre, avec son 
camarade, le grave et calme Bucquet, il attaque deux 
Fokker dont l'un va a'écraser sur le sol, tandis que 
l'autre lui endommage son appareil. Une lettre- à 



PLEIN CIEL. 423 

son père décrit le combat à sa manière qui est 
prompte et directe, sans un mot de surcharge . 
« Combat avec deux Fokker. Le premier, cerné, 
ayant son passager tué, a piqué sur moi sans me 
voir. Résultat : 35 balles à bout portant et couicl 
Chute vue par quatre autres appareils (3 et 1 font 4 et 
ça va peut-être m'amener la croix). Ensuite, combat 
avec le 2' Fokker, monoplace tirant dans l'hélice, 
aussi rapide et maniable que moi. On s'est battu à 
dix mètres en tournant à la verticale à qui prendrait 
l'autre par derrière. Mon ressort était détendu : 
obligé de tirer avec une main au-dessus de la tête, 
j'étais handicapé; j'ai pu lui tirer 21 coups en 10 se- 
condes. A un moment nous avons manqué nous téles- 
coper, je l'ai sauté, sa tète a dû passer à cinquante 
centimètres de mes roues. Ça l'a dégoûté, il s'est éloi- 
gné et m'a laissé partir. Je suis rentré avec une pipe 
d'admission crevée, un culbuteur arraché : les mor- 
ceaux avaient fait une quantité de trous dans mon 
capot et deux encoches dans l'hélice. De plus, celle- 
ci avait encaissé une balle. Il y en avait encore 
trois dans une roue, dans le fuselage (en m'enta- 
mant un câble de profondeur) et dans le gouver- 
nail. » 

Tous ces récits de chasse, durs et nets, respirent 
une joie sauvage, l'orgueil du triomphe. La vue d'un 
avion embrasé, d'un ennemi effondré lui exaltt; la 



124 VIE Héroïque de guynemer. 

cœur. Les dépouilles mêmes de ses ennemis lui sont 
chères, comme les bijoux dus à sa jeune l'orce. Les 
pattes d'épaule, les décorations de son adversaire 
tombé à Tilloloy lui ont été remises. Acliille devant 
les trophées d'Hector n'est pas plus arrogant. Ces 
combats dans le ciel, à plus de neul mille pieds du 
sol, où les deux ennemis sont isolés dans un duel à 
mort, à peine vus de la terre, seuls dans l'espace 
•vide, où chaque seconde, chaque balle perdues 
peuvent entraîner la défaite, — et quelle défaite! la 
chute en feu dans l'abîme, — où l'on se bal parfois 
de si près, en passes brèves et fugitives, qu'on se 
voit comme en champ clos, et que les appareils en 
arrivent à s'effleurer, à se heurter, tels des boucliers, 
et qu'il en tombe des morceaux comme des plumes 
d'oiseaux de proie s'assaillant bec à bec, ces combats 
qui exigent à la fois la manœuvre des commandes 
et celle de la mitrailleuse et qui font de la vitesse 
une arme, comment n'auraient-ils pas le pouvoir de 
métamorphoser ces jeunes gens, ces enfants en 
demi-dieux? Hercule, Achille, Roland, le Cid, où 
trouver ailleurs que dans la mythologie ou l'épopée 
des comparaisons pour le farouche, pour le furieux 
Guynemer? 

Le jour même de sa majoiité, le 24 décembre 
(1915), plus tôt que son aïeul de l'Empire, il reçoit 
la croix de la Légion d'honneur avec cette palme : 



PLEIN CWL. 4M 

« Pilote de grande valeur, modèle de dévouement 
et de courage. A rempli depuis six mois deux mis- 
sions spéciales exigeant le plus bel esprit de sacri- 
fice, et livré treize combats aériens dont deux se sont 
terminés par l'incendie et la chute des avions enne- 
mis. » La citation est déjà en retard. Elle est rédigée 
sur le rapport du 8 décembre. Il convient d'ajouter 
aux deux victoires mentionnées eelle du 5 et celle 
du 14 décembre. Décoré pour ses vingt et un ans, 
l'engagé mécanicien de Pau a marché d'un train 
d'enfer. Le ruban rouge, le ruban jaune et la croix 
de guerre rouge et verte aux quatre palmes, cela 
vous met en valeur une vareuse noire. Georges Guy- 
nemer ne méprisera jamais ces hochets. H ne dissi- 
mulera nullement le plaisir qu'ils lui procurent. 11 
sait jusqu'où il faut monter pour les cueillir. Et il 
en veut d'autres sans cesse, non par vanité, mais 
pour ce qu'ils signifient. 

Le 5 et le 5 février (1916), nouveaux combats? 
toujours dans la région de Roye et de Chaulnes. Le 
3 février, dans la même ronde, il a trois rencontres 
en quarante minutes : « Attaqué à M h. 10 un L. 
V. G. qui riposte à la mitrailleuse. Tiré 47 coups à 
400 mètres ; l'avion ennemi pique très fort dans ses 
lignes en fumant. Perdu de vue à 500 mètres du sol. 
A 11 h. 40, attaqué un L. V. G. (avec Parabellum), 
à 20 mètres derrière ; ce dernier vire et pique en 



128 VIE l.tKOlOUE DE (jUYNLMER. 

spirale, poursuivi à bout portant à 4 500 mètres. Il 
tombe à 5 kilomètres des lignes. Je redresse et le 
perds de vue. (Cet avion avait les ailes de la teinte 
jaune habituelle, le fuselage de la teinte bleue du N. 
et semblait profilé comnae celui des monocoques.) A 
11 h. 50, attaqué un L. V. G. qui pique immédia- 
tement dans les nuages où il disparaît. Atterrissage 
à Amiens. » Il vide le ciel de tout Boche : deux fuites 
et une chute, c'est un beau tableau. Toujours il 
attaque. De ses yeux exacts il arrache l'ennemi au 
mystère de l'espace et, plus haut que lui, tente de 
le surprendre. Le 5, devant Frise, il coupe la route 
à un autre L. V. G. qui rentre dans ses lignes, il 
l'aborde d'en haut et de face, vire au-dessus, se 
place derrière et le foudroie. Le Boche s'abat en feu 
entre Assevillers et Herbécourt : un de plus, et celui- 
ci a les honneurs du communiqué officiel. 11 lui 
arrive de rentrer avec son avion et ses vêtements 
criblés de balles. Il promène l'incendie et le mas- 
sacre dans les airs. Et ce n'est rien cBcore, rien que 
l'enfance d'un paladin qui s'exerce. On le verra bien 
quand il aura acquis toute sa maîtrise. 

Février 1916 : mois où commence la plus longue, 
la plus opiniâtre, la plus cruelle et, peut-être, la 
plus significative des batailles do la Grande Guerre. 
Mois des origines de Verdun et de la menaçante 



PLEIN CIEL. 127 

avance allemande sur la live droite de la Meuse 
(21-20 iévrier), au bois d'Haumont, au bois des 
Caures, à l'Herbebois, puis sur Samogneux, le bois 
des Fosses, le bois le Chaume, Ornes; enfin, le 
25 février, sur Louvemont et Douaumont. Les esca- 
drilles, peu à peu, prennent cette direction. Guy- 
nemer va quitter la VI* armée. Il ne viendra plus 
virevolter au-dessus de la maison paternelle, an- 
noncer aux siens ses victoires par ses cabrioles. Il 
ne sera plus le gardien qui veille sur son propre 
foyer quand il patrouille au delà de Compiègne sur 
Noyun, Chauny, Coucy, Tracy-le-Val. Le lien qui le 
rattachait encore à son enfance, à son adolescence, 
va se détendre. Le 11 mars, l'escadrille des Cigognes 
reçoit pour le 12 l'ordre de départ. Elle prend son 
vol pour la région de Verdun. 

L'aviation de chasse allemande n'avait pas cessé 
de progresser au cours de Tannée 1915. Mais au 
début de 1916, voici qu'elle apparaît devant Verdun, 
plus homogène, mieux instruite, avec des séries 
d'appareils nouveaux : petits biplans monoplaces 
(Albatros, Ualberstadt, Fokker nouveau, Ago) avec 
moteur fixe de 165-175 HP (Mercedes, plus rarement 
Benz, Argus) et deux mitrailleuses fixes tirant à tra- 
vei"S l'hélice. Ces escadrilles de ohasse [Jagdstaffeln) 
sont essentiellement des instruments de combat. 
Une Jagdsiaff'd comprend 18 avioas (parfois 22, 



128 VIE HEROÏQUE DE GUÏNEMER. 

dont 4 de reclianj,^e). En général, ces avions ne 
sortent pas isolément, tout au moins quand ils doi- 
vent franchir les lignes, mais travaillent par groupes 
[Kellen] de cinq appareils; l'un d'entre eux qui 
remplit les fonctions de guide (Keltenfûhrer) est 
monté par le pilote le plus expérimenté, quel que 
soit son grade. La tactique allemande en avia- 
tion cherche de plus en plus à éviter le combat soli- 
taire, à rechercher le combat par escadrille ou à 
surprendre en masse l'isolé, tel un vel i'éperviers 
contre ur aigle. 

Depuis le premier groupe de chasse autoneme que 
nous ayons eu aux offensives d'Artois (mai 1915), — 
qui d'ailleurs n'agissait pas offensivement, se can- 
tonnait dans les barrages, sur n»g lignes et souvent 
en arrière, — notre aviation de chasse a donc 
peu à peu secoué les préventions. Elle ne s'est pas 
aussi vite perfectionnée que notre aviation de corps 
d'armée, si utile au cours de l'offensive de Cham- 
pagne (septembre 1915). Mais il a été admis que le 
combat aérien n« devait pas être conaidéié comme 
un résultat du hasard, qu'il était inévitable, qu'il 
constituait une protection d'abord, et qu'il pouvait 
être ensuite une gène effieaee pour un ennemi à qui 
Ton inlci-disait les incursions sur notre domaine 
aérien . La prochaine oflensive allemande — celle 
qui devait s'exécuter contre Voidun, — était 



PLEIN CIEL. 129 

prévue. Le commandement avait organisé en consé- 
quence le service de sûreté pour éviter les surprises, 
faire face sur le terrain des attaques, préparer l'en- 
trée en ligne des unités de renforcement. Mais l'offen- 
sive de Verdun dépassa par sa violence les prévi- 
sions. 

Nos escadrilles avaient rempli leur rôle d'éclai- 
reurs avant l'attaque. Dès son déclenchement, elles 
furent débordées et numériquement impuissantes à 
remplir toutes les missions aériennes demandées. 
Les escadrilles de chasse ennemies, avec leurs séries 
nouvelles et leurs perfectionnements, obtinrent pen- 
dant quelques jours la maîtrise absolue de l'air. Les 
nôtres furent jetées hors du champ de bataille, 
tandis que le canon les expulsait de leurs terrains 
d'atterrissage. Cependant la bataille de Verdun allait 
changer de face. Le général Pétain, qui javait pris le 
commandement à la date du 26 février, rétablissait 
l'ordre compromis par le fléchissement de la ligne, 
fix;iit la ligne nouvelle où venait se buter la ruée 
allemande.il lui fallait aussi reconquérir la maîtrise 
de l'air. Il demanda et obtint une concentration 
rapide des escadrilles disponibles et réclama de 
notre aviation une vigoureuse tactique d'offensive. 
Pour réaliser l'économie des forces et la coordina- 
tion des efforts, toutes les escadrilles de chasse 
de Verdun furent groupées sous le commande- 



130 VIE HÉROÏQUE M GUYNEMBR. 

meut unique du commandant de Rose. Elles opé- 
rèrent par pali'ouilles, sur des itinéraires parfois 
très éloignés, attaquant tous les avions rencontrés. 
En peu de temps la suprématie nous était rendue et 
les appareils de réglage d'artillerie et de photogra- 
phie aérienne pouvaient travailler sans étie gênés. 
La protection leur était donnée par les incursions 
mêmes dans les lignes allemandes. 

L'escadrille des Cigognes sest donc envolée dans 
la direction de Yerdun. En cours de route, Guynemer 
abat son huitième avion qui prend la verticale en 
feu. C'est d'un bon présage. A peine arrivé, le 
13 mars, il explore le champ de bataille de ses yeux 
de conquérant. L'ennemi se croit encore le maître 
et ose venir dans nos lignes, Guynemer chasse au- 
dessus de Revignyune troupe de cinq avions, expulse 
un autre de l'Argonne, se heurte au retour à deux 
autres encore presque face à face. Il aborde le premier 
de trois quarts, le tire à dix mètres en virant dessous. 
Mais l'adversaire riposte. L'appareil de Guynemer 
reçoit la charge : le longeron de droite arrière est 
coupé, le cable entamé, le montant de droite avant 
également coupé, le pare-brise haché. L'avialeur lui. 
même a reçu des éclats d'aluminium et de tôle au 
visage : uii dans la mâchoire d'où il ne pourra 
jamais être extrait, un dans la joue droite, un dans 
la paupière gauche, laissant miraculeusement l'œil 



PLEIN CIEL. 151 

intact; d'autres plus petits un peu partout, provo- 
quant des hémorragies, bouchant le masque, le 
collant à la chair. Il a en outre deux balles dans le 
bras gauche. Son sang l'aveugle. Il ne perd pas son 
sang-froid et pique en hâte, tandis que le second 
avion ouvre le feu et qu'un troisième à tourelle, venu 
à la rescousse, descend sur lui et le tire de haut en 
bas. Cependant il a échappé à cette escadrille par sa 
manœuvre, et, tout meurtri, fait néanmoins un bon 
atterrissage à Brocourt. Le 14, il est évacué sur 
Paris, à l'ambulance japonaise de l'hôtel Astoria et, 
la mort dans l'âme, devra laisser ses chers cama- 
rades livrer sans, lui dans les airs leur bataille de 
Verdun.... 



m. — La terre a vu jadis errer 
des paladins.... 



Verdun fut, pour notre armée céleste comme pour 
notre armée de terre, un redressement qui tient du 
prodige. En quelques jours l'escadrille des Cigognes 
avait été décimée : son chef, le capitaine Brocard, 
blessé d'une balle au visage, forcé d'atterrir, le lieu- 
tenant Perretti tué, le lieutenant Deullin blessé, 
Guynemer blessé, presque tous ses meilleurs pilotes 
hors de combat. 11 fallut la ténacité du commandant 
de Rose, chef de l'aviation de la II' armée, il fallut la 
rapidité d'une nouvelle concentration pour recon- 
quérir peu à peu le domaine des airs perdu. 

Le commandant de Rose ordonne la chasse, en- 
flamme, électrise ses escadrilles. On ne célébrera 
jamais assez son action personnelle au cours des 
terribles mois de Verdun. Les camarades de Guyne- 
mer tiennent le ciel dans le feu, comme leurs frères, 
les fantassins, tiennent sous le feu le sol mouvant qui 
protège la vieille citadelle. Chaput abat sept avions, 



PLEIN CIEL. 133 

Nungesser six et un drachen, Navarre quatre. Lenoir 
quatre. Auger et Pelletier d'Oisy trois. Pulpe, Chai 
nat et Lesorl deux. Les avions d'observation rivalisent 
avec les avions de chasse : souvent, ils se protègent 
eux-mônies et il n'est pas rare de voir leurs assail- 
lants tomber en flammes. Deux fois le sergent Fedo- 
roff se débarrasse ainsi d'adversaires gênants. Com- 
ment ne pas citer parmi les pilotes Stribick et Houtt, 
le capitaine Vuillemin et le lieutenant de Laage, les 
sergents de Riddcr, Viallet et Buisse; parmi les obser- 
vateurs le lieutenant Licbmann qui fut tué, et Mutel, 
Naudeau, Campion, Moulines, Dumas, Robbe, Tra- 
vers, et le sous-lieutenant Boillot, et le capitaine 
Verdurand, admirable chef d'escadrille, et le com- 
mandant Roisin, expert aux bondjardements? Les 
énumérations sont toujours trop mesurées. Mais ces 
noms-là, il les faut crier. 

Cependant la bataille d« Verdun brise les arbres, 
fend les murs, anéantit les villages, creuse la terre, 
défonce les plaines, tord les collines, refait le chaos 
qu'au troisième jour, selon la Genèse, Dieu organisa 
en séparant des eaux le sol où poussèrent les végé- 
taux. L'armée française défile presque entière dans 
celte extraordinaire épopée et Guynemer, blessé, 
pleurant de rage, n'est pas là.... 

Mais il y eut, dans la Grande Guerre, une autre 



134 VIE Héroïque de guynemer. 

période où le groupement de nos escadrilles de com- 
bat et leur emploi offensif nous valurent dans la lutte 
aérienne une supériorité triomphale, et ce fut la 
bataille de la Somme, spécialement dans ses trois 
premiers mois. Période héroïque et resplendissante, 
où nos aviateurs surgissaient dans le ciel, semant la 
panique et l'effroi, pareils aux chevaliers errants de 
la Légende des siècles. Il semble que les vers de Vic- 
tor Hugo les décrivent, et que leurs vertigineuses 
randonnées se prêtent mieux encore à cette évocation 
que les trop lentes chevauchées d'autrefois : 

La terre a vu jadis errer des paladins; 

Ils flamboyaient ainsi que des éclairs soudains. 

Puis s'évanouissaient, laissant sur les visages 

La crainte, et la lueur de leurs brusques passages... 

Les noms de quelques-uns jusqu'à nous sont venus — 

Ils surgissaient du Sud ou du Septentrion, 

Portant sur leur écu l'hydre ou l'alêrioD, 

Couverts des noirs oiseaux du taillis héraldique. 

Marchant seuls au sentier que le devoir indique. 

Ajoutant au bruit sourd de leur pas solennel 

La vague obscurité d'un voyage éternel, 

Ayant franchi les flots, les monts, les bois horribles, 

Ils venaient de si loin quils en étaient terribles, 

Et ces grands chevaliers mêlaient à leurs blasons 

Toute l'immensité des sombres horizons.... 

Ces paladins, qui erraient alors au-dessus des 
plaines désolées de la Somme, non plus sur la lene. 



PLEIN CIEL. 135 

mais dans le ciel, montant des chevaux ailés, qui 
surgissaient, dans un bruit sourd, du Sud ou du 
Septentrion, leurs noms traverseront les temps, 
comme ccjx de nos vieilles épopées. On dira : c'était 
Dorme, c'était Heurtauxs on dira : c'était Nungesser, 
Deullin, Sauvage, Tarascon, Chaînât ; on dira : c'était 
Guynemer. Les Allemands, sans savoir leurs noms, 
les reconnaissaient, non j-liis à leurs armures et 
à leurs coups d'estoc, mais à leurs appareils, à 
leurs manœuvres, à leurs méthodes. Devant eux la 
plupart fuyaient éperdument le combat, se jetant 
au loin dans leurs lignes où ils n'étaient pas 
assurés de trouver le salut. Ceux qui l'acceptaient 
presque jamais ne rentraient. Les camps d'aviation 
ennemis, de Ham à Péroiine, guettaient, anxieux, 
le retour de leurs champions qui avaient osé 
s'engager sur les lignes françaises. Nul d'entre 
ceux-ci ne s'aventurait à part. A peine le nombre les 
rassurait-il. Groupés en patrouilles de quatre, de 
cinq, de six, et parfois davantage, ils ne s'avançaient 
que prudemment hors de chez eux, redoutant la 
moindre alerte, inspectant, l'angoisse au cœur, ce 
ciel trop vaste et vide où l'ouragan peut se lever en 
un instant, où ces chevaliers mystérieux montaient 
la garde. Et même il n'était pas rare, au cours de ces 
trois prodigieux premiers mois de la Somme, que 
nos patrouilles de chasse françaises s'en allassent 



136 VIE HRRUIQUE LE GUYNEMER. 

tourner pendant deux heures au-dessus des terrains 
d'avialion allemands, abattant tous ceux qui ten- 
taient de décoller, achevant de jeter la terreur et la 
consternation chez l'ennemi..,. 

L'oHensive franco-britannique se déclencha le 
1^' juillet (1916) sur les plateaux qui bordent les 
deux rives de la Somme. Le plan général des opéra- 
tions avait été arrêté à Chantilly dès le mois do 
décembre précédent. La bataille de Verdun n'avait 
pu empêcher son exécution qui devait, au contraire, 
dégager Verdun. L'attaque portait sur ua front de 
quarante kilomètres, entre Gommécourt au nord et 
Vermandovillers au sud du fleuve. Dès le premier 
jour, les premières lignes allemandes étaient enfon- 
cées, le 20* corps débordait le village de Curlu et 
tenait le beis de Favière, tandis que le 1" corps colo- 
nial et une division du 35' corps dépassaient le ravin 
de Fay, s'emparaient de Becquincourt, Dompierre 
et Bussus. Le 3, cette avance continuait sur les 
deuxièmes positions. En quelques jours, l'armée du 
général Fayolle avait ramassé 10 000 prisonniers, 
75 canons et plusieurs centaines de mitrailleuses. 
Mais l'armée ennemie, concentrée dans la région de 
Péronne, avec de forts points d'appui, tels que Mau- 
repas, Combles et Cléry, et, plus en arrière, Boucha- 
vesnes et Sailly-Saillisel sur la rive droite, Estrées, 
Belloy-en-Santerre, Barleux, Ablaincourlet Pre«8oire 



PLEIN CIEL. 137 

Sur la rive gauche, allait opposer une résistance 
acharnée qui prolongea la lutte jusqu'au cœur de 
Thiver. Le recul allemand de mars 1917 sur la fa- 
meuse ligne Hindenburg fut le résultat stratégique 
de cette dure bataille où les succès tactiques furent 
continus, où la liaison fut perfectionnée entre les 
diflérentes armes, où l'infanterie dépassa les limites 
de la souffrance, de l'endurance et de la volonté. 
Faut-il rappeler les combats de Maurepas (12 août), 
de Ciéry (5 septembre), de Bouchavesnes (12 sep- 
tembre) — de Bouchavesnes où, le soir, on put 
croire l'ennemi définitivement enfoncé — et la prise 
de Berny-en-Santerre, de Deniécourt, de Vermando- 
villers (13 septembre) sur la rive gauche, et, sur la 
rive droite, l'entrée dans Combles cerné le 26 sep- 
tembre, l'avance sur Sailly-Saillisel, la défense 
opiniâtre de ce village ruiné dont le château et la 
partie centrale étaient déjà enlevés le 15 octobre et 
dont quelques ilôts résistèrent jusqu'au 12 novembre. 
Et le bois de Chaulnes, et la Maisonnette, et Ablain- 
court et Pressoire; comme à Verdun, les bois sont 
rasés, les villages rentrent dans la terre, et la terre 
labourée, écrasée, martyrisée, n'est plus qu'une 
immense plaie. 

Or l'aviation avait eu sa part de la victoire. Con- 
trainte de tenir à Verdun contre la supériorité numé- 
rique, elle s'était libérée de la servitude de l'atmu- 



138 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER. 

phère et par tous les temps avait accepté et rempli 
ses diverses missions. Verdun l'avait durcie comme 
Verdun avait brûlé le sang de l'infanterie qui ne 
connaîtrait pas un pire enfer. Mais l'initiative des 
opérations lui permettait cette fois une prépara- 
tion matérielle plus poussée, l'organisation de ses 
aérodromes, les concentrations préalables. Dès le 
l^' juillet 1916, sur la .Somme, elle marquait nette- 
ment son avantage. Plus encore que la puissance 
mécanique, elle montrait une méthode qui coor- 
donnait ses efforts et les multipliait sous l'unité de 
commandement. Arme en continuelle évolution, la 
plus soumise aux modifications de la guerre, la 
plus susceptible de progrès et de perfectionnement, 
elle avait fini néanmoins de talonner et prenait son 
plein développement en liant toutes les autres armes 
et en les éclairant. Après la phase de la reconnais- 
sance stratégique, après la phase du réglage où elle 
était devenue la servante quasi exclusive de l'artille- 
rie, elle offrait maintenant à chacun ses services 
complexes et efficaces. Par la photographie aérienne 
elle apporte la connaissance exacte du terrain et des 
fortifications adverses. Ainsi précède-t-elle l'exécu- 
tion de l'opération. Elle règle le tir, suit le pro- 
gramme de destruction, donne la certitude que 
l'heure de l'assaut peut être fixée. Puis elle accom- 
pagne rinfanterie dans cet assaut, observe sa pro 



PLEIN CIEL. 139 

gression, situe les positions qu'elle a conquises, 
révèle les nouvelles lignes ennemies, dénonce ses 
travaux de défense, annonce ses renforts et ses 
contre-attaques. Entre le commandement, le tir et 
la troupe, elle est le fil conducteur. Chacun sent en 
elle une alliée fidèle et sûre. Cor elle voit, elle sait, 
elle parle, elle avertit. Mais pour tant de missions 
utiles, encore faut-il qu'elle soit elle-même protégée. 
L'observation exige l'absence des avions ennemis. 
Comment éfoigner ceux-ci et les mettre hors d'état 
de nuire? Alors intervient la cavalerie des airs, 
l'aviation des reconnaissances lointaines et de com- 
bat. La défense des appareils d'observation ne peut 
s'obtenir que par une protection à grandes distances, 
c'es>à-dire par ches patrouilles offensives, et non par 
une garde isolée, trop souvent illusoire et inefficace 
contre un adversaire résolu. La sûreté rapprochée de 
l'armée ne peut être garantie qu'en portant la lutte 
aérienne au-dessus des lignes ennemies, qu'en inter- 
disant l'incursion sur les nôtres. Les groupements 
de nos escadrilles de combat réparties sur les deux 
rives de la Somme parvinrent à ce résultat. 

Le Nieuport monoplace, rapide, maniable, d'une 
grande vitesse ascensionnelle, capable par ses qua- 
lités de pénétration dans l'air et la robustesse de sa 
construction de piquer de haut sur l'ennemi, de tom- 
ber sur lui comme l'oiseau de proie, est alors l'avion 



140 VIE ITÉROIQUE DE GUYNEMER. 

de chasse par excellence, en attend an l l'cntn'e en 
scène du terrible Spad qui fera son apparition au 
cours même de la bataille (Guynemer et le capo- 
ral Sauvage montent les deux preinieis au début 
de septembre 1916). Il est armé d'une mitrailleuse 
dont l'axe de tir est dirigé vers l'avant et invariable- 
ment lié à l'axe de marche de l'appareil. C'est un 
extraordinaire outil d'attaque, mais sa défense ne 
réside que dans sa rapidité de déplacement, dans 
sa vitesse d'évolutions. Sur ses arrières il est dés- 
armé : son champ de visibilité est très restreint sur 
les côtés et ne s'exerce qu'en haut et en bas — en 
cas, moins l'angle mort du moteur et de la car- 
lingue. 11 peut aisément perdre de vue les avions 
de son groupe ou du groupe ennemi. Seul, il doit 
se méfier des surprises. Surprendre est, au contraire 
pour lui une des conditions de la victoire, surtout 
s'il attaque un biplace dont le champ de tir est bien 
autrement étendu, ou s'il ne craint pas de choisir 
sa victime parmi toute une équipe. Il utilise le soleil, 
la brume, les nuages. Il gagne en hauteur pour gar- 
der l'avantage de pouvoir fondre sur l'adversaire. Et 
voici que cet adversaire, prudemment, timidement, 
s'avance, ne se méfiant pas du danger.... 

La bataille de la Somme fut le beau temps des 
solitaires et des avions couplés comme des chiens de 
chasse. Sans doute les méthodes ont, depuis lors, 



PIEIN CIEL. 141 

évolué. L'avenir est aux combats d'escadrilles ou 
d'appareils groupés. Mais le monoplace est, alors, le 
roi des airs. Il sulfit d'un seul pour que les avions 
ennemis de réglage et de courte reconnaissance 
hésitent à passer les lignes, pour que les patrouilles 
de barrage de deux ou même de quatre biplaces, 
malgré leur avantage de tir, tournsHt court et se 
débandent. Les monoplaces allemands ne sortent 
qu'en troupe : à deux contre un, ils refusent le com- 
bat. Et le monoplace français est contraint à la soli- 
tude, car s'il marche en patrouille, cette patrouille 
fait le vide et ne trouve personne à assaillir. Tandis 
que, libre de manoeuvrer, il peut ruser, se dissimu- 
ler dans la lumière ou s'envelopper de nuée, profiter 
des champs morts visuels de l'adversaire, exécuter 
les attaques foudroyantes qui sont impossibles au 
nombre. Nos aviateurs ne parlent jamais de h 
Somme sans un sourire de satisfaction : ils en ont 
rapporté de magnifiques souvenirs guerriers. Puis 
l'ennemi disciplina ses patrouilles de biplaces ou de 
monoplaces, les dressa à la résistance contre les 
attaques isolées, leur enseigna l'olfensive conlte le 
solitaire aventuré hors de ses lignes. 11 fallut nous- 
mêmes changer de tactique, recourir à la formation 
groupée. Mais les fortes individualités de nos clias- 
seurs se sont révélées ou développées au cours de 
celte bataille de la Somme. 



142 VIE HEROÏQUE DE GirVNEMER. 

Le personnel de notre aviation est d'ailleurs, à 
cette date, incomparable. En citant les plus illus- 
tres, on craint presque de faire tort à leurs compa- 
gnons moins favorisés de la chance ou dont les 
exploits sont moins éclatants, mais non moins 
utiles. Il semblait que la nouvelle arine, recrutée 
un peu partout, dans la cavalerie, l'artillerie, l'in- 
fanterie, ne parviendrait que difficilement à fu- 
sionner des éléments aussi disparates. Mais la vie 
commune, les dangers partagés, la parité des goûts, 
la passion du même but à atteindre, un encadre- 
ment recruté sur place et pour ainsi dire imposé par 
les résultats, créaient une atmosphère de camara- 
derie et d'heureuse émulation. Un grand romancier 
voyait l'origine de nos amitiés « dans ces heures de 
départ pour la vie où l'on s'élance en pensée vers 
l'avenir avec un camarade d'idéal, avec un frère 
qu'on s'est choisi »*. Qu'est-ce donc si l'on part 
ensemble pour la gloire ou pour la mort? Ces 
Jeunes gens se sont donnés du même cœur au môme 
service, et ce service est une perpétuelle menace sur 
leur jeunesse. Ils n'ont pas été rassemblés au ha- 
sard, ils sont le fruit d'une vocation et d'une sélec- 
tion, ils parlent le même langage. L'amilié devient 
aisément pour eux une livalité de courage, d'énergie, 

1. Paul Bourget, Une Idylle tragique. 



PLEIN CIEL. 143 

une école d'cslime mutuelle. Elle les presse de se 
dépasser l'un l'autre. Elle les maintient en état de 
veille, elle chasse les inerties et les défaillances. 
Elle devient bientôt confiante et généreuse, assez 
pour que chacun se plaise aux succès d'autrui. En 
montagne, sur la mer, partout où l'homme sent 
plus directement sa fragilité, ces amitiés-là ne sont 
pas rares. Mais la guerre leur donne une occasion 
de perfection. 

A l'escadrille des Cigognes, sur la Somme, les 
patrouilles, au début, se font par avion unique 
ou par avions couplés. Guynemer, que tout le 
monde appelle « le gosse », emmène, quand il doit 
partir à deux, Heurlaux qui, mince et fluet, aussi 
blond que lui même est brun, si délicat, si jeunet, 
lui donne l'illusion du droit d'aînesse. Heurtaux est 
l'Olivier de ce Roland. Leurs caractères sont de 
môme trempe, leurs énergies se valent. Dorme 
entraîne Deullin ou de la Tour. Ou bien les choix 
alternent. C'est le quadrille que les Boches doivent 
éviter. Malheur à qui d'entre eux tombe sur l'une 
ou l'autre des ligures! Il y avait alors a Dapaume un 
groupe de cinq monoplaces allemands qui ne ma- 
nœuvraient jamais qu'ensemble. S'ils apercevaient 
une paire de Nieuport, ils viraient aussitôt de bord 
et se sauvaient en toute hâte. Mais si quelqu'un de 
nos chasseurs croisait seul, il recevait l'assaut de 



144 VIE Héroïque de guynemer. 

toute la bande. Heurtaux, ainsi attaqué, avait dû 
piquer et atterrir. Au retour, il reçut les quolibets 
de Giiynemer. Car Tamitié, à cet âge, est rude : 
« Yas-y, lui conseilla Heurtaux, et tu verras. » Guy- 
nemer y alla seul le lendemain. A son tour, il fut 
« descendu ». Après ce double essai, qui aurait pu 
tourner beaucoup plus mal, — mais il faut bien 
que les chevaliers s'amusent, — les cinq mono- 
places de Bapaume furent méthodiquement mais 
promptement abattus. 

L'amitié exige un niveau commun des âmes. Elle 
se mue bientôt en protection, elle n'est plus alors 
l'amitié, si la supériorité de l'un des amis se mani- 
feste évidente. Au groupe des Cigognes, elle règne 
en paix dans la guerre, tant il semble que chacun, à 
tour de rôle, surpasse les autres. Qui sera le pre- 
mier, en fin de compte, non pour les chiffres des 
citations, non pour la renommée et le public, mais 
selon le témoignage de ses compagnons, le plus 
clairvoyant et le plus sûr, car nul ne trompe ses 
pairs? Sera-ce le froid et calme Dorme, qui s'en va 
à la bataille comme un pêclieur à ses filets, qui ne 
parle jamais de ses exploits et qui, sous cette appa- 
rence modeste, douce, bienveillante, "porte un cœur 
plein de haine contre l'envahisseur qui occupe Briey, 
son pays, et durant dix mois a retenu et maltraité 
ses parents ? Rien que sur la Somme, ses victoires 



PLEIN CIEL. 145 

officielles ont atteint le nombre de dix-sept ; mais il 
en faudrait ajouter bien d'autres si Ton consultait 
l'ennemi, car ce silencieux, ce pondéré est d'une 
invraisemblable audace. Il s'aventure jusqu'à plus 
de quinze et vingt kilomètres au-dessus des lignes 
allemandes, tranquille sous les averses d'obus qui 
montent de la terre. Si loin chez eux, les avions 
boches se croient à l'abri, quand, du Sud ou du Sep- 
tenirion, surgit ce paladin. Cependant il rentre, 
souriant, aussi frais qu'au départ. A peine obtient- 
on de lui un bref procès-verbal. On inspecte son 
appareil : aucune trace de projectile. On dirait que 
ce touriste revient de promenade. En plus de cent 
combats, son avion n'a reçu que trois toutes petites 
blessures. Son habileté manœuvrière est incroyable : 
ses virages serrés, ses renversements mettent l'ad- 
versaire dans l'imposeibilité de tirer. Il sait rompre 
à temps le combat si sa propre manœuvre n'a pas 
réussi.Il parait invulnérable. Plus tard, bien plus tard, 
comme il combat sur l'Aisne (mai 1917), Dorme, 
enfoncé au loin chez l'ennemi, ne reviendra pas. 

Sera-ce Heurlaux, dont le jeu est aussi délicat que 
Itii-mème, virtuose de l'air, adroit, souple et spiri- 
tuel, dont le coup d'œil et la main égalent en rapi- 
dité la pensée? Sera-ce Deullin. alleiitil à la manœuvre 
d'approche, prompt comme la lempéie? Ou Tendu- 
rant, le robuste, l'admiiablc sous-Iieulenant Nun- 



146 VIE Ilt:UUlQf}E DE GU^NEMER. 

gesscr, ou le sergent Sauvage, ou l'adjudant Ta- 
rascon? Sera-ce le capitaine Ménard, ou Sanglier, 
ou de la Tour? Mais vous savez bien que c'est Guy- 
nemer. Pourquoi donc est-ce Guynemer, de l'avis de 
tous ces rivaux? L'épopée ou l'histoire ont associe 
bien des noms d'amis, Achille et Patroclc, Oreste et 
Pylade, Nisus et Euryale, Roland et Olivier. Tou- 
jours, dans ces amitiés, l'un des deux est dépassé 
par l'autre, et ce n'est ni par l'iatelligence, ni par 
le courage, ni par la noblesse de la nature. On peut 
môme préférer, pour leur générosité ou leur conseil, 
un Palrocle à un Achille, un Olivier à un Roland. 
D'où vient donc celte primauté? C'est le secret du 
tempérament, c'est le secret du génie, flamme inté- 
rieure qui brûle plus ardente et dont les apparitions 
saisissent d'étonnement et presque d'effroi, comme 
devant la divulgation d'un mystère. 

Certes, Georges Guynemer est mécanicien et ar- 
murier. Il connaît son appareil et sa mitrailleuse. Il 
sait leur faire donner leur maximum de rendement. 
Mais d'autres, pareillement, le savent. Doi'me, Heur- 
taux sont peut-être plus manœuvriers que lui. Le 
voici qui va chevaucher son ÏN'icuport. L'oiseau est 
sorti du hangar, il l'a minutietisement examiné et 
p.lpé. Ce grand jeune homme mince, au teint 
ambré, au visage d'un ovale allongé, le nez serré, 
les coins de la bouche un peu tombants, une ombre 



PLEIN CIEL. 147 

de moustache dessinée sur les lèvres, les cheveux 
d'un noir de corbeau rejetés en arrière, aurait Tair 
d'un chef maure s'il était plus impassible. Mais les 
pensées ne cessent pas de courir sur les traits, et 
cette course incessante leur communique plus de 
grâce et de fraîcheur. Maintenant les traits se ten- 
dent, se durcissent. Une ride verticale se dresse au- 
dessus du nez sur le front. Les yeux, — ces yeux 
inoubliables de Guyneiner, — en forme arrondie 
d'agates, noirs et brûlés ensemble de leur propre 
feu, d'un éclat impossible à soutenir, et pour les- 
quels il ne saurait y avoir qu'une seule expression 
assez forte, celle dont Saint-Simon s'est servi pour 
je ne sais plus quel personnage de la cour de 
Louis XIV : ils assènent des regards, — ont percé 
comme des flèches le ciel où l'oreille exercée a 
perçu le ronflement dun moteur ennemi. D'avance 
ils condamnent à mort l'audacieux. A distance ils 
semblent l'attirer vers le goullre, comme l'envoù- 
teur par ses sortilèges. 

Cependant il a revêtu sur sa vareuse Hoire la 
combinaison fourrée. Le passe-montagne presse la 
chevelure, resserre, encadre l'ovale. Le casque de 
cuir recouvre, comme d'un cimier, la tête qui s'est 
redressée. Plutarque a pailé de Vair terrible 
d'Alexandre partant au combat. Le visage de Guy- 
nemer, au départ, était effrayant. 



Ui VIE HiillOIQUE DE GIYNËMKR. 

Qu'a-t-il t'ait dans les airs? Ses carnets de vol et 
les procès-verbaux l'attestent. Cent lois île suite, à 
chaque page, et plusieurs fois par page, ses carnets 
de vol portent cette petite phrase qui semble bondir 
du papier comme un dogue qui montre les dents : 

J'attaque... J'attaque... J attaque De loin en loin 

apparaît, presque honteux et vergogneux, un : Je 
suis attaqué. Plus de vingt victoires sur la Somme 
sont marquées à son actif, et il y faudrait ajouter, 
comme à Dorme, celles qui ont été remportées trop 
loin pour être confirmées. Le lô septembre 1916, et 
pour le premier mois seulement de la bataille de la 
Somme, l'escadrille des Cigognes, capitaineBrocard, 
est citée à l'ordre de l'armée : « A fait preuve d'un 
allant et d'un esprit de dévouement hors de pair, 
dans les opérations de Verdun et de la Somme, 
livrant du 19 mars au 19 août 1916, 558 combats, 
abattant 56 avions, 5 drachcn et obligeant 56 autres 
avions fortement atteints à atterrir. » Le capitaine 
Brocard dédie cet ordre du jour au lieutenant Guy- 
nemer en inscrivant au-dessous : « Au lieutenant 
Guynemer, mon plus vieux pilote et ma plus écla- 
tante cigogne. Reconnaissant souvenir et vives ami- 
tiés. » Et tous les pilotes de l'escadrille, à tour de 
rôle, viennent signer. Ce qu'il a fait dans les airs, 
ses compagnons de chasse, souvent, l'ont vu. Mais 
il faut redescendre. Et Guynemer atterrit. 



PF,EIN CIEL. UQ 

Dans quel état! Même vainqueur, son visage n'est 
pas apaisé. Il ne le sera jamais. Il n'a jamais son 
compte. Jamais ilji'a livré assez de combats, jamais 
incendié ou détruit assez d'adversaires. Il est encore 
sous l'action de sa dépense nerveuse, et comme élec- 
trisé par le fluide qui continue de passer en lui. Ce- 
pendant son appareil porte des traces de la lutte : là 
dans l'aile, ici dans le fuselage et voyez le gouvernail 
de profondeur : une, deux, trois, quatre balles. Mais 
lui-même a été effleuré. Sa combinaison est éraflée, 
l'extrémité de son gant est déchirée. Par quel mi- 
racle est-il là? Il vient de sauter dans la mort comme 
dans un cerceau. 

Sa méthode est d'une impétuosité, d'une témérité 
folles. Elle n'est à recommandera personne. La force 
ou le nombre de l'adversaire, loin de le rebuter, 
l'attirent. Il monte à de vertigineuses hauteurs, il se 
met dans le soleil, et il guette. Il ne recourt pas, 
dans l'attaque, à l'acrobatie aérienne dont il connaît 
pourtant tous les tours. Il bourre au plus court : 
c'est, en escrime, le coup droit. Sans chercher à se 
maintenir dans les angles morts de l'adversaire, il 
tombe sur lui comme un caillou. Il le tire à bout 
portant, au risque d'essuyer son feu le premier, au 
risque même de l'accrocher. Mais là, sa sûreté de 
manœuvre veille pour le dégager. S'il a manqué son 
coup de surprise, il ne rompt pas le combat comme 



ibO VIF, HÉROÏQUE DB GUÏNRMER. 

la priulcnce l'exige. Il revient à la charge, il refuse 
de décrocher, il tient l'adversaire, il le veut, il 
l'a. 

Sa passion ne faiblit jamais. Les jours de pluie, 
quand il serait déraisonnable et inutile de voler, 
enragé, il erre autour des hangars où reposent les 
chevaux ailés. II ne résiste pas, il entre, il monte le 
sien. Inslallc dans sa carlingue, il manie les com- 
mandes. Avec sa monture fidèle il a de mystérieux 
colloques. 

En l'air, il a plus de force de résistance que les 
plus robustes. Ce frôle, ce malingre Guynemer, 
ajourné deux fois pour faiblesse de constitution, ne 
renonce jamais. A mesure que l'aviation a plus 
d'exigences, à mesure que Taltitude la rend plus 
épuisante, Guynemer semble allonger ses vols jus- 
qu'à ce que le surmenage, la dépression nerveuse, 
l'obligent à s'en aller ailleurs prendre un peu de 
repos dont il souffre. Mais brusquement, avant qu'il 
ait goûté ce repos nécessaire, il le jette comme du 
lest, et revient. Il surgit dans les airs, pareil au 
faucon de la légende de Saint-Julien l'Hospitalier : 
« La bête hardie montait droit dans l'air comme une 
flèche et l'on voyait deux taches inégales tourner, se 
joindre, puis disparaître dans les hauteurs de l'azur. 
Le faucon ne tardait pas à descendre en déchirant 
quelque oiseau, et revenait se poser sur le gantelel. 



I 



PLEIN CIEL. 151 

les deux ailes frémissantes'. » Ainsi Guynemer, vain- 
queur, vient-il, frémissant, se poser sur le champ 
d'aviation. En vérité, un dieu le possède. 

A part cela, c'est un gamin charmant, tendre, 
simple et gai. 

1 Flaubert, 



IV. — Sur la Somme 
(Juin 1916 à février 1917). 



Georges Guynemer a donc été blessé le 15 mars 
(1916), à Verdun. Le 26 avril, il débarque au front, 
le bras mal remis et les plaies à peine cicatrisées. Il 
a échappé aux médecins et aux gardes-malades. 
Entre temps, il a été promu sous-lieutenant. Mais il 
faut renvoyer à ses bandages et à ses massages ce 
convalescent tout penaud. 

11 retourne à Compiègne. Le marché conclu avec 
sa sœur Tvonne n'est pas rompu et, quand le temps 
est clair, il s'en va à Vauciennes où l'attend son ap- 
pareil. La première fois qu'il rencontre, depuis sa 
blessure et sa chute, un avion ennemi, il connaît 
une sensation toute naturelle et très pénible. Va-t-il 
hésiter? N'est-il plus l'intraitable Guynemer? Le Boche 
tire, il ne répond pas. Le Boche épuise sa bande de 
mitrailleuse et le combat est rompu. Est-ce croyable? 
Que s'est-il passé? 

Georges Guynemer est rentré à la maison pater- 



PLEIN CIEL. iS5 

nelle. Au printemps, le jour se lève de bonne heure. 
Il est parti si tût qu'il est encore grand matin. Sa 
sœur Yvonne est-elle éveillée? H ouvre la porte de sa 
chambre, passe la létc : elle dort. Il attend, mais il 
n'est pas l'homme de ratlcnte. De nouveau il tourne 
le loquet, de nouveau il montre sa figure d'enfant 
dans la coulée de lumière que laisse filtrer la porte 
eatre-bâillée. La dormeuse, cette fois, l'a vu : 

— Déjà de retour! Va te recoucher. Il est trop tôt. 

— Est-il vraiment si tôt? 

Avec la finesse de sa tendresse fraternelle, elle 
devine qu'il a quelque chose à raconter, quelque 
chose d'important, mais au'il faut lui en faciliter le 
récit. 

— Entre tout à fait, dit-elle. 

Il pousse les persiennes, il s'assied au pied du lit. 

— Quelle reconnaissance as-tu exécutée ce matin? 
Cependant il suit sa propre idée : 

— Les camarades m'avaient bien prévenu qu'on 
éprouve dans ce cas-là une impression très désa- 
gréable. 

— Dans quel cas? 

— Lorsqu'on remonte après avoir été blessé et 
qu'on rencontre un Boche. Tant qu'on n'a pas éié 
blessé, on n'imagine pas qu'il puisse vous rien arriver. 
Quand j'ai vu ce Boche ce malin, j'ai connu quelque 
chose de nouveau. Alors..,. 

10 



154 VIE Héroïque de guy.nfot.r. 

Il s'arrête et il rit, commô s'il avait joué un Lon 
tour d'écolier. 

— Alors, qu'as-tu fait? 

— Eh ! bien, j'ai résolu de me soumettre à son tir. 
Froidement. 

— Sans riposter? 

— Bien sûr : je me siûs donné l'ordre de ne 
pas tirer. C'est comme ça qu'on dompte ses nerfs, 
petite sœur. Les miens sont bien domptes : j'en suis 
maintenant le maître absolu. Le Boche m'a sonné de 
cinq cents coups pendant que j'évoluais. 11 fallait ça : 
je suis content. 

Elle le regarde, assis au bas du lit, la fête appuyée 
au montant. Elle a les yeux mouillés, et elle se tait. 
Ce silence va-t-il se prolonger? 

— C'est ])ien, Georges, murmure-t-elle enfin. 
Mais voilà qu'il s'est endormi. 

Plus tard, faisant allusion à celte rencontre où il 
s'ofïrit au feu de l'ennemi, il dira plus gravement : 

— Ma vie s'est décidée ce malin-là. Sans cette 
mise au point, j'étais dégonflé.... 

Quand il reparaît à son escadrille, le 18 mai, bien 
dispos, mais avec une figure de papier mâché, per- 
sonne n'ose discuter sa guérison, car ses yeux flam- 
boient. 

Les Cigognes sont revenues, nonr peu de jour$. 



PIEI« CIEL. ibb 

dans la région de l'Oise. De nouveau, rheiireux 
pilote en possession d'un Nieuport survole la légion 
de Péroniie et de Kuye. Il n'a rien perdu de son opi- 
niâtreté, bien au contraire. Un jour (le 22 mai), il 
s'acharne à fouiller les airs si longtemps qu'il y reste 
trois heures et que, découvrant enfin un biplace 
ennemi sur Noyon et le poursuivant, il doit inter- 
rompre le combat faute d'essence dans son jrao- 
teur. 

Cependant la bataille de la Somme se prépare : les 
escadrilles vont reconnaître leurs emplacements, de 
nouveaux appareils sont essayés. L'ennemi, qui se 
doute de nos préparatifs, envoie des reconnaissances 
à longue portée. IVès d'Amiens, au-dessus de Villers- 
Bretormeux, Guynemer, en ronde avec le sergent 
Chaînât, attaque une de ces reconnaissances (22 juin), 
isole un des avions et, manœuvrant avec son cama- 
rade, l'incendie. C'est, je crois, le neuvitine. Le 
combat s'est déroulé à 4200 mètres. De plus en 
plus, l'avantage est à celui qui monte le plus 
haut. 

A partir du 1" juillet, c'est la bataille presque 
quotidienne. Guynemer va-t-il, comme à Verdun, 
être immobilisé dès le début? Le 6, après avoir 
expulsé un L. V. G., il surprend au retour un autre 
avion boche qui pique sur un de nos avions de ré- 
glage. Aussitôt, il détourne sur lui l'ennemi. Mais 



i5« TiK Héroïque de guykemer. 

reniiemi — il lui rend cet hommage dans son carnet 
de vol — est mordant et maniable. Son tii' bicH 
ajusté traverse l'hélice du Nieuport et coupe deux 
câbles de la cellule droite, Guynemer doit atterrir. 
Il sera, dans sa carrière d'aviateur, « descendu » 
huit fois, dont une dans des conditions fantastiques. 
Il connaîtra toutes les formes du danger sans jamais 
perdre cette possession de soi-même que la passion 
de vaincre a chez lui développée avec le coup d'œil 
et la vitesse de décision. 

Quelles luttes dans les airs! Le 9 juillet, porte le 
carnet, combat à 5 contre 5. Le 10, à 5 contre 7 : 
Guynemer dégage Deullin qui est poursuivi à 
cent mètres par un Aviatik. Le 41, il attaque à 
dix heures un L. V. G. et lui coupe son câble de 
profondeur gauche : l'adversaire plonge, mais semble 
se diriger encore. Quelques instants après, il attaque 
avec Deullin un Aviatik et un L. V. G. : il endommage 
TAviatik et Deullin abat le L. V. G. Et avant de ren 
trer, les deux camarades attaquent encore un groupe 
de sept qui se disperse. Le 16, Guynemer abat, avec 
Heurtaux, un L. V. G. qui tombe les roues en l'air. 
Après une courte absence pour aller chercher un 
appareil plus puissant, il réédite le programme quasi 
quotidien à partir du 25. Le 26, il engage cinq com- 
bats avec des groupes ennemis de 5 à H avions. Le 
27, il se bat contre trois L. V. G., puis contre des 



PLEIN CISL. 157 

groupes de trois à dix appareils. Le 28, il attaque 
successivement deux avions dans leurs lignes, puis 
un drachen qui doit descendre, puis un groupe de 
quatre avions dont l'un doit atterrir, puis un deuxième 
groupe de quatre qui se disperse, mais il poursuit 
un des fuyards et l'abat. Lui-même, uhc pale de 
l'hélice fauchée par les balles, est contraint à l'atter- 
rissage. Voilà le compte de trois journées. Je ne les 
choisis point. 

A n'importe quelle page, le carnet ouvert rend le 
même son. Le 7 août, Guynemer rentre avec sept 
éclats d'obus dans son appareil : on le canonnait de 
terre pendant qu'il chassait quatre avions ennemis. 
Le même jour, il repart, pilotant Heurlaux qui 
attaque les tranchées allemandes au nord de Cléry 
et tire sur un emplacement de mitrailleuse. Des airs, 
l'avion encourage les fantassins, prend sa part de 
l'assaut. Les comptes rendus sont de plus en plus 
brefs. Le lutteur n'a pas le temps de les rédiger : 
personne n'a le temps à l'escadrille des Cigognes qui 
mène ses randonnées triomphales. 11 faut donc 
s'adresser à ses lettres. Étranges lettres qui ne 
contiennent rien, absolument rien sur la guerre, ni 
sur la bataille de la Somme, ni sur quoi que ce soit 
hors de sa guerre et de sa bntaille. Le monde de la 
terre n'existe plus pour lui : la terre, c'est ce qui 
recueille les morts ou les vaincus. Et voici comment 



158 VIE IfBROIQUE DE GUVNEMRR. 

il écrit à ses deux sœurs alors en Suisse. Kritz, c'est 
n'importe quel avion ennemi : 

Chères gosses, 

« Du sport : le 17, attaqué un Fritz, trois coups 
et enrayage; Fritz se casse la figure. Le 18, idem, 
mais en deux coups : deux Fritz en cinq coups, 
record. 

« Avant-hier, attaqué Fritz à 4 h. 30 à dix mètres : 
tué le passager et peut-être le reste, empêché de voir 
la suite par un combat à 4 heures et demie : le 
Boche file. 

« A 7 h. 30, attaqué un Aviatik, emporté par 
l'élan, passé à cinquante centimètres ; passager 
« couic », l'appareil dégringole et redresse à cin- 
quante mètres du sol. 

« A 7 h. 35, attaqué un L. V. G. ; à quinze mètres 
en plein champ de tir, une balle dans les doigts me 
fait lâcher la détente; réservoir crevé, bon atterris- 
sage à deux kilomètres des tranchées entre deux 
trous d'obus. Inventaire du taxi : une balle en pleine 
figure de ma Yickers: une balle perforante dans le 
moteur; le noyau d'acier le traverse ainsi que le 
réservoir d'huile, celui d'essence, le cofTre à car- 
touches, mon gant... et reste fiché dans l'index de 
celui-ei : résultat, on dirait que je me suis un peu 



PLEIN GlEU. 159 

pincé le doigt dans une porte; pas môme écorché 
seul le haut de l'ongle un peu noir. Sur le moment 
j'ai cru que j'avais deux doigts fusillés. Je continue 
l'inventaire : une balle dans le réservoir, direction 
mon poumon gauche; elle a traversé quatre milli- 
mètres de cuivre et a eu le bon esprit de s'arrêter, 
on se demande d'ailleurs comment. 

« Une balle au ras de mon dossier, une dans le 
gouvernail et une douzaine dans les ailes. On a 
démonté le taxi à deux heures du matin sous les 
marmites, à coups de hache. A l'atterrissage, 
86 coups de 105, 150 et 150, pour des prunes. Ils 
paieront la note. 

« Pour commencer. la Tour a son quatrième offi- 
ciel. 

a Vous embrasse à tour de bras. 

« Georges. » 

« P. -S. — On ne pouira plus dire que je ne suis 
pas solide, j'arrête pile les balles blindées avec le 
bout de mon doigt. » 

Est-ce une lettre? Au début, c'est un bulletin de 
victoire : deux avions pour cinq balles, plus un passa- 
ger : couic. Après, c'est un récit de la légende dorée, 
— la légende dorée de l'aviation : il arrête les balles 
ennemies avec ses doigts. Roland devait écrire de ce 
style-là à la belle Aude : Renconiré trois Sarrasins, 



im VIE HEROÏQUE DE Gl'YNEMEU. 

Durandal en a fendu deux, le troisième m'ajustait 
avec son arc, mais sa flèche s^est brisée sur la 
corde.... Le petit Paul Bailly a décidément raison : 
« 1 es exploits de Guynemer ne sont pas une légende 
comme ceux de Roland; en les racontant exacte- 
ment, c'est plus beau que ce qu'on pourrait inven- 
ter, » C'est pourquoi il vaut encore mieux les lui 
laisser raconter. 11 ne dit que le strict nécessaire, 
mais il y met l'accent, la rapidité et le couic. Cette 
lettre-ci est du 15 septembre {1916) : 

Du même aux mêmes. 

« Du sport. 

« Le 10*', dans un groupe de 6 dont 4 serrés à 
25 mèties. 

« En quatre jours, six combats à 25 mètres : des 
Boches en écumoire, mais qui mettent de la mau- 
vaise volonté à se casser la figure, quelques-uns 
bien touchés tout de même ; puis cinq pugilats entre 
5100 et 5 300. Aujourd'hui cinq combats dont quatre 
à moins de 25 mètres, et le cinquième à 50 mètres. 
Au premier, enrayage à 50 mètres. Au deuxième, h 
5200, le Boche d'émotion perd ses ailes et descend 
avec la carrosserie séparée sur son aérodrome; il de- 
vait avoir des bourdonnements d'oreille (16*"). Le 
troisième h bout portant, un Aviatik de chasse. Trop 
d'élan : je manque l'emboutir. Au quatrième, même 



PLEIN CIEL. 161 

plaisanterie sur un L. V. G. dans un groupe de 5 : je 
manque l'emboutir, je fais une emb;irdée : pan, une 
balle près de la lèle. Au cinquième je nettoie le 
passager (c'est le Sucette semaine), puis arrange très 
mal le pilote à 10 mètres qui, complètement désem- 
paré, finit par atterrir, visiblement avec peine, mais 
il doit être à l'hôpital.... » 

Trois lignes pour une victoire, la 16*. Et quels 
abordages de haut en bas, ou de bas en haut ! Dans 
son élan, il manque traverser l'adversaire. Les deux 
vitesses combinées, quand il pique sur son adver- 
saire, ne font pas loin de 400 kilomètres à l'heure. 
La rencontre et le tir durent à peine une seconde. 
Après quoi, le combat reprend sur d'autres ma- 
nœuvres. Qu'un savant calcule le temps laissé au 
coup d'œil et à la pensée pour diriger de tels duels! 

C'est l'époque des grandes séries sur la Somme. 
L'escadrille des Cigognes, venue la première, livrera 
huit mois de combats ininterrompus. D'autres esca- 
drilles viendront à la rescousse. L'ensemble sera 
réparti en deux groupes, l'un sous les ordres du 
coniniaudaiit Féquant, l'aulrc sous le commande- 
ment du capitaine llrocard nommé chef de bataillon. 
H devient impossible d'énumérer toutes les victoires 
de Guynemer. Force est de lechercher les jours où 
il se dépasse lui-même. Le 23 septembre est une 
date prodigieuse : il fait un coup double el il tombe 



/ 



162 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

de 3000 mètres. Le petit Paul Bailly ne voudra pas 
le croire. Il criera à la légende — la légende dorée 
de l'aviation. Pourtant le procès-verbal est là, para- 
phé par le chef d'escadrille : 

« Samedi 25 septembre. — Deux combats vers 
Kterpigriy. A 11 h. 20 abattu un Boche en feu près 
d'Aches; 11 h. 21 fais atterrir un Boche désemparé 
vers Carrépuy; 11 h. 25 abattu un Boche en feu vers 
Roye. A 11 h. 30, abattu moi-même par un obus fran- 
çais, j'écrase mon appareil près de Fescamps.... » 

Les combats se sont déroulés entre Péronne et 
Montdidier. A son père il précise davantage, et dans 
son style elliptique : 

« 22 septembre : asphyxié un Fokker en 50 se- 
condes, dégringolé « désemparé ». 

« 23 septembre : 11 h. 20. — Un Boche en 
flammes chez nous. 

« 11 h. 21. — Un Boche désemparé, passager 
tué. 

« 11 h. 25. — Un Boche en flammes à 400 mètres 
des lignes. 

« il h. 25 et demie. — Un 75 me fait sauter mon 
réservoir d'eau et toute la toile supérieure du plan 
supérieur gauche, d'où vrille aux petits oignons 
Réussi à la transformer en gljssade. Rentré à 100 
ou 180 km dans le sol : tout casse en petits bouts 



PLEIN CIEL. 103 

de bois d'allumettes, puis le taxi rebondit, se retourne 
à 45° et revient la tête en bas se planter dans le sol 
à 40 m. de là, comme un piquet; on ne pouvait 
plus le bouger. Il ne restait plus que le fuselage, 
mais il était intact : le « Spad » est solide; avec un 
autre, je serais actuellement moins épais que cette 
feuille de papier. Je suis tombé à 100 mètres de la 
batterie qui m'avait démoli; elle ne me tirait pas 
dessus, mais m'a descendu tout de même, elle le 
reconnaît sans difficulté ; c'est un coup qui m'a pris 
de plein fouet, bien avant d'éclater. Le Boche est 
tombé contre le poste du commandant Constantin. 
J'ai ramassé les morceaux. » 

Le groupe qu'il a attaqué se composait de cinq 
avions, marchant en échelons, trois en haut, deux 
pins b;is. Les deux qui volaient le plus bas fuient 
assaillis par une de nos escadrilles qui, voyant 
tomber un appareil en flammes, crut tout d'abord à 
sa propre victoire. « C'était, explique drôlement 
Guynemer — et l'on reconnaîtra le collégien de Sta 
nislas — c'était mon premier qui tombait de l'étage 
au-dessus. » Avec son « terrible zoiseau » il avait 
livi'é bataille aux trois de « létagc au-dessus » et les 
avait successivement abattus. « Le premier, dit-il 
encore, avait sur lui une carte à moitié brûlée qu'on 
lui avait certainement remise le matin même, d'après 



164 VIE HEROÏQUE DE GUYNEUER. 

la date, et qui portait en bociie : « Je pense que tu 
as beaucoup de succès en aviation. » J'ai sa photo 
•dvec sa Gretchen. Quelles têtes de Boches! U avait 
les mêmes décomtions que celui des bois de Bus.... » 
iN'est-ce pas Achille mettant le pied sur Hector et se 
parant de ses trophées? Il a un cœur de pierre pour 
ses ennemis. Il voit en eux les maux faits à la 
France, l'envahissement de nos territoires, la des- 
truction de nos villes et de nos villages, le malheur 
déchaîné sur nous, et nos morts, tant de morts que 
pleurent les foyers désertés. Nulle pitié n'entre en 
lui : il est le justicier. Il est le justicier, et quand 
un adversaire qu'il a forcé d'atterrir est blessé, il 
lui porte secours avec toute sa générosité natu- 
relle. 

Trente secondes ont séparé pour lui le Capitole de 
la Roche Tarpéienne. Après sa triple victoire, c'est 
la chute invraisemblable, inouïe, fantastique, de 
3 000 mètres de hauteur, le Spad lancé à toute vitesse 
contre le sol, rebondissant pour se ficher en terre 
comme un piquet. « Je suis resté totalement abruti 
pendant vingt-quatre heures, mais m'en tire avec 
énormément de courbature (surtout à l'endroit de 
mes bretelles looping qui m'ont sauvé la vie), et une 
entaille au genou droit offerte par ma magnéto de 
départ. J'ai ruminé pendant 3 000 mètres de dégrin 
golade la meilleure façon de m'emboulir (j'avais le 



PLEIN CIEL. 165 

choix de la sauce) : je l'ai trouvée, mais elle présen- 
tait encore 95 pour 100 de chances pour la croix de 
bois. Enfin, a// n^/i^/ »Etenpost-scriplum : «Sixième 
fois que je suis descendu : record! » 

Le lieutenant V. F..., de l'escadrille des Dragons, 
heurté à 5000 mètres en l'air par l'avion d'un cama- 
rade, fit une chute pareille sur le bois d'Âvocourt et 
fut pareillement stupéfait de se retrouver eiiticr. 11 
n'avait pas cessé de manœuvrer pendant les cinq ou 
six minutes de la descente. « Bientôt, a-t-il écrit, les 
arbres de la forêt de liesse apparaissent ; ils me 
semblent même s'approcher à une allure vertigi- 
neuse. Je coupe le contact pour ne pas prendre feu, 
et quelques mètres avant d'arriver sur eux je cabre 
de toutes mes forces mon appareil pour qu'il se pré- 
sente à plat. Un choc terrible! Un arbre plus haut 
que les autres brise mes ailes droites et me fait 
pivoter sur moi-même. Je ferme les yeux. Un second 
choc, moins violent que je n'osais l'espérer : l'appa- 
reil s'est mis sur le nez et est venu s'abattre comme 
une pierre, au pied de l'arbre qui m'avait arrêté. Je 
défais ma ceinture qui, par bonheur, a tenu, et je 
me laisse glisser à terre, tout étonné de ne pas 
senlir des douleurs affreuses. Seule, ma tête est 
lourde et le sang coule de mon masque. Successive- 
ment je respire, je tousse, je remue bras et jambes, 
ahuri de constater le fonctionnement normal de 



1C6 VIE Héroïque de guynemer. 

touîes mes facultés.... » Guynemer n'en raconte pas 
tant. En matliématicien, il calculait ses chances. 
Mais il coupait, lui aussi, les contacts et, avec le 
plus grand sang-froid, ordonnait, pour ainsi dire, sa 
chute. La suite n'est pas moins féerique. 

Les fantassins ont vu tomber la pluie d'avions. Le 
Français arrive à terre avant sa dernière victime en 
feu. Pauvre vainqueur qui n'aura pas survécu à sa 
victoire ! Ils se précipitent à son aide, croyant le 
ramasser en morceaux. Mais Guynemer s'est relevé 
seul. Il a l'air d'un spectre. Il est debout, il vit. Ces 
exaltés l'empoignent et le portent en triomphe. Un 
général de division s'est approché et commande aus- 
sitôt une prise d'armes pour lui rendre les honneurs. 
Et s'adressant à Guynemer : 

— Vous passerez la revue avec moi. 
Guynemer ne sait pas comment on passe une revue 

et voudrait bien s'en aller. Son genou le fait cruel- 
lement souffrir : 

— C'est que je suis blessé, mon général. 

— Blessé, vous ! C'est impossible. Quand on tombe 
du ciel sans se casser, on est sorcier, il n'y a pas de 
doute. Vous ne pouvez pas être blessé. Enfin, ap- 
puyez-vous sur moi. 

Et, le soutenant, le portant presque, il défile avec 
le jeune sous-lieutenant devant le front des troupes. 
Des tranchées voisines un chant monte, d'abord 



PLEIN CTEL. 167 

étouffé à demi, puis formidable : la Marseillaise. 
Elle a fleuri d'elle-même sur les lèvres des hom- 
mes. 



La commotion exige un repos de quelques jours. 
Dès le 5 octobre, il repart en campagne. Octobre 
marque, sur la Somme, une recrudescence de l'avia- 
tion allemande considérablement renforcée et munie 
d'une tactique nouvelle. Guyneiner se jette au travers 
de cette tactique du nombre. En un seul jour — le 
17 octobre — il attacjue un groupe de trois mono- 
places, puis un autre groupe de cinq. Il sort une 
seconde fois, attaque un biplace qui est secouru par 
cinq monoplaces. Une autie fois — le 9 novembre — 
il livre six combats contre des monoplaces et des 
biplaces qui piquent successivement pour se dérober. 
Ce n'est rien encore : nouvelle sortie, au cours de 
laquelle il attaque un groupe d'Albatros et de quatre 
monoplaces. « Combat dur, note le carnet, l'ennemi 
a l'avantage. » 11 rompt le combat, mais pour en 
engager un autre avec un Albatros qui surprenait le 
lieutenant Deullin à cinquante mètres. Le lendemain 
— 10 novembre — il compte deux pièces au tableau 
(les 19*^ et '20"^) : le premier, à qui il a tiré 15 coups 
à moins de 10 mètres, tombe en flammes au sud de 
Nesles; l'autre, un biplace Albatros 220 HP Mercedes, 
qui était protégé par trois monoplaces, va s'écraser 



168 VIE Héroïque de guyxemkr. 

dans le ravin de Morcourt. Ce coup double, il le 
répète le 22 du niême mois (les 22" et 25") et encore 
le 23 janvier 1917 (les 26* et 27"=), et de même le 
lendemain 24 (les 28* et 29*). Au surplus, voici 
encore une de ses lettres qui dresse le procès- verbal 
de trois jours de chasse (les 24, 25 et 2(i janvier). Il 
n'y a plus ni en-tête ni formule finale. Gomme eu 
l'air, il attaque directement. 



26 — 1 — 17. 

« ^4: janvier 1917. — il h. 25. — Tombé sur un 
groupe de cinq Boches à 2400. Je les ramène tam- 
bour battant à 800 mètres (un tendeur coupé, 
un pot d'échappement déchiré). A la fin du pugilat à 
400 mètres sur lloye, je réussis à me mettre derrière 
un monoplace de la bande. Mon moteur s'arrête. 
Obligé de pomper et de lâcher le Boche. 

« 11 h. 45. — Attaqué un Fritz, je le lâche à 
800 mètres, mon moteur bafouille, mais le Boche 
atterrit la tête en bas près de Goyancourt. Je ne le 
compte que désemparé. 

« A ce moment, je vois un Boche canonné à 2 400, 
d'où, à 11 h. 50, pugilat en règle avec un pelit 
Rumpler à deux mitrailleuses. Le pilote reçoit une 
balle dans le poumon ; le passager, qui me sonnait 



PLElî* CIEI.. if)9 

en prend une dans le genou. Les deux rôservoirs 
encaissent, tout flambe et dégringole à Lignières, 
dans nos lignes. J'atterris à côté; en repartant, une 
roue casse dans la terre labourée et gelée. En emme- 
nant le taxi, le parc me le démolit complètement. On 
l'envoie d'urgence réparer à Paris. 

« 25. — Je regarde voler les autres et rogne. 

« '2(3. — Bucquet me prête son taxi. Pas deriseur; 
simplement une vague (oh combien!) ligne de mire 
mal fichue. 

« A 12 heures. — Vu un Boche à 5800 ; un coup 
d'ascenseur. — Arrivé dans le soleil. — En virant, 
pris dans le rem«us, sale vrille. — En redescendant, 
je vois le Boche à 200 mètres qui tire; je tire dix 
coups : enrayage définitif; mais le Boche paraît ému 
et pique plein moteur et plein sud. Allons-y! Mais 
je ne me rapproche pas trop pour qu'il ne voie pas 
que je ne tire pas. L'altimètre dégringole : 1 COO, 
voilà Estrées-Saint-Denis. Je manœuvre mon Boche 
le mieux possible. Tout à eoup, il redresse et part 
sur Reims, en me salant. 

« J'essaie du bluff: je monte do 500 mètres et me 
laisse tomberdessus comme un caillou. Impressionne, 
alors que je commence à croire que cela ne prend 
pas, il recommence sa descente. Je me mets à 
dix mètres, mais chaque fois que je montre le nez, lo 
passager me met en joue La roule de Comniègne : 

it 



170 VIE IIÉUÛIQUE DE GUYNEMER. 

1 000... 800 mètres. Quand je inonlre le nez, le pnssa- 
gcv, debout, laisse sa mitrailleuse au repos et me l'ait 
signe qu'il se rend. AU rightHe vois sous son ventre 
le logement de quatre obus. 400 mètres : le Boche 
ralentit son moulin. 200 mètres, 100 mètres, 20 mè- 
tres. Je le lâche et le vois allerrir. Je tourne en rond 
à iOO mètres, et vois que je suis sur un aérodrome. 
Mais, n'ayant pas de cartouches, je ne peux les empê- 
cher de mettre le leu à leur taxi, un 200 IIP. Alba- 
tros magnifique. Quand je les vois entourés, j'atterris 
et montre aux Boches ma mitrailleuse démolie. Tôte! 
Ils m'ont tiré 200 coups : mes balles avaient avant 
l'enrayage traversé l'altimètre et le compte-tours, 
d'où émotion. Le pilote dit qu'un avion a été abalta 
Tavant-veille à Goyancourt : passager tué, pilote 
blessé aux jambes a dû être amputé de l'une au- 
dessus du genou. J'espère que cette confirmation 
originale sera acceptée, ce qui ferait 30. » 

Trente victoires, dont vingt ou vingt et une sur la 
Somme: tel est le bilan de ses extraordinaires che- 
vauchées. La dernière les dépasse toutes. Il a com- 
battu sans armes, rien qu'avec son appareil, comme 
un chevalier qui, son épée biisée, manie son cheval 
et accule l'adversaire. Quelle scène! le pilote et le 
passager allemands, prisonniers, constatant que la 
milraillciîsede Gnynemcrnopoi:vait pas fonctionner! 



PLEIN ClBl. 171 

Une fois de plus, il a imposé sa volonté. Sa puissance 
de domination a fasciné l'ennemi.... 

Quittant la Somme après six mois de luttes, a« 
début du mois de février 191 7, les Cigognes émigrent 
en terre lorraine. 



CHANT m 

AU ZÉNITH 



CHANT III 
AU ZÉNITH 



I. — La journée du 25 mai (1917). 

Le destin d'un Guynemer est de se surpasser. 
Mais une part de sa force lui vient du perfectionne- 
ment de ses armes. Que ne peut-il les forger lui- 
m^me? Le nnécanicien et l'armurier sont, chez lui, 
impatients de servir le pilote et le combattant. Rien 
de la science de l'aviation ne lui est étranger. Guy- 
nemer à l'usine est toujours Guynemer. Guynemer 
vérifiant ses mitrailleuses pour éviter de trop fié- 
quents et trop gênants enrayages, rectifiant par une 
pratique mieux entendue la disposition de ses ins- 
truments de bord et leur outillage, déploie la même 
tension nerveuse qu'à la chasse. Il veut forcer la 
matière comme l'ennemi. 



176 VIE HEROÏQUE DE CDYNEMER. 

Sur la Somme, il a abattu deux avions en un seul 
jour, puis quatre en deux jours. En Lorraine, il fera 
mieux encore. L'aviation allemande se montrait alors 
(début de 1917) très active en Lorraine. Nancy, 
longtemps, ne s'en était guère souciée. Nancy avait, 
en 1914, vu l'armée d'invasion se briser contre la 
montagne Sainte-Geneviève et le Grand Couronné. 
Elle avait subi le bombardement des obusiers géants 
et la visite des escadrilles, le tout sans rien perdre 
de sa belle humeur et de son animation. Elle était 
de ces villes du front qui se sont accoutumées au 
danger et qui peut-être y découvrent une sorte 
d'excitation au courage, au commerce et même au 
plaisir, à quoi les villes de l'arrière ne sauraient 
avoir droit. Les dîneurs de la place Stanislas avaient, 
parfois, l'occasion de se lever de table pour assister 
à quelque beau combat dans les airs, puis ils repre- 
naient leur place et leur appétit, remplaçant les 
crus du Rhin par les vins de la Moselle. Mais la fré- 
quence des incursions et les dégâts des bombes com- 
mençaient de rendre aux Nancéens de race ou de 
passage l'existence fort désagréable. L'escadrille des 
Cigognes, débarquée en février, lit prompte justice 
de ces brigandages célestes. Sa police fut rapide et 
sévère. Les avions ennemis qui survolaient Nancy 
furent vigoureusement pris en chasse et, moins d'un 
mois plus lard, les carcasses d'une Loune douzaine 



AO ZÉNITH. 177 

d'entre eux, rangées avec méthode autour de la 
statue de Stanislas Leczinski, rassuraient la popula- 
tion et servaient de spectacle au visiteur privé d'ad- 
mirer, devant les grilles de Lamour, les deux fon- 
taines monumentales consacrées par Guibal à Nep- 
tune et Amphitrite, disparues sous un vêtement 
grossier de sacs de terre. 

De ces dépouilles opimes, Guynemer a fourni sa 
part. Rien que le 10 mars, il a abattu à lui seul trois 
Boches, et le 17 un quatrième. Trois victoires en un 
jour : l'exploit était nouveau. Navarre avait eu son 
doublé du 20 février 1910 à Verdun, et Guynemer 
les siens sur la Somme; Nungesser, dans une seule 
matinée, sur la Somme encore, avait brûlé un dra- 
chen et deux avions, mais trois avions en un jour, 
cela ne s'était pas vu encore. 

Guynemer, le soir même, écrit à sa famille. Je 
transcris la lettre telle quelle : elle n'a ni entrée 
en matière ni formule finale. Le roi d'Espagne, dans 
Ruy Blas, donne des détails sur le temps avant de 
parler des six loups qu'il a tués. Le nouveau Cid se 
bat par tous les temps cl ne mentionne que sa chasse : 

« 9 heures. — Décollé sur des éclatements d'obus. 
Abattu en l'eu un Albatros biplace à 9 h. 8. 

tt 9 h. 20. — Attaqué avec Dcullin un groupe de 
trois Albatros monoplaces célèbres sur le front de 



178 VIE HEROÏQUE DR GUYNEMER. 

Lorraine. A 9 h. 26, j'en descends un presque 
intact : pilote blessé, lieutenant von Hausen, iie\eu 
du général. Et Deullin en descend un autre en leu 
en même temps. Vers 9 heures, Dorme et Augei 
attaquent et grillent un biplace. Ces quatre Boches 
sont dans un quadrilatère dont les côtés ont 5 kilo- 
mètres, 4 kil. 5, 3 kilomètres, 3 kilomètres. Ceux 
qui étaient au milieu n'ont pas dû s'embêter, mais 
ils étaient affolés. 

« i 4. h. 30. — Abattu un biplace Albatros en feu. 

« Trois Boches dans nos lignes dans ma journée... 
Ouf! 

« G. G. » 

C'est ce lieutenant von Hausen que le lieutenant 
Guynemer — il a été nommé lieutenant au mois de 
février, il sera capitaine au mois de mars — traite 
avec humanité et courtoisie dès qu'il atterrit. Guy- 
nemer qui, dans les citations, était jusqu'alors un 
« brillant pilote de chasse » devient un « piloto 
de chasse incomparable ». 

De Lorraine, les Cigognes, au commencement 
d'avril, vont nicher sur un plateau de la rive gauche 
de l'Aisne, en arrière de Fismes. De nouveaux évé- 
nements se préparent : après le retrait des troupes 
allemandes sur la ligne Ilindeuburg, l'armée fran- 



AU ZÉMTH. 179 

çaise, en liaison avec l'armée anglaise qui doit atta- 
quer les falaises de Vimy (9-10 avril 1917), va entre- 
prendre cette vaste offensive qui, de Soissons à 
Aiiberive en Champagne, battra, comme une lame 
de fond, les pentes du Chemin des Dames, des col- 
lines de Sapignoul et de Brimont et du massif de 
Moronvillei^. Une immense espérance soulève les 
poitrines, une allégresse sacrée emporte les hommes. 
La douleur et le sang n'ont pas empêché ce prin- 
temps de 1017 de fleurir en sublimes ardeurs de 
libération et de sacrifice. 

L'aviation, coininc à la bataille de la Somme, fut 
au cours de la bataille de l'Aisne en union étroite 
avec le commandement et avec les autres armes. 
Sans doute demoure-t-elle dans une triple dépen- 
dance qui limite ses possibilités de rendement : la 
qualité des appareils, la production des usines, la 
puissance de l'aviation adverse. Mais si, du premier 
coup, elle ne put imposer sa suprématie et con- 
quérir la maîtrise de l'air, ainsi qu'elle avait pu 
en concevoir le projet, elle s'obstina et se for- 
tifia. Ses succès, pou à peu, s'aftinnèrent et gran- 
dirent. Elle trouvait en face d'elle un ennemi qui 
venait d'accomplir, dans le domaine de l'aéronau- 
tique, de prodigieux efforts. 

Dès le mois de septembre 1916, le haut comman- 
dement allemand, mettant à profit les terribles 



180 VIE UÉaOIQUE DE GUYNEMER. 

leçons de la Somme où son aviation avait éprouvé 
tant de pertes et subi de si rudes échecs au cours 
des trois mois précédents, décidait une réorganisa- 
tion presque totale de son aéronautique. Le pro- 
gramme Ilindenburg comprenait une refonte de la 
direction et de la conutruction ensemble. Un décret 
du 25 novembre (1916) détacha des autres armes 
l'arme des forces aériennes [Luftstreikràfté) qu'elle 
plaça, tant au point de vue de son emploi qu'au 
point de vue technique, sous les ordres d'un officier 
général, le Kommandeur der Luflstreitkràfte. A ce 
poste de Kommandeur qui aurait à gouverner tout 
l'ensemble, aussi bien la construction dos appareils 
que l'instruction et la tactique des piloles, était 
appelé le gêner al-leutnant von Hoeppner, avec le 
lieutenant-colonel Thomsen pour adjoint. Les esca- 
drilles, au nombre de plus de 270, furent réparties 
en escadrilles de bombardement, de chasse, de pro- 
tection et de campagne, ces dernières chargées des 
reconnaissances, des prises de photographies, des 
réglages d'artillerie, des liaisons avec l'infanterie. 
La plupart des nouveautés de ce programme Ilinden- 
burg étaient servilement empruntées à l'aviation 
française. Comme pour le réglage du tir, précédem- 
ment, l'Allemagne nous suivait dans la voie des 
liaisons avec riufanterie. « L'aviateur d'infanterie 
consciencieux, dira un compte rendu du comman- 



AU ZÉNITïi. 181 

dant de l'aéronautique de la V* armée (armée de 
Verdun), est le seul moyen d'information digne de 
confiance pendant le combat.... » Et le Kronprinz, 
commandant le groupe d'armées, commentant cette 
phrase, tirera les conclusions du compte rendu : 
« Ces enseignements montrent de nouveau que, par 
un emploi régulier de l'aviation d'infanterie, le chef 
peut être constamment renseigné sur le développe- 
ment du combat. Toutefois, la condition préalable 
d'un travail fructueux dans le combat est d'avoir 
fait auparavant de nombreux exercices avec l'infan- 
terie, les mitrailleuses, l'artillerie, le personnel de 
liaison. La tâche de l'aviateur d'infanterie augmente 
en difficultés avec les intempéries, le labourage du 
sol par les obus, la violence de l'action ennemie, le 
fléchissement de nos propres troupes. Lorsque toutes 
ces conditions défavorables se présentent ensemble, 
l'aviateur d'infanterie ne peut remplir sa tâche s'il 
n'est pas partieulièrement entraîné. L'aviateur d'in- 
fanterie doit prendre souvent contact avec les autres 
armes ; autant que possible, la troupe à terre doit 
connaître personnellement son aviateur d'infanterie. 
Celni-ci doit pouvoir se faire comprendre de l'infan- 
terie si les panneaux de signalisation font défaut....» 
iMais ces avions destinés aux liaisons avec l'infan- 
terie et l'artillerie doivent être couverts au cours de 
leurs manœuvres par des escadrilles de protection. 



182 VIE HÉROÏQUE DE GlTVTv'EMKR. 

Ils le seront plus erficacement par les escadrilles de 
chasse qui vont au loin porter le tiouble ou la mort, 
ou qui barrent les Lignes et arrêtent les incursions 
adverses. Marchant là encore sur nos traces, l'Alle- 
magne développe ses escadrilles de chasse pendant 
tout l'hiver 1916-1917; au printemps suivant, eile 
en a plus de quarante à sa disposition. Avant la 
guerre, elle s'était presque uniquement orientée 
dans la voie de l'aéroplane lourd. Elle revient à nos 
modèles de fabrication, et après avoir transposé 
notre Morane en son Fokker, la voici qui transpose 
noli'e Nieuport en son Albatros. Son Albatros mono- 
place 160 IIP, avec le moteur fixe Mercedes ou Benz. 
devient le type habituel de ses escadrilles de chasse. 
Elle l'arme, en géii.éral, de deux mitrailleuses 
Maxim d'infanterie fixes à travers l'hélice. Enfin on 
commence de voir apparaître, dans ses bombarde- 
ments, la série de ses bimoteurs (Gotha 520 HP, 
Friedrichshafen et A. E. G. 450 IIP) à grande puis- 
sance. 

En tactique, elle ne tarde pas à renier l'alliludi; 
défensive qu'elle avait adoptée au début de la 
Somme. Elle pratique les concentrations de forces 
susceptibles d'obtenir, au moins momentanément, 
la maîtrise de l'air sur un point important, quitte à 
dégarnir les secteurs calmes et à refuser la lutte 
partout ailleurs. Elle évite la di-^i^ersion, elle mé- 



AU ZEN nu. 183 

nage les aviateurs pour leur demander, quand il 
convient, un maximum d'efforts. La soumission de 
l'aviation aux autres armes nous est empruntée 
comme la plupart de ses innovations. « L'aviation, 
dit un règlement, doit être animée d'un ardent esprit 
offensif dans le cadre d'une étroite subordination 
aux volontés du commandement. » 

Cet esprit offensif n'empêche point l'ennemi de 
préconiser la prudence dans ses rondes et recon- 
naissances. L'aviateur allemand ne doit livrer ba- 
taille que s'il en a reçu l'ordre. 11 ne croite jamais 
seul, mais généralement par groupe de cinq. Pour 
un Boelcke qui cherche la hauteur, plonge sur l'ad- 
versaire eri le mitraillant et pratique ainsi le fau- 
connage à la Guynemer, la plupart suivent le 
fameux von Richtofen qui tourne en rond en es- 
sayant d'induire l'adversaire à le suivre et qui 
décrit alors une spirale horizontale ou des boucles 
pour se placer derrière lui : il fait au surplus cou- 
vrir son mouvement par les avions qui l'escorient. Il 
convient d'ajouter que le contrôle des victoires se 
contente de la parole du pilote au lieu d'exiger, 
comme chez nous, des témoignages concordants sur 
la chute des appareils dans les lignes ennemies, ce qui 
explique les chiffres libéralement accordés à un Rich- 
tofen, à un Werner Voss. Ceux de nos Guynemer, dt 
nnsNunfïesseretdpnnsDormtî ont une autre autorité. 



i84 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

Or, l'ennemi s'atlendait à subir, en avril 1917, 
une attaque en niasse de l'aviation française sur 
l'Aisne. Il avait pris ses mesures pour y parer. Un 
ordre de la VIP armée prescrit que toutes les for- 
mations aériennes doivent être alertées dès que 
l'approche d'un grand nombre d'avions français est 
signalée : les appareils rejoignent sans délai leur 
parc en évitant tout contact inégal; les ballons sont 
abaissés à une faible hauteur ou même tirés à terre. 
Puis, le commandant de l'armée donne au contraire 
l'ordre d'offensive et fixe l'heure de départ; à l'heure 
dite, tous les appareils disponibles se rassemblent à 
faible hauteur, en deux grandes masses au-dessus 
de régions déterminées à l'avance, les escadrilles de 
chasse volant au-dessus des autres appareils. Ces 
doux masses se portent ensuite à l'attaque en ga- 
gnant de la hauteur. L'ennemi doit être atteint au- 
dessus des lignes, assailli avec la dernière énergie 
et poursuivi jusqu'au moment où l'on arrive dans la 
zone de feu des batteries anti-aériennes françaises. 

On le voit, ïesprit offensif de l'aviation allemande 
ne l'amène pas jusqu'à chercher ou accepter le 
combat au-dessus de nos lignes. Mais elle tend de 
plus en plus à grouper le nombre de ses escadrilles 
et à les masser. Si nos progrès dans les airs ont pré- 
cédé et orienté ceux de notre ennemi, celui-ci a su 
appliquer sa méthode organisatrice à nous rattraper. 



AU ZÉNITH. 185 

Nous avions, nous-mêmes, perfectionné avec le plus 
gi'and soin notre matériel, nos écoles de pilotage, 
notre inslruction. Le Spad que nous avions inauguré 
sur la Somme assurait sur l'Aisne à nos chasseurs 
un outil de premier ordre dont la robustesse, la 
vitesse horizontale et ascensionnelle, la maniahilité 
leur permettaient de se mesurer avec avantage contre 
le meilleur Albatros. Une bataille moderne est ainsi 
précédée d'une formidable rivalité des usines, de la 
fabrication, des transports. De celle préparation qui 
réclame des jours, des semaines et des mois, le 
commandement va faire une elfrayante machine 
vivante. 

La personne humaine n'y est perdue qu'en appa 
rence. Sans doute une bataille est-elle une œuvre 
collective à quoi chacun apporte sa contribution, du 
chef suprême au casseur de cailloux sur les routes. 
Mais dans cette colossale entreprise, dans celte 
débauche de matériel, dans cet agencement méca- 
nique dont tous les rouages semblent réglés à 
l'avance, c'est encore ce pauvre petit homme de chair 
qui marque l'avance ou l'arrêt. Le servant d'une 
mitrailleuse ou d'un canon, les défenseurs d'une 
tranchée ou d'un ouvrage, le chef d'une section iso- 
lée qui prend l'initiative de tenir ou d'attaquer, le 
pilote d'un avion de chasse qui crée la liberté des 
airs, l'observateur dun avion d'infanterie qui trans- 
is 



1X6 VIE Héroïque de guvnemer. 

mot les renseignements à temps, combien d'autres 
qui croyaient à peine lier leur action à l'action géné- 
rale, rien qu'en faisant et comprenant leur devoir, 
ont pu provoquer d'incalculables résultats, comme 
le jet d'une pierre dans un lac piovoquc h sa sur- 
face des cercles qui vont s'agrandissant jusqu'aux 
rives opposées. 

Parmi ces combattants de l'Aisne, Guynemer est 
à son poste à l'escadrille des Cigognes. AU right : 
ça dégringole] écrit-il laconiquement à sa famille. 
Je crois bien : le 25 mai, il a dépassé toutes les 
prouesses connues en aviation : il a abatlu quatre 
appareils ennemis. Le carnet de vol résume au plus 
court ces quatre combats : 

« 8 h. 50. — J'abats un biplace qui perd une aile 
et s'écrase dans des arbres à 1 200 mètres nord-nord- 
ouest de Corbeny. 

« 8 h. 31, — J'en abats un autre, biplace, en feu 
sur Juvincourt. Fais piquer avec le capitaine Augcr 
un biplace jusqu'à 600 mètres, à un kilomètre de nos 
lignes. 

« Abattu un D. F. W.' en feu à Courlandon. 

i. Le D. F. W. {Deutsche Flugzeug Werke) est un avion de 

reconnaissance armé de deux mitrailleuses dont une tirant à 
);:iv."is rhc!ice, l'autre sur tourelle h l'arrière. Il a 15 iiirNos 
(l'envergure, 8 mètres de longueur. Il a un moteur lieiii 



AU ZÉNITH. i87 

« Abattu un biplace en feu entre Guignicourt et 
Condé-sur-Suippes. Dispersé avec le capitaine Auger 
un groupe de six monoplaces. » 

Or, Son Excellence le general-leutnant von 
lîoepnner, Kommandeur der Luftstreilkrafte ou 
commandant des forces aériennes de l'armée alle- 
mande, interviewé le surlendemain 27 mai par les 
journalistes officiels qu'il avait pris soin de rassem- 
bler, leur affirma, pour que ce fût répété à l'Alle- 
magne, et à l'univers si possible, la supériorité des 
appareils et des aviateurs allemands. « Quant aux 
aviateurs français, ne craignait-il pas de déclarer 
avec un sens précieux de l'actualité, ils n'engagent 
le combat que s'ils se sentent sûrs de la victoire; 
s'ils ne s'estiment pas les plus forts, ils préfèrent 
renoncer à l'exécution de leur mission plutôt que 
d'engager une lutte dont le résultat serait dou- 
teux. » Et les journalistes officiels s'empressèrent 
de reproduire dans les gazettes du 28 mai une aflii- 
mation aussi solennelle. 

I/un d'eux, un peu plus tard, revenant sur l'avia- 
tion française du Chemin des Dames, prendra Guy- 
nemer lui-même à partie dans la Badische Presse^ : 

800/225 ITP., 6 cylindres. Sa vitesse en palier à 3000 mètres 
serait d'environ 150 kilomètres à l'heure. — Un avion de ce 
type est exposé aux Invalides depuis juillet 1917. 
1. Badiiche Presse du 8 août 1917, 



188 VIE Héroïque de guynemer. 

« Celui qui vole là haut, c'est le célèbre Guynemer. 
Il est le rival des plus audacieux pilotes allemands, 
la gloire de l'aviation française, un « as », ainsi que 
les Français désignent leurs plus hardis comhatlants 
de l'air. C'est un adversaire redoulahle, car il est 
absolument maître de son rapide appareil et de plus 
excellent mitrailleur. Mais l' « as » n'accepte un 
combat dans les airs que dans les conditions les 
plus favorables pour lui. Il survole les lignes alle- 
mandes à une altitude qui varie de C'OOO à 
7 000 mètres, hauteur où ne peut l'atteindre aucun 
canon de défense anti-aérien. Ses vols n'ont jamais 
un but d'observation, car de cette hauteur il ne peut 
rien distinguer; il ne peut même pas remarquer les 
mouvements des troupes allemandes. Guynemer 
n'est qu'un aviateur de chasse qui attaque l'avion 
ennemi. Dans ce domaine ses triomphes sont nom- 
breux, bien qu'il ne soit pas un Richtofen. Il est très 
prudent dans ses attaques. Volant toujours, comme 
nous l'avons dit, à peu nrès à 6000 mètres d'altitude, 
il attend qu'un avion s'élève des lignes allemandes ou 
y retourne. Alors il fonce sur lui comme un faucon 
et ouvre le feu avec sa mitrailleuse. Qu'il réussisse 
à blesser l'adversaire ou que celui-ci, non touché, 
accepte le combat, Guynemer se réfugie dans les 
lignes françaises à la vitesse de 250 kilomètres à 
l'heure que lui permet son moteur très puissant. 



AU ZENITH. 189 

Jamais il n'accepte le combat à armes égales- 
Chacun chasse comme il peut. » 

Chacun chasse comme il peut. Donc, le 25 mai, 
dans sa ronde du matin, le très prudent Guyncmer 
aperçoit une patrouille de trois appareils ennemis 
qui volent vers nos lignes. Ce sont des biplaces, 
moins maniables que les monoplaces, mais combien 
plus dangereusement armés! Sans doute, seul contre 
trois, s'estime-il sûr de la victoire? Comment enga- 
gerait-il une lutte dont le résultat serait douteux? 
Il fonce sur ses trois adversaires, qui prennent la 
fuite. Il atteint l'un d'eux, le manœuvre pour 
l'amener dans son champ de tir, réussit à se placer 
légèrement au-dessous, tire et, dès les premières 
balles, l'appareil ennemi pique et tombe en flammes 
au nord de Corbeny (nord-est de Craonne). 

Le danger, pour le monoplace, est la surprise de 
l'arrière. Guynemer, virant, découvre un second 
adversaire qui revient sur lui. De bas en haut il tire 
encore et, comme le premier, à quelques secondes 
d'intervalle, l'avion prend feu et coule embrasé. 

Sur ce doublé qui lui a pris quelques secondes, 
Guynemer est rentré au camp. Mais le combat 
l'excite, ses nerfs se tendent, sa volonté se durcit. 
De nouveau le voici dans les routes des airs. Vers 
midi, un aviateur allemand ose survoler notre camp 
d'aviation. Comment a-t-il fianchi le barrage? Pour 



190 VIE HEROÏQUE DE GUYNËMER 

monter si haut le chercher et l'atteindre, quelle que 
soit la force ascensionnelle des appareils, il faut 
quelques minutes, le temps pour l'ennemi de s'cnfuif 
apivs avoir accompli sa mission de reconnaissance. 
Or, tous les avions sont rentrés, tous, sauf Guynemer. 
Sur le champ d'aviation, mécaniciens et pilotes, tout 
le monde regarde en l'air, les uns avec leurs ycnx 
exercés, les autres avec des jumelles. Quelqu'un 
s'écrie tout à coup : 

— Voici Guynemer ! 

— Alors le Boche est f.... 

Guynemer arrive en coup de foudre. D'un peu en 
arrière et dessous il tire. On n'entend qu'un coup de 
la mitrailleuse. L'avion tomhe à pic, le moteur à toute 
vitesse vient s'enfoncer dans le sol à Coiirlandon, 
près de Fismes. D'une balle à la tète, d'une seule 
balle, Guynemer a tué le pilote. 

Le soir, enfin, le très prudent Guynemer sort une 
troisième fois. Vers sept heures, sur les jardins de 
Guignicourt, c'est-à-dire au-dessus des lignes enne- 
mies, un quatrième appareil, abattu par lui, tombe 
en flammes. 

Très prudent, c'est bien la dernière épilhète qu'on 
eût pensé voir accolée au nom de Guynemer, qui 
rentre hahitucllcmentavec des balles dans son appa- 
reil et jusque dans ses habits. Le Boche, décidéuient, 
a le sens de la vérité, et môme des nuances. 11 a le 



AD ZÉNITH. 191 

goût de la mesure. Il est magnanime envers ses 
ennemis. En un mot, il est le Lloche. 

... Pour annoncer une victoire, Guynemer, quand 
il rentre au camp, fait chanter son moleur. 11 des- 
cend du ciel sur la cadence de VÀir des lampions. 
Tous les hangars voisins sont avertis. Et aussi tous 
les cantonnements, tous les entrepôts, tous les 
dépôts, tous les abris, toutes les ambulances, toutes 
les gares, enfin toutes ces villes disséminées qui 
représentent les arrières d'une armée. Or, le mo- 
teur, cette fois, a chanté avec tant d'insistance que 
chacun, le nez en l'air, a écoulé et interprété : 

— Kotre Guynemer a fait des siennes. 

Déjà l'aventure courait de bou^ lie en bouche. Il y 
a toujours des gens pourvoir et des gens pourporter 
les nouvelles. Ce n'était pas un avion qu'i7 avait 
flambé, mais bien deux, l'un sur Corbény, l'autre 
sur Juvincourt. A peme était-on d'accord qu'il fallait 
se garer d'un troisième appareil qui dégringolait en 
flammes sur Courlandon, près de Fismes. Celui-là, 
tout le monde le vit, car tout le monde crut le rece- 
voir sur la tèle. Il tombait en plein dans les rassem- 
blements. Et le moteur qui chantait informa la foule 
du nom du vain(iueuF. 

Mais voici qu'à la tombée du jour le moteur 
chante encore. Ah! par exemple, c'est incroyable! 
Une, deux, trois, quatre vicliraes. Quatre avions 



19t VIE HEROÏQUE DE GDYNEME». 

morts en une journée et par le fait d'un seul pilote ! 
De mémoire de fantassin, d'artilleur, d'homme du 
génie, de territorial, d'Annamite, de nègre, cela ne 
s'est jamais vu. Et des gares, des ambulances, des 
abris, des dépôts, des entrepôts, des cantonnements, 
par cette soirée de mai où le couchant se prolonge, 
tout ce qui manie la pelle, la pioche, le fusil, tout ce 
qui pose des rails, décharge des wagons, empile des 
caisses, casse des cailloux, tout ce qui panse des 
blessés, drogue des malades, porte des morts, tout 
ce qui travaille, tout ce qui se repose, tout ce qui 
mange, tout ce qui boit, tout ce qui vit en un mot, 
marche, court, se presse, s'agite, se précipite, prend 
le chemin du camp, franchit les clôtures, envahit les 
hangars, contemple les oiseaux rangés, dérange les 
mécaniciens, réclame Guynemer. Une ville est là 
qui heurte les bois et les toiles des baraques. 

— Guynemer dort, a dit quelqu'un. 

Alors, sans protestations, sans vacarme, sans 
bruit, cette foule s'écoule, s'éloigne, se disperse, se 
perd dans les champs, s'enfonce dans la nuit qui 
vient, va reprendre sa place dans les vallonnements 
qui bordent le champ de bataille. Tel fut le soir de 
la plus grande victoire aérienne. 



II. — Visite à Guynemer, 



Dimanche 3 juia 1917. 

Ce premier dimanche de juin, les femmes des vil- 
lages d'aleiiiour sont venues rendre visite au camp 
d'aviation. Il est sévèrement défendu d'y entrer, mais 
on peut jeter un coup d'oeil, assister d'un peu loin 
aux départs et aux atterrissages. Le plein soleil fait 
ressembler ces paysages de France aux campagnes 
de Grèce : des vallons qui s'allongent, des collines 
couronnées d'arbres, une mesure, une harmonie 
des lignes dont la lumière crue accentue la netteté 
et la régularité. On cherche sur les hauteurs des 
colonnades de temples. 

Ces mouvements du sol conduisent le regard aux 
falaises de l'Aisne. Au delà, c'est la dure bataille qui 
continue, mais on en perçoit à peine les rumeurs. 

Pourquoi les bonnes femmes des vilbiges sont-elles 
attirées vers ce camp d'aviation plutôt que vers tel 
autre, celui-ci, par exemple, dont les hangars s'aper- 
çoivent sur le plateau voisin? Elles savent que, s'il 



194 VIE HEROÏQUE DE GUVNEMER. 

iiy a pas ici de temple, il y a de jeuiiies dieux. Elles 
voiuhaient voir Guynemer. 

La tradition orale, ailée elle aussi, a porté au 
loin, de hameau en hameau, de ferme en ferme, 
les exploits du 25 mai. Et le lendemain 'ÎC, on le 
sait encore, Guynemer a vidé à nouveau les cieux. 

Déjà plusieurs aviateurs ont atterri, dont les noms 
sont célèbres. Mais la mémoire populaire ne peut 
retenir toute une mythologie. Voici qu'un avion des- 
cend en gracieuses spirales et, après une dernière 
courbe, vient doucement se poser et rouler jusqu'au 
bord de la balustrade. 

— Guynemer! 

La nouvelle a gagné de proche en proche. Elle n'a 
pas été annoncée loul haut, elle n'a été que chucho- 
tée ainsi qu'il convient à la céleste venue. Le pilote 
n'a même pas aperçu cette foule qui se recueille en 
le regardant. Il a ôlé la visière de son casque et 
montré sans le savoir son visage soucieux. Il inspecte 
avec sévérité le mécanisme de son arme. II a ren- 
contré deux ennemis qu'un enrayage de sa mitrail- 
leuse a sauvés. Comme les peintres d'autrefois 
broyaient eux-mêmes leurs couleurs et assuraient à 
leur art la protection de la durée matérielle, il 
semble s'irriter de n'avoir point forgé ses armes lui- 
même, fabriqué lui-même son moteur, ses ailes, sa 
Yickers et ses balles. 



AU ZÉNITH. 195 

Enfin il consent à se séparer de sa monture. Il 
quitte son lourd vêtement de guerre. Le centauredes 
airs redevient un homme, et un grand jeune homme 
leste qui va sélancer vers le baraquement le plus 
proche et disparaître sans avoir remarqué cette foule 
qui le boit des yeux et dont un incident va lui révéler 
la présence. Un soldat s'est mis en travers de son 
chemin et braque sur lui un petit appareil photogra- 
phique. 

— Vous permettez, mon capitaine? 

— Faites vite. 

Il a accepté de mauvaise humeur. Il s'est arrêté et 
voit enfin toutes ces tètes de bonnes femmes en 
extase. Il a un geste découragé. Le front s'est barré, 
l'attitude s'est figée, le portrait ne sera pas bon. 

Que tous ses portraits lui ressemblent peu ! Qu'il 
soit assez grand, mince, maigre, presque imberbe, 
l'ovale yllongé, le profil régulier, le teint ambré, les 
cheveux très noirs rejetés en arrière, tous ces traits 
donnent-ils une idée de la force qui est en lui? Les 
yeux, les yeux bruns aux points d'or, le révùb'nl 
davantage. Il leur doit la surveillance de l'espace el 
la promptitude de la décision née du coup d'œil. Ils 
sont sa garde et sa puissance d'attaque. Leur regard 
est si direct et brutal qu'il se sent pour ainsi dire 
physiquement. Puis, il devient si vite rieur et presque 
gamin. Leur flamme court sur les objets qui l'inté- 



196 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEiiEIl. 

ressent, problèmes de vitesse, probU'mes de ma. 
nœuvres, problèmes de tir, les entoure, les fixe, les 
embrase. 

Rien chez Guynemer de la puissante carrure d'un 
Navarre dont la tête au profil accusé et la large poi- 
trine font un dessin d'aigle au repos, abaissant le 
bec sur la gorge renflée, ou d'un Nungesser avant 
les blessures — héroïque Nungesser au corps dévasté 
qui a rejeté la réforme et voulu ajouter à ses trente 
victoires celle qu'il a remportée sur la douleur et 
la gène physique. Rien de leur instinct, de leur 
intuition. Une forte culture scientifique l'avait pré- 
paré aux études de mécanique. Mais il apportait 
dans la science du vol une ardeur tout amoureuse. 
Il y a dans ses recherches de la frénésie volontaire, 
dans sa méthode une violence logique. Tout, en lui, 
est force nerveuse et, pour ainsi dire, électrique. 
Comme la foudre au fer, le danger lui arrache des 
étincelles, — des étincelles de génie. 

Car ses plus audacieuses entreprises ont été mô- 
dilées et réfléchies. Il réalise avec une témérité folle 
des coups préparés. Dans la lutte, les idées crépitent 
en lui et rejoignent la vitesse et la sûreté de l'ins- 
tinct : mais à l'origine se retrouve toujours l'élément 
spirituel. 

11 est déjà bien lard pour lui parler de cette 
fameuse journée du 25 mai. Non qu'il répugne le 



AU ZÉNITH. 197 

moins du monde à raconter ses chasses. Tl les dé- 
taille, au contraire, comme des coups heureux au 
poker, avec le même amusement et les m«5ines airs 
initiés. Il n'a pas l'ombre d'sfîeclalion, pas l'ombre 
de pose : une simplicité et une flerté d'enfant. C'est 
la troisième aventure qui lui a laissé le meilleur seu- 
venir. Il revenait pour déjeuner : l'audacieux survo- 
lait le camp et s'était mis dans le soleil, Guynemer 
l'a tiré de dessous : une balle, la mort, la chute. 

Et sur ce récit bref, éludé, qui lui arrache un rire 
frais, un rire de jeune lille, les yeux de Gliynomer 
se ferment. Il a sommeil, comme à Compiègne au 
retour de sa première chasse après Verdun. Il est 
sorti deux fois déjii, il veut nettoyer l'espace une 
troisième. Auparavant, il convient qu'il se repose. 

...Quel mouvement surlechamp d'aviation ! 11 est 
six heures et demie du soir : le temps est radieux, 
pas un nuage au ciel. Peut-on tenir pour nuages ces 
tout petits flocons blancs, à peine visibles, qui font 
des taches claires dans le bleu? Mnis ces taches s? 
multiplient. Une patrouille ennemie a pu franchi» 
les lignes et venir au-dessus de nous. On compte 
deux, trois, quatre avions que les éclatements de hos 
obus encadrent. Voici les nôtres : un. deux, trois 
Spads qui accourent à grande allure. L'ennemi >a- 
t-il accepter la bataille? 



19» VIE Héroïque de guynemer. 

Tandis que nous fouillons l'espace avec nos yeux 
ou nos jumelles, surgit Guynemer à côté de nous. Il 
a été réveillé, il accourt, d'avance il ^ole. Deux de 
ses camarades, le capitaine Auger, le lieutenant 
Raymond, bondissent comme lui sur leur appareil. 
Guynemer se laisse habiller. Il n'a qu'une idée, il ne 
voit qu'un point dans le vaste ciel. Ses yeux enflam- 
més fixent ce point comme s'ils pouvaient tirer sur 
lui. Car il n'y a plus qu'un point essentiel en effet. 
Trois des avions allemands ont fait demi-tour, 
s'esquivent en toute hâte, abandonnant leur cama- 
rade qui continue sa mission hardiment, insolem- 
ment, soit qu'il ait trouvé route barrée, soit qu'il 
compte sur sa force et sa vitesse. 

Comment oublier cette vision : le profil droit de 
Guynemer légèrement soulevé, les yeux illuminés, 
hypnotisé par ce point dans l'espace, tout l'être 
vibrant vers la conquête comme la flèche posée sur 
l'arc tendu? Avant de cacher son visage sous le 
masque, il fixe la direction à ses compagnons : 

— Droit sur lui. 

Les yeux, non le geste, ont désigné la victime. Les 
moteurs ronflent, les hélices tournent, les avions 
roulent, puis s'enlèvent du sol et premient d'emblée 
la verticale. Là-haut, le combat a commencé. Arri- 
veront-ils assez tôt pour y prendre part? Là-haut, 
c'esl-à-dlre à quatre mille, plutôt à cinq mille 



AU ZENITH. 169 

mètres. Combien de temps leur faudra-t-il pour 
atteindre celte altitude? 

L'avion allemand est poursuivi. Le Spad qui l'at- 
taque cherche à le placer dans son champ de tir. 
Mais l'ennemi est sans doute un pilote de premier 
ordre, car il ne se laisse pas manœuvrer. 11 garde sa 
hauteur, il tourne, il vire, se maintient dans les 
angles morts de son adversaire, cherche à l'amener 
lui-même dans sa ligne de mire. La chasse se pro- 
longe ainsi en larges cercles. Puis l'Allemand croit 
être maître de la direction et file à toute vitesse vers 
les falaises de l'Aisne. Mais le Spad gagne un peu 
sur lui et de nouveau les grands cercles se tracent 
dans le ciel. Un autre Spad, un autre encore appa- 
raissent. C'est la meute qui veut forcer le cerf. L'en- 
nemi multiplie les ruses, utilise la brume ou le 
soleil. Voici qu'on perçoit le tac-tac d'une mi- 
trailleuse. Cette fois il est tiré. Il échappe encore. 
Le combat dure depuis un bon quart d'heure. Alors, 
c'est l'hallali. Guynemer et les deux autres aigles 
partis avec lui arrivent à la rescousse. Le Spad qui, 
depuis le début, s'est accroché à l'avion allemand, a 
pu se placer en dessous et tirer à nouveau. L'avion 
allemand pique brusquement. Est-il touché? va-t-il 
s'effondrer? Non, il se redresse et repart. Mais Guy- 
nemer, le nouvel arrivant, le cueille au passage. Sa 
mitrailleuse entre en action : deux ou trois coups, 



200 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

l'ennemi s'écroule, il va s'écraser sur Muizon, au 
bord de la Vesle'. 

Et, dans le soir qui vient et qui de tons roses et 
violets baigne l'horizon du côté du couchant, un à 
un les grands oiseaux rentrent au nid. Vainqueurs, 
ils se livrent à tous les exercices, à toutes les 
cabrioles de la voltige aérienne : spirales, vrilles, 
renversements, retournements, loopings, piqués. 
C'est la danse dans les airs, la farandole céleste, 
l'hymne de gloire. Les dieux descendent, et le der- 
nier de tous, Guynemer, attardé dans une suprême 
ronde, Guynemer qui, son casque ôté, reçoit sur le 
visage encore tendu par la bataille, les derniers 
reflets du jour, Guynemer qui semble le dieu inspiré 
de la Jeunesse française.... 

i. Cet avion ne figure pas dans le compte de Guynemer, ce 
qui donnera une idée de la sévérité de nos contrôles : il a été 
allribué à celui de nos aviateurs qui l'avait tiré le premier . 



m. — Guynemer dans les camps. 



Sur la Somme, Guynemer est un de nos paladins. 
Mais, sur l'Aisne, après la journée du '25 mai, Guy- 
nemer est roi. Nul adversaire ne tient les airs devant 
lui. Sa témérité, déjà invraisemblable, ne connaît 
plus de limites. Le 27 mai, il attaque seul six 
biplaces sur Aubérive à une hauteur de 5000 mètres, 
et les ramène à 3600, puis fonce sur un groupe de 
huit autres appareils qu'il disperse, l'un d'eux, la 
toile du fuselage arraché, s'étant écrasé dans les 
trous d'obus. Il lait songer au Cid Campeador h qui 
le cheiji Jabias disait : 

.... Vous éclatier, avec dos rayons jusqu'aux deux. 
Dans une préséance éblouissanla aux yeux; 
Vous marchiez, entouré d'un ordre de bataille; 
Aucun sommet n'était trop haut pour voire taille, 
Et vous étiez un fiLs d'une telle fierté 
Que les aigles volaient tous de voire co'é.,.. 

Sea exploits sont incomparables, ses rondes <!e 



2(i'2 VIE Héroïque de guynemer. 

chasse jeltenl reiïroi et la mort dans l'espace. Le 
5 juin, après avoir attaqué et abattu un Albatros à 
l'est de Berry-au-Bac, il poursuit à l'est de Reims un 
D. F. W. qui a déjà soutenu des combats avec 
d'autres Spads. « J'enraye à bout portant, dit le 
carnet de vol. A ce moment le passager fait « Kama- 
rade », je lui fais plusieurs fois signe de piquer 
dans nos lignes. Il continue vers les siennes. A 
2200 je desenraye et tire quinze coups. L'appareil se 
retourne brusquement en projetant le passager et 
s abat dans la forêt de Berru. » La journée d'un Guy- 
nemer, après ces deux victoires (les 44* et 45') n'est 
pas terminée : il attaque successivement encore un 
groupe de trois, puis un groupe de quatre appareils, 
et revient avec des balles dans son avion. 

Cependant il a été nommé le 11 juin (1917) offi- 
cier de la Légion d'honneur — à vingt-deux ans — 
avec cette citation : « Officier d'élite, pilote de com- 
bat aussi habile qu'audacieux. A rendu au pays 
d'éclatants services, tant par le nombre de ses vic- 
toires que par l'exemple quotidien de son ardeur 
toujours égale et de sa maîtrise toujours plus grande. 
Insouciant du danger, est devenu pour l'ennemi, 
par la sûreté de ses méthodes et la précision de se» 
manœuvres, l'adversaire redoutable entre tous. A 
acGOïnpli, le 25 mai 1917, un de ses plus brillants 
exploits en abattant, en une seule minute, deux 



AD ZfMITH. Î03 

avions ennemis et en remportant dans la môme 
journée deux nouvelles victoires. Par tous ces 
exploits, contribue à exalter le courage et l'enthou- 
siasme de ceux qui, des tranchées, sont les témoins 
de ses triomphes. Quarante-cinq avions abattus, 
vingt citations, deux blessures. » Texte éloquent et 
complet qui, du fait précis, remonte aux causes, 
montre chez le pilote et le combattant le cœur, la 
volonté, l'exemple. C'est le dernier paragraphe qui a 
le plus enchanté Guynemer, si gentiment sensible à 
sa gloire, on associant à ses combats la pensée du 
fantassin des tranchées levant les yeux pour le 
suivre. 

Cette rosette ainsi gagnée lui est remise le jeudi 
5 juillet, au camp d'aviation, par le général Fran- 
chet d'Esperey, commandant le groupe des armées 
du Nord. Mais la cérémonie n'a pas empêché Guyne- 
mer de voler. Il a mené deux rondes successives, 
l'une de près de deux heures, l'autre d'une heure 
sur un nouvel appareil dont il attend des merveilles. 
Il a attaqué trois D. F. W. et il a dO atterrir avec 
cinq balles dans l'avion (deux dans le radiateur et le 
moteur). Il est quatre heures de l'après-midi : un 
beau soleil d'été caresse les plnteaux et les pentes 
des collines de l'Aisne. Les camarades de Guynemer 
sont là, heureux comme s'ils allaient eux-mômea 
être décorés. La 11' compagnie du 82* régiment 



Î04 VIE UBROIQUE DE CUYNEMER. 

d'infanterie, commandée pour rendre les honneurs, 
fait face aux appareils de lescadrillc qui sont ranges 
au nombre imposant de soixante, comme des che- 
vaux de course, pour prendre part à la fête : le 
Vieux Charles, le fameux avion, est le cinquième à 
gauche. Son maître a exigé sa présence, malgré les 
blessures qu'il a reçues le jour même. Devant les 
drapeaux présentés — drapeau de l'aviation et dra- 
peau du régiment de garde — le jeune capitaine est 
seul, en vareuse noire, mince, mais long, car il se 
redresse, le visage un peu pâle, les yeux étincelants. 
A l'un des angles du camp, un groupe de civils : la 
famille que le général a envoyé chercher. Voici le 
général Franchet d'Esperey. On connaît sa silhouette 
vigoureuse, râblée, énergique. Un journal du front, 
le journal du 82" régiment qui porte le titre de 
Brise d'entonnoirs, décrit ainsi la scène : « Le géné- 
ral s'arrête devant ce jeune héros : il le regarde 
avec joie, le proclame brave entre tous, lui touche, 
comme aux preux d'autrefois, les deux épaules de 
son épée, lui remet la rosette d'officier et le serre 
sur son cœur. Puis, aux accents entraînants et patrio- 
tiques de Sambre-et-Meuse, la musique et la troupe 
défilent devant le nouveau récipiendaire. La céré- 
monie officielle est terminée. Le jeune officier de la 
Légion d'honneur va trouver ses parents qui l'ont 
regardé de loiii . . » 



AD ZENITH. 205 

Le général Franchet d'Esperey, examinant l'appa- 
reil de Guynemer, voit les dégâts : 

— Comment votre pied n'a-t-il pas été touché? 
demande-l-il à l'aviateur en lui montrant un des 
trous. 

— Je venais de l'écarter, répond celui-ci avec son 
habituelle simplicité dans les miracles, la balle a 
passé pendant ce temps. 

Cette soirée du 5 juillet 1917 fut inoubliable pour 
les aviateurs avec qui Guynemer mit en commun 
son orgueil. Le soleil, le dessin pur des collines pa- 
rallèles au cours de l'Aisne, la bataille lointaine et 
la jeunesse même de ce prodigieux Invincible, tout 
contribuait à donner à la fôte une beauté dont la 
plénitude n'était cependant pas sans tristesse. Il s'y 
mêlait tant de souvenirs tragiques»; des noms des- 
tinés à fleurir y revenaient sur les bouches : oelui 
du sous-lieutenant Dorme — Dorme le discret et 
l'opiniâtre, Dorme le modeste et le noble, — dispa- 
ru le 25 mai; celui du capitaine Lecour-Grandmai- 
son, l'organisateur des triplaces, qui, monté sur un 
de ses puissants chevaux, compta sur l'Aisne cinq 
victoires et qui fut tué au combat le 10 mai, et ra- 
mené par un de ses compagnons, le seul survivant 
des trois, sur l'appareil en flammes. Gloire à l'avia 
tion de chasse, signifie la rosette de Guynemer, gloire 
à Ileurlaux blessé, à Mcnard et à DeuUin, à Auger, à 



206 VIE HEROÏQUE DE GUYNBMËR. 

Fonck, et à Jailler, à Cuéiin, à Baudouin et à tous 
leurs camarades ! Mais gloire aussi à l'aviation d'ob- 
servation, à ces couples unis pour le devoir et parfois 
pour la mort : au lieutenant-pilote Fressanges, et au 
sous-lieutenant observateur Bouvard, qui soutinrent 
un combat contre sept appareils ennemis dont un 
fut abattu dans ses lignes ; au lieutenant pilote 
Floret et au lieutenant observateur Homo, qui, as- 
saillis par six avions, en incendièrent deux; au 
lieutenant Viguier qui, le 48 avril, osa exécuter une 
reconnaissance à 25 mètres d'altitude au-dessus des 
positions allemandes, pour en rapporter des rensei- 
gnements réclamés par le commandement; à tant 
d'autres pilotes et observateurs qui se donnèrent 
pareillement à leur tâche avec la même audace, la 
même habileté, la môme soumission au devoir! 
Gloire enfin à toute cette jeunesse qui du haut des 
airs jette sur la terre de France, pendant que l'in- 
fanterie officie, comme les enfants à la Fôte-Dieu 
vident leurs corbeilles de roses devant le Tabernacle, 
à pleines mains, à pleins cœur, les gerbes rouges des 
épopées!... 

L'escadrille des Cigognes a été tout entière citée 
par le général Duchéne à l'ordre de la X* armée : 
« Escadrille N. 5, sous les ordres du capitaine Heur- 
taux : Brillante escadrille de chasse. Se bat sans 
répit sur tous les koals depuis deux ans, montrant 



AU ZÉNITH. 207 

le pltïs magnifique entrain et surtout le plus bel 
esprit de sacrifice. Sous les ordres du capitaine 
Heurtaux blessé à l'ennemi, vient de prendre part 
aux opérations de Lorraine et de Champagne. Pen- 
dant cette période a abattu cinquante-trois avions 
allemands, ce qui porte le nombre de ses victoires à 
cent vingt-huit avions officiellement détruits et cent 
trente-deux autres désemparés. » 

Aux témoignages de Fayolle et de Foch, qui, sur 
la Somme, ont vu l'escadrille à l'œuvre, le général 
Duchêne ajoute le sien au cours de la bataille de 
l'Aisne. 

Celte bataille de l'Aisne, si dure au Chemin des 
Dames, semble se ralentir en juillet. Les escadrilles 
de chasse, ou du moins quelques-unes d'entre elles, 
dont l'escadrille des Cigognes, vont prendre part à 
une autre offensive, en liaison avec l'armée britan- 
nique. Avant de quitter la région de Reims et de 
Fismes, Guynemer multiplie les randonnées. Un 
autre que lui, après la rosette, eût accepté ou cher- 
ché le rtîpos dans les honneurs. Les honneurs ne 
servent qu'à l'exciter. 11 les mérite avant, le jour 
môme, et le lendemain. Il les" dépasse immédiate- 
ment. Le 6 juillet, il livre combat à cinq biplaces 
dont un coule en feu. Le 7, il enregistre deux vic- 
toires : « Attaqué avec l'adjudant Bozon-Verduraz 
quatre monoplaces Albatros vers Briment. Abattu 



208 VIE HEROÏQUE DE GUYiNEMER. 

l'un en feu au iSoid de Yillers-Kianqueux dans nos 
lignes. Attaqué un D. F. W. qui tombe en vrille à 
plat dans nos lignes à Moussy. » 

Ces trois trophées (les 46*, 47' et 48*), ce sont les 
adieux de Guynemer aux rives de l'Aisne. De tels 
excès de fatigue ont de nouveau entraîné une dépres- 
sion nerveuse. L'escadrille est transportée dans le 
Nord. A peine débarqué, voilà le vainqueur à l'hôpi- 
tal, d'où il écrit à son père le 18 juillet : 

Mon cher papa, 

« Rechute. Hôpital. Mais cette fois-ci j'ai une mine 
épatante. Finies les baraques. Ici nous avons une 
ferme à côté des champs. J'y ai une chambre. J'ai eu 
en effet trois Fritz (ses victoires des 6 et 7 juillet) : 
un biplace en feu, puis le lendemain, dans le môme 
vol, pas mal de sport : pris quatre Boches pour des 
Français. Combat avec trois au début, un seul à la fin 
de 3200 à 800 métrés. A ce moment, le dit seul 
prend feu. Il faut attendre que le sol sèche pour le 
retirer à la pioche. Une heure après, un biplace 
à 5500. Il gaffe, se met en vrille à plat et se « pose » 
sur un 75, qui en mourut, le passager aussi. Le 
pilote était simplement un peu ému. Au fond il y 
avait de quoi. Il n'était pas en piqué, mais bien en 
ligne de vol et tournait autour de sou avant, il des- 



AU ZÉNITU. 20J 

cendait lentement. J'ai eu ses deux mitrailleuses 
intactes.... 

a Encore trois ou quatre jours, dit le toubib, et 
je serai sur patles. D'ailleurs ici le boche est rare, 
mais cela ne durera sûrement pas. J'ai lu dans mon 
lit que la foule m'avail lait une ovation à Paris. C'est 
l'ubiquité. La science moderne tait vraiment des 
choses épatantes, et les journalistes aussi. 

a Raymond a deux liccUcs et lu croix. 11 faut le 
féliciter. 

« Bonsoir, papa. » 

Georges. » 

a P. -S. — Moi qui ai mal au tœur pour rien, je 
suis allé pour la première lois en mer. La mer était 
vigoureusement agitée, surtout pour une vedette à 
pétrole, et j'ai gardé un sourire imperturbable et 
serein. Ce que j'étais fier!... » 

L'un ou l'autre journal avait raconté qu'il devait 
porter le drapeau de l'aviation à la Revue du 14 juil- 
let à Paris, il n'en fallut pas davantage pour qu'on le 
crût reconnaître et pour qu'en acclamât quelque 
sosie. En réalité, il avait été question, en eiïet, de 
lui «ontier cette naission, mais Guynemer s'était 
dérobé à toute possibilité de n^nifestation. 11 détes- 
tait lu parade s'il adorait la gloire. Déjà malade, il 



210 VIE Héroïque de guynemer. 

avait voulu suivre son escadrille dans les Flandres, 
et s'était alité à l'arrivée. 

Cette lettre porte bien sa marque, depuis l'étonnc- 
ment et la joie de l'enfant élevé dans l'opulence 
qui, le jour de son engagement a renoncé une fois 
pour toutes au confort et accepté de débuter comme 
garçon d'aérodrome, à l'idée d'avoir une chambre à 
lui dans un hôpital, jusqu'à la violence du tableau 
où il peint la réduction ëe l'avion ennemi tombé en 
pluie de feu : « // faut attendre que le sol sèclie 
pour le retirer à la pioche », depuis le rire sur le 
s©rt du passager boche jusqu'à la camaraderie 
qu'exaltent le grade et la décoration de son ami, 
le lieutenant Raymond, Il n'est pas jusqu'au : 
Moi qui ai mal au cœur pour rien ... qui ne soit 
assez plaisant de la part du terrible chasseur qui 
tient les airs pins longtemps et plus haut que per- 
sonne. 

Le cheick Jabias qui avait vu le Cid au camp ter- 
mine ainsi l'évocation de ses souvenirs : 

Yousdominieztout,grand,sanschef,sansjoug,sans digue, 
Absolu, lance au poiog, panache au front.... 

£i le Cid ne se battait pas dans le ciel. 



IV. — GuynemôT chez son père. 



Cependant le cheik Jabias, que la splendeur du 
Cid a ébloui dans les camps, s'étonne de le retrouver 
devant le château paternel de Bivar occupé aux plus 
modestes besognes : 

... Que s'est-il donc passé? Quel est cet équipage? 
J'arrive, et je vous trouve en veste, comme un page, 
Dehors, bras nus, nu-téte, et si petit garçon 
Que vous avez en main l'auge et le caveçon 
Et faisant ce qu'il sied aux écuyers de faire 
— Cheick,dit le Cid, je suis maintenant chez mon père. 

Qui n'a pas rencontré Georges Guyneraer à Com- 
piègne chez ses parents, ne le connaît pas tout 
entier. Sans doute est-il demeuré, à son escadrille, 
le gai et confiant camarade que rien ne détourne de 
son but, mais qui se réjouit du succès d'autrui et 
qui raconte ses prouesses comoie s'il s'agissait de 
coups de billard ou de parties» de cartes. La Renom- 



2r2 VIE HEROÏQUE DE GlIYNtMER. 

mée ne l'a point grisé. Tout au plus a-t-elie, parfois, 
bien rarement, créé non pas directement autour de 
lui, mais dans son voisinage, cette atmosphère un 
peu lourde qui accompagne presque infailliblement 
la gloire. Quand il a compris ou deviné quelque 
vague hostilité, quelque envie, il en a souffert comme 
si, dans son ingénuité, il découvrait le mal. Vous 
souvenez-vous, dans \o Livre de la Jungle de Rudyard 
Kipling, de cette page où Movvgli, le petit (Vlwmme, 
s'étant rendu compte de la haine dent il est l'objet 
parmi les bêtes, touche ses yeux et s'effraie de les 
sentir humides? — Qu'est cela, Bagheera ? demande- 
t-il à son amie la panthère. Et la panthère qui a vécu 
longtemps parmi les hommes le rassure : — Ne t'in- 
quiète pas : ce sont seulement des larmes. — Un de 
ceux qui ont pu dire à Guyaemer : Ne t'inquiète pas, 
non, certes, devant l'inimitié qu'il n'a jamais ren- 
contrée, mais pour quelque mauvais germe de jalou- 
sie à peine révôlé, a pu savoir la profondeur de son 
ombrageuse sensibilité. Guynemer, alors, se renfer- 
mait en lui-même. Son exubérance avait besoin de 
sympathie. 

L'amitié, aux escadrilles, est rude et mâle. Elle ne 
s'embarrasse pas de formules. Elle ne se montre pas, 
elle se prouve. Les jeux de la gueiTe y rappellent les 
jeux de collège, et l'on en parle de la même façon. 
Mais, si quelqu'un ne rentre pas, il faut secouer la 



AU ZÉNITH. ?13 

gône que tous éprouvent à taliIe devant le couvert 
inutile. Aucune deuleur apparente, aucun éclat : 
les cœurs de ces jeunes gens sont touchés en de- 
dans. Il faut y pénétrer pour savoir ce qu'ils sont. 
Les initiés, seuls, les connaissent. Le passant les 
prend volontiers pour des gens de sport, joyeux et 
vifs. 

Guynemer est dans la vie sans méfiance. Il n'a 
aucune arrière-pensée d'ambition personnelle. Les 
honneurs n'ont pas le peuvoir ds ralentir son ôlan : ni 
après sa rosette, ni après sa cinquanticmg victoire, 
il ne songera au repos. Il ignore la pose, l'alTecta- 
tion, l'hypocrisie et môme la diplomatie. Il ne sait 
même pas que celte simplicité lui donne un charme 
si frais. Mais il lime, il adore sa jeune gloire. Ses 
triomphes, ses citations, ses décorations, il en fait 
part à tout le monde, certain d'avance que tout le 
monde s'en réjouira. Comment tout le monde, en 
France, ne s'en réjouirait-il pas, puisque ce sont là 
services rendus k la France? Il ne fait fi d'aucun 
ordre étranger. Il a reçu avec un pareil agrément la 
croix de Saint-Georges de Russie, celle do Léopold r% 
la croix de guerre belge, l'ordre de Michel le Brave 
de Roumanie, le Distingtiished Service Qvder, l'ordre 
de Karageorgc de Serbie, celui de Danilo de Monté- 
négro. Ces rubans de toute les couleurs lui font 
une jolie parure. Il ne porte sur la poitrine liabi* 



514 VIE HéROinUE DE CUYNFMER. 

tuellement que la réduction minuscule de sa rosette, 
mais parfois, il met bout à bout tous ces petits 
rubans. Ou bien, il fourre le tas des médailles en 
vrac dans sa poche et les retire péle-méle comme au 
collège il brassait le contenu de son pupitre en 
désordre pour en retirer son devoir 

Quand il débarquait à Paris, où l'appelait et le 
retenait la construction de ses avions, il descendait 
à l'hôtel Édouard-Vll, et de là se précipitait aux 
ateliers de Bue. Souvent, s'il en avait le loisir, il 
allait dîner chez les parents de son camarade de 
Stanislas, le lieutenant Constantin. « A chaque 
apparition, écrit celui-ci, quelque exploit nouveau 
s'était ajouté aux précédents ou quelque nouvelle 
décoration ornait sa poitrine. Jamais il ne portait ce 
qu'il appelait en riant sa « bannière d'orphéon, » 
mais si on lui demandait de la montrer, il fouillait 
dans ses poches et en sortait toutes ses décorations 
pèle-mèle. Lorsqu'il fut nommé officier de la Légion 
d'honneur, il arriva rayonnant à la maison, et 
comme ma mère lui demandait la raison de cette 
joie inaccoutumée : « Regardez bien, madame, il y 
y quelque chose de nouveau. » Et ma mère décou- 
vrit une imperceptible rosette ornant son ruban 
rouge* ». 

\. Notes inédites de J. Constantin. 



AU ZÉNITU. J15 

Cette imperceptible rosette, personne ne la remar- 
quait en effet, si bien que Guyneraer s'en fut chez le 
marchand du Palais-Royal : 

— Donnez-m'en, réclama-t-il, une plus grosse, 
donnez-m'en une énorme. Celle-ci ne se voit même 
pas. 

Le fournisseur en étala d'autres devant lui. Mais 
il reprit la première et s'en alla en riant comme s'il 
avait fait une farce. 

Ses galons lui avaient procuré le même plaisir. Il 
n'attendait pas une jouraée, pas une heure, pas 
cinq minutes pour se les faire coudre aux manches 
et au képi. Tout de suite il les lui fallait. Nommé 
caj)! laine, le jour môme où il avait été décoré du 
Distiufjuished Service order, il va rendre visite au 
capitaine de la Tour, blessé et soigné dans un 
hôiiilal de Nancy et il s'amuse au jeu de devi- 
nette : 

— Ne vois-tu pas que je suis changé? 

— Mais non, dit la Tour qui l'aime comme un 
frère cadet et qui la mis dans son cœur à la place 
de ses trois frères tués à l'ennemi : « C'est la Tour 
qui m'aime le mieux, » proclamera un jour Guy- 
nemer. 

— Mais si, mais si! 

— Ah! ta décoration anglaise?... Elle est fort 
jolie. 



île TIE !IÉROIQDE DE GTJYNEMER. 

— n y a autre chose. Regarde mieux. 

La Tour découvre enfin les trois galons auxquels 
il ne songeait point : 

— Capitaine? 

— Parfaitement, accentue Guynemer avec gra- 
vité. Puis il rit de son beau rire d'enfant. 

Capitaine? a-t-on idée de nommer capitaine ce 
gosse? Comment? il ne fait peut-être pas un beau 
capitaine? 11 n'a peut-être pas couru assez de ris- 
ques? Dans son rire il y a tout cela. 

« Ennemi de l'ostentation, écrit encore le lieute- 
nant Constantin, il n'aimait pas sortir à pied dans 
Paris, ennuyé qu'on le reconnut. Les gens qui se 
retournaient sur son passage l'agaçaient et il ne 
pouvait s'empêcher de murmurer : a Oh ! que c'est 
odieux d'avoir une tête célèbre! » Le soir, il circu- 
lait volontiers dans sa petite voiture blanche, mon- 
tant les Champs-Elysées, puis allait faire un tour au 
Bois et, dans le calme et la solitude de la nuit, il 
oubliait les dangers de sa vie du front pour ne 
songer qu'au bien-être et à la douceur de l'heure 
présente. Des souvenirs d'enfance lui revenaient à 
la mémoire qi/il repassait avec plaisir : « Te rap- 
«f pelles-tu, quand nous étions en seconde, un jour 
« où nous nous sommes disputés et battus comme 
« des enragés? J'en porte encore une marque sur le 
« bras. » Il riait à ce souvenir, mais moi, j'étais 



AU ZÉNITH. 217 

honteux d'avoir pu aulreiois me disputer avec un 
ami tel que lui. » 

Le voici plus vivant encore : « Au mois de mai 
dernier (1917) arrivant en permission, je rencontre 
Georges sortant de son hôtel et, tout heureux de le 
voir, je lui annonce que je viens d'être cité. Aus- 
sitôt, il m'entraîne dans un magasin, achète une 
croix qu'il épingle sur ma vareuse et m'embrasse 
sans se soucier des gens présents. » 

Il a cette grâce adorable du geste, ces trouvailles 
d'une imagination toute nouvelle. En chaque occa- 
sion, il se montre tel qu'il est. Dans l'indignation, 
il est aussi naturel que dans l'enthousiasme. Un 
jour, un mauvais plaisant, tandis qu'il est entré à 
l'hôtel fidouard-VII, dépose dans son automobile 
une pancarte avec cette inscriotion : Les aviateurs 
au front. Guynemer se fâche tout rouge et s'irrite 
de ne pouvoir châtier l'insolent qui s'est hâté de 
disparaître. 

Prié à un déjeuner par le député Lasies, il vante 
ses camarades au point qu'un des convives ne peut 
se tenir de remarquer : — Vraiment votre modestie 
est admirable. — A quoi un autre, mieux avisé, 
répond : — Il ne manquerait plus que cela qu'il ne 
fût pas modeste! — On s'étonne, mais Guynemer 
est enchanté. Il raccompagne l'auleur de la réflexion : 
— Tout à l'heure vous m'avez donné tant de joie! 

14 



218 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER. 

Ils ne comprennent pas, voyez-vous, ils ne com- 
prennent pas. Je ne sais pas si je suis modcblc, mais 
si je n'étais pas modeste je ne serais qu'un sot. Et 
ça, j'aimerais bien ne pas l'ôtre. Nous sommes quel- 
ques-uns h moissonner tant de palmes qu'on n'est 
jamais sûr de ne pas avoir reçu plus que sa part. 
A cause de l'homme des tranchées : celui-là, c'est 
bien autre chose'.... 

On lui présente des albums et des cartes pos- 
tales. C'est la menue contribution de la gloire. 
« Mme de B..., écrit-il à son père, me demande une 
phrase, une pensée signée sur un album à vendre 
en Amérique. Je voisinerai avec le général en 
chef. Qu'est-ce que je pourrais bien mettre, mon 
Dieu ! » 

Une Américaine, logée comme lui à l'hcMel 
Edouard- VII, veut à tout prix emporter une relique 
du héros « à la mode. » Elle fait dérober par sa 
femme de chambre sur une commode un vieux gant 
de Guynemer et mettre à la place une magnifique 
gerbe de fleurs. — Cela m'a bien gôné, expliquait 
Guynemer sans vanité. Car c'était un dimanche, les 
magasins étaient fei'més : pas moyen d'acheter des 
gants *. 

Jamais il ne fut pris en défaut de maniérisme. 

1. Journal des Débals du 2R soptombre 1ÎH7. 

2. Auecdole citée par le Figaro du 29 septembre 1917. 



AU ZENITH. 219 

Surtout, il ignore ce genre de pose qui consiste à 
paraître dédaigner la gloire. 

Tant de gloire et tant de jeunesse lui composent 
un cortège de flatteries, d'adulations et d'hommages 
féminins. C'est encore aux chansons de geste qu'il 
faut recourir pour le mieux expliquer. Dans Gilbert 
de Mel-z, l'une de nos plus vieilles épopées fran- 
çaises, la fille d'Anséis est à sa fenêtre : fraîche, 
fine et blanche « comme fleur de lis. » Beux cava- 
liers viennent à passer, Garin, et son cousin Gilbert. 
— Regarde, cousin Gilbert, regarde. Par Sainte- 
Marie, la belle dame! — Ah! répend Gilbert, la 
belle bêle que mon cheval. — Je n'ai rien vu de si 
charmant que cette jeune fille avec ses fraîches cou- 
leurs et se.s yeux noirs. — Je ne connais pas de des- 
trier qui se puisse comparer à mon cheval... Et le 
dialogue se poursuit ainsi, sans que Gilbert con- 
sente à lever les yeux vers la fenêtre qui encadre la 
jolie fille d'Anséis. Dans Girard de Viaiie, Charle- 
magne, au Palais de Vienne où il tient sa cour, a 
mis dans la main de son neveu Roland la blanche 
main de la belle Aude. La jeune fille a rougi pudi- 
quement et Roland lui-môme, le grand soldat, 
rougi comme un page. On va fixer le jour des noces, 
quand un messager qu'on n'a pas annoncé fait irriip- 
lioii dans la salle : — Les Sarrazins sent entrés en 



220 VIE HbKOlQUE DE GUYNEMER. 

Fi'ance! — Un grand cri s'élève : « La giiorre. la 
guerre 1 » Rolond a laissé tomber k main de la jeune 
fille et sans détourner la loto il court à ses armes et 
il part. 

Guynemer eût vanté son Nieuport ou son Spnd 
comme Gilbert son cheval, et la belle Aude ne l'eût 
point retenu de partir. Ce Guynemer intact va-t-il, 
peu à peu, se laisser pénétrer et griser par rexccs 
incessant de» hommages? Son père, un jour, s'en 
inquiète, maig il l'a deviné et il rit : 

— Rassurez-vous. Je garée mes nerfs comme un 
acrobate ses muscles. Je me suis donné ma mission. 

Au bord de la mer du Nord, après le jour tra- 
gique, un de ses camarades, celui qui Ta vu le der- 
nier, m'a dit : 

— Il me jetait toute sa con'cspondance. Des tas 
de lettres : — Lis, si ça t'ammse. — Il ne lisait pas, 
sauf les lettres d'enfants, de collégiens, de soldats. 
Et je déchirais. 

Ici, n'est-ce pas V Aiglon qu'il laut citer? Prokesch 
présente au prince impérial le courrier : des lettres 
de femmes : 

Voilà 
Ce que c'est que d'avoir l'auréole fatale. 

Dès les premières phrases de chacune, l'Aiglon 
arrête la lecture . Je déchire. C«lle au'il a sur- 






i 



AC ZENITH. «1 

nommée la Petite Source parce qu'ell* Va rafraîchi 
bien des fois, Ceau qui dort dans ses yeux et qui 
court dans sa veix, lui annonce son départ, espérant 
qu'il la retiendra. Et il la laisse partir, et quand elle 
s'en va, il murmure son refrain : Je déchire.... 
Guyneraer a-t-il déchiré des cœurs, comme il laissait 
déchirer les lettres qu'il ne lisait pas, comme le 
faucon de saint Julien l'Hospitalier déchirait les 
oiseaux? Aucune Petite Source, si fraîche que fût sa 
voix, ne l'aurait retenu un rnatin de soleil.... 

Loin du public, dont il déteste les manifestations, 
sauf si elles sont très discrètes, Guynemer à Com- 
piègne respire, s'épanouit, se détend. Il redevient 
l'enfant câlin, délicieux, un peu gâté, bruyant, 
étourdi, toujours en mouvement, sauf s'il s'absorbe 
dans quelque travail. Absorbé, on ne peut le tirer de 
son travail. S'il raconte une de ses chasses, s'il range 
et colle ses photographies, rien ne le distraira. 11 
possède un kodak avec lequel il prend l'empreinte de 
ses victimes avant de les immoler et souvent après 
l'immolation, et il n'oublie pas de déclencher son 
ressort avant de mettre en mouvement la mitrail- 
leuse. Car il pense à tout, et dans les moments les 
plus graves. Un de ses grands plaisirs, en permission, 
est de mettre en ordre ses images et de les montrer. 

De ses yeux qui voienj tout, de très loin comme 



SfiS VIE MROIQUË DE GUYNMEtl. 

de très près, il distingue tout de suite les moindres 
changements dans la disposition des meubles et des 
bifeclots. La maison palerHelle s'est peu à peu ornée 
de ses trophées. H s'y retrouve davantage à chacune 
de ses visites. El il constate que le trois-niâts en 
mittiature qu"! avait construit à sept ans avec des 
morceaux de bouchons, du fil et du papier, est tou- 
jours sur la cheminée de sa mère. Déjà, dans cette 
construction, il avait montré son esprit observateur, 
n'oubliant ni la brigantine, ni le grand foc. il a 
repris si gentiment sa place parmi les siens, ce grand 
garçon couvert de gloire, que sa mère s'oublie à 
l'appeler Bébé, comme autrefois. Aussitôt, elle s'en 
excuse-. Mais lui . 

— Pour vous, toujours, maman 
Sa mère, alors, se prend à songer : 

— J'aimais mieux quand tu étais petit. 

— Vous ne m'en voulez pas, maumnV 

— De quoi t'en voudrais-je? 

— D'avoir grandi. 

a tant grandi qu'il a louché les astres. 
Chez lui, il ne peut se résoudre à la solitude et 
fait des rondes aux étages pour ramasser des compa- 
gnons, des auditeurs. Car il parle sans cesse, avec 
la même flamme et de la même chose : ses appareils 
et ses chasses. On l'entend d'une pièce à l'autre. 
D'étranges lambeaux de phrases passent les portes : 



À6 ZÉNITH. IS 

— ... Alors, je me suis embusqué. 
Embusqué, lui, mais où donc? 

— Dans un nuage. 

De quel pouvoir dispose-t-il? Les miracles de la 
Bible sont dépassés : 

— ... Alors, avec mon aile, -j'ai caché le soleil.... 
L'éblouissement de l'astre gùnuit sa vue. Au lieu 

de la main, il interposa l'aile de son appareil. 

11 gâte ses sœurs, il n'oublie ni une fête ni ur 
anniversaire. Mais il n'offre pas toujours les cadeaux 
qu'il rêvait d'offrir : 

— J'aurais voulu vous rapporter un Boche.... 

11 ne recherche pas le monde; quand le monde 
vient à lui, il montre sa même gaîté, sa môme exu- 
bérance. Il a joué à tous les jeux, excepté au grand 
homme. Mais quand on parle de l'avenir, il arrête la 
conversation : 

— Ne faisons pas de projets.... 

De l'un de mes carnets de guerre, je détache ce 
feuillet (juin 4917) qui représente un Guynemer 
chez lui : 

Mercredi 27 juin. — De passage à Compiègne. 
Chez les Guynemer. // est la séduction même, avec 
sa souple démarche de « déesse sur les nuées » qui 
semble lui rester de ses vols, ses yeux incomparables, 
on agitation perpétuelle, cette force électrique qui 



'224 ME HEROÏQUE DE GlYNEMER. 

est en lui, ce mélange d'éléganc« naturelle et d'insa- 
tiable ardeur, cet élan de tout l'être vers le but. S'il 
s'arrête, il a encor« l'air du coureur antique. 

Ses parents ne perdent pas un de ses gestes, pas 
un de ses inouv(Mneuts. Ils boivent ses paroles, ils le 
regardent, ils l'entendent vivre. Son rire résonne en 
eux. Ils croient en lui, ils sont sûrs de lui, ils veulent 
être sûrs de lui. Et, sentant leur certitude, naturelle 
ou commandée, je me prends à contempler avec mé- 
lancolie le dieu fragile de l'aviation, pareil à une de 
ces statuettes trop fines qu'on craint de voir brisées. 

Il parle avec passion, toujours avec passion, de 
ses combats dans les airs. Pourtant, un autre souci 
l'emporte à cette heure sur la chasse môme, souci 
qui, d'ailleurs, s'y rapporte. Il attend un avion ma- 
gique dont il a donné dès longtemps le projet, pour 
la construction duquel il n'a pas rencontré tout le 
zèle souhaité, avec quoi il fera plus de dégâts encore. 

Puis, ce sont les albums de ses photographies. 
Photographies du ciel que peuplent les éclatements 
des obus ou les avions ennemis. Il y en a une où l'on 
voit un appareil en flammes, et, à une certaine dis- 
tance, l'aviateur qui tombe. La victime a été enre- 
gistrée. Ce souvenir met en joie le vainqueur. 

J'écarte l'impossible question : — Et vous? Parmi 
tant de combats, la pensée ne vous vient-elle 
pas?... Il est si vivant qu'elle ne peut pas lui 



AU ZENITH. 225 

venir. A-t-il compris? 11 explique si simplement 

— En l'air, on a beaucoup de temps. Pendant le 
combat on n'en a point. J'ai été descendu six fois. Et 
chaque fois, j'ai eu tout le loisir d'y penser. 

Là-dessus, il rit. d'un rire d'enfant. Une chance 
spéciale le protège. 11 reçut dans un combat trois 
balles qui, toutes trois, furent détournées par des 
obstacles inattendus. Toutes trois. 

Voici, maintenant, des photographies de lui- 
même. Ce n'est j)as lui qui les a collectionnées. Ce 
n'est pas lui qui les présente. Depuis sa plus tendre 
enfance, on peut le suivre dans la vie. Petit bé]i('- en 
chemise, il a déjà ses yeux biillanls et son ardeur. 
Le collégien a son beau port de tête. La guerre le 
prend presque collégien : une bonne ligure adoles- 
cente, les joues pleines, l'air bien posé et paisible. 
Un peu plus tard, les traits sont moins naïfs, 
encore ingénus, mais plus tendus. Plus tard encore, 
le regard devient plus sévère, les joues plus allon- 
gées et plus maigres. Que se passe-t-il donc? C'est le 
travail de la guerre qui a ciselé ce visage, affiné et 
virilisé ensemble celte tête de guerrier. Je le regarde 
lui-même, un peu surpris de ma découverte. Rap- 
proché do ses anciennes images, il est un peu 
ell'rayant à regarder. 

Mais il rit, et ce rire clair chasse tous les fan- 
tômes..... 



V. — L*avion magique. 



L'enfant qui, pour les poupées de ses sœurs, ima- 
gine un lit enchanté, le collégien qui, dans sa classe, 
au collège Stanislas, installe un téléphone pour 
communiquer de sa place avec les derniers rangs ou 
qui, plus tard, fabrique des avions en miniature, 
l'engagé volontaire de Pau qui, au camp d'aviation, a 
pénétré par la plus petite porte et consenti à frotler, 
nettoyer et vérifier les moteurs, avait toujours 
montré la passion de la mécanique. Devenu pilote, 
puis chasseur, Guynemer manifeste, dans la connais- 
sance et le perfectionnement de la construction, la 
même ardeur insatiable, la même fougue et la même 
opiniâtreté que dans ses duels aériens. Il réclame 
sans cesse des appareils plus vites et plus puissants, 
mais il ne se contente pas d'exciter les constructeurs, 
de les brûler de sa propre flamme, il entre dans les 
détails techniques en praticien, il fournit des indica- 
tions, il va, toutes les fois qu'il en a l'occasion» 
visiter les ateliei b et procéder lui-même aui essais. 



AU ZÉNITH. 2i7 

Essais parfois dangereux : le 31 décembre 491 p, 
écrivait au sujet de la mort de l'un de ses camarades, 
Edouard de Layens, tué par accident : « Cela me 
ferait moins de peine s'il avait été tué par un Boche, 
mais cet accident me met en rage. » Il y a chez 
Guynemer tout un côté mai connu et que l'on ne peu' 
aujourd'hui révéler qu'avec précaution : c'est l'in- 
venleur. 

Aucune partie de son appareil, aucune pièce de sa 
mitrailleuse ne lui sont étrangères. 11 les a toutes 
palpées, maniées, étudiées en elles-mêmes, dans leur 
position respective, dans l'ensemble. Le dispusilit 
intérieur de l'avion lui doit des aménagements plus 
pratiques. Il y a un viseur Guynemer. 

Il a toujours parlé avec assurance, avee autorité. 
La gloire, à mesure qu'elle vient, n'a aucunement le 
peuvoir de le modifier. Il demeure exactement le 
même garc^-on impétueux qui suit S(in idée. Et c'est 
parce qu'il suit son idée, et que cette idée est enlièie- 
ment désintéressée, soumise à son service, qu'il 
se sent tant de force pour l'imposer. Seulement, aux 
yeux des autres, le Guynemer du début n'est pas le 
capitaine Guynemer, oflicier de la Légion d'honneur, 
célèbre dans le monde entier, lin ce temps-là, dans 
les ateliers, chez les constructeurs, quand il affunie, 
quand il dénonce une erreur, quand il réclame un 
changement, un le trouve bien audacieux et outie- 



228 VIE Héroïque be gbynemer. 

cuidant. Un jour, il se fait traiter de petit jeune 
homme. 

— Si vous faites une sottise, réplique-t-il, ce 
sont les petits jeunes gens comme moi qui la 
paient. 

Comme tous ceux qui sont hors des difficultés 
matérielles, il est impatient et parfois nerveux. 
s'irrite des retards et des résistances. Il voudrait 
forcer le temps qui ne se laisse jamais faire, et briser 
les obstacles. Peu à peu, le charme opère dans l'usine 
comme dans le ciel. Le conquérant des airs conquiert 
les ateliers. Quand il y arrive, on lui fait fête, non 
point seulement par curiosité, mais par sympathie 
et aussi parce qu'on a éprouvé sa conipélerice. Les 
ouvriers se réjouissent de le voir monter sur un 
appareil en construction, expliquer avec son élo- 
quence brève, concise, martelée, ce qu'il veut, ce qui 
assurera la supériorité de notre aviation. Suspeu- 
dant leur travail, ils l'entourent, ils l'écoutent. Là 
aussi, il connaît le triomphe. Quand, les jours de 
pluie, dans les hangars, il s'en allait chevaucher 
son avion immobilisé et lui parlait mystérieuse- 
ment, on le croyait possédé : il cherchait la perfec- 
tion. 

Cependant, il s'est lié avec des ingénieurs reniar- 
quahh^s, le commandant Garnier à Puteaux, l'ingé- 
nieur Béchereau des ateliers Spad. Ceux-ci l'ont pris 



AU ZENITH 229 

au sérieux, ne l'ont pas considéré comme l'aviateur 
hargneux, toujours en antagonisme avec le fabri- 
cant, ont démêlé en lui cet esprit d'invention en 
mouvement, réalisent ses rêves. L'ingénieur r.échc- 
reau, après de longs délais, est décoré pour les ser- 
vices éminents qu'il a rendus. M. Daniel-Vincent, 
alors gous-secrétaire d'État à l'aéronautique, vient à 
l'usine pour lui remettre .sa croix de la Légion 
d'honneur, fl aperçoit Guynemer, venu pour assister 
à la cérémonie, et il a ce geste élégant de lui passer 
la décoration : 

— Remettez-la lui vous-même. Ce sera mieux. 

Au début de septembre 1916, Guynemer a inau- 
guré sur le front l'un des deux premiers Spad. Le 8, 
il écrit à M. Béchereau : « ... Vous savez que le Spad 
est baptisé. C'était comique parce qu ils étaient six : 
un Aviatik, à 2800, un L. V. G. à 2900 et quatre 
Rumpler (serrés à 25 mètres) à 3000. Quand je suis 
arrivé à 1800 tours sur les quatre, ils ont été affolés 
par ce bolide, et quand ils ont repris leur sang-lVoid 
et leur mitrailleuse (quelle musique!), il était trop 
tard. Plus un seul enrayage... » Suivent des détails 
précieux sur la disposition nouvelle de sa mitrail- 
leuse. Puis il revient sur l'appareil : « Il bouclb 
merveilleusement. La vrille est un peu paresseuse et 
irrégulière, mais d'une douceur angélique. » VA il 
indique tentes sortpsde petits perfectionnements que 



2S0 TTR IIÈROIOVE DE '.UYNEMER. 

l'on pourrait encore apporter pour le meltrc tout à 
fait au point. 

Sa correspondance avec l'ingénieur Béchereau est 
tout entière consacrée à l'étude de l'avion. Jamais 
aucune incursion hors de ce sujet. Ainsi collabore-t-il 
en quelque sorte à la construction et à l'amcnage- 
ment, et il apporte immédiatement les résultats qui 
peuvent guider les essais. Sa mitrailleuse, de nou- 
veau, ne lui donne pas satisfaction : « Hier, écrit-il 
It '21 octobre 1916, j'ai eu dans ma journée cinq 
Boches (dont trois dans nos lignes), à 10 mètres du 
bout du canon de ma mitrailleuse, et impossible de 
tirer. Il y a quatre jours, j'en avais eu deux. C'est 
amer.... Il fait un temps splendide. Espérons que la 
mitrailleuse va marcher.... » Et quelques jours plus 
tard, il exulte, car il a trouvé la cause de ces 
enrayages dus au froid, et il a su, par une ingénieuse 
combinaison, y porter remède : 

« 4 novembre 1916. — ... Avant-hier j'ai eu un 
biplan monoplace Fokker à 2 mètres; il a basculé 
dans un groupe de Nieuport; alors on ne l'a attri- 
bué à personne. Eier, un Aviatik à 10 mètres, le 
passager tué du premier coup; l'appareil, perdant 
des lambeaux de toile, est parti en spirale lente et 
a dû s'aplatir sur Berlincourt, au diable. Heurtaux 
a vu le début de la descente, et dix minutes après 
en a descendu un autre complètement en boule.... 



AU ZÉÎ^ITH. 231 

Le 18 novembre suivant, il raconte, après avoir 
donné des détails sur le raoteur qu'il voudrait ren- 
forcer, ses vingt et unième et vingt-deuxième vic- 
toires : « Pour le vingt et unième, c'est un mono- 
place que j'ai assassiné pendant qu'il commençait à 
descendre en spirales élégantes sur son terrain. Le 
vingt-deuxième était un 020 HP. Ils étaient trois 
|chez nous). Je l'ai attaqué par surprise et en ren 
versement. Le passager s'est levé, mais est retombé 
avant même de pouvoir déclencher sa mitrailleuse. 
J'ai tiré deux cents à deux cent cinquante coups à 
20 mètres environ. Le Boche avait pris un angle in- 
variable de 45" aux premières balles. Quand je' l'ai 
lâché, l'adjudant Bucquet l'a repris; au cas où il 
n'aurait pas été en écumoire, ça l'aura aidé; il a 
gardé son angle de 45" jusqu'à cinq cents mètres du 
sol où il est devenu vertical. Il a pris leu en s'écra- 
sant.... » 

Le Spad l'enchante. C'est le temps des magnifiques 
randonnées sur la Somme. Cependant il voudrait 
mieux encore. Avant de formuler sa requête à l'in- 
génieur Béchereau, il commence par le mettre en 
goût ; « 28 décend're 1916. — Ça va assez bien, 
mais j'ai regretté hier l'appareil photographique. 
Pugilat serré entre 10 et 2 mètres avec un bel 
Albatros débrouillard. On n'a échangé que quinze 
coups. 11 m'a coupé le cAhle double avant à droite. 



T>^ VIE Héroïque de ciiynemer. 

Il ne reslait que quelques fils. Lui, a pris une balle 
dans les reins. Une jolie 'bûche (25')! Maintenant, 
parlons de choses sérieuses. Le Spad 150 HP est bien 
gratté par le iïalbersladt. Celui-ci ne va peut-être 
pas plus vite, mais monte tellement mieux que ça 
revient au môme. Maintenant, constatons : notre nou- 
veau modèle les aplatit tous.... » Cependant il faut 
gagner encore en vitesse. L'hélice peut aussi être 
perfectionnée. 

Un autre perfectionnement, d'une bien autre im- 
portance, lui apparaît dès lors réalisable. Il a conçu 
le plan d'un avion magique avec lequel il anéanti- 
rait l'adversaire. De môme qu'il s'obstine au combat, 
il ne lâchera plus son idée, il la poursuivra, il l'im- 
posera, il en obtiendra l'exécution. Mais il lui faudra 
déployer une ténacité épuisante; plus d'une fois, 
devant les objections, devant les résistances, il en- 
trera en fureur. Jamais il ne renoncera. Pas plus h 
l'usine que dans les airs, ce n'est sa manière. Et 
quand, après huit ou dix mois de luttes, d'essais, de 
recommencements, il aura enfin son prodigieux ap- 
pareil, il pourra s'en réjouir comme s'il avait lui- 
môme, cette fois, forgé ses armes. 

En janvier 1917, il pousse l'ingénieur Béchereau 
à hâter la fabrication : « Le printem[)S approche. 
Les Boches travaillent comme des nègres et il ne 
faut pas s'endormir : sans cela, couic. » Il a le style 




es. i ses ailcron<!. 



février, il ôrrit h 
rnAgiquc) d<^passe 



ic ponse qu'à 



1"" 



.a 



^ 




r" — 



je n«* \out plus 
ii(|ue pcnilaiit six 

la construction 

imprévu suscite 

•1(1917). 

. jwMcy «loil 

II) il honiicur, 

li inuugurc ciilin 

' tout de rôM'S, 

.m un coinbut 

i percé (le balles, 

•lencer. Il ie<'oni 

a le temps, dans 

Jinplicr son idre, 

15 



234 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

de l'exécuter lui-môme. L'avion magique aura à 
son actif les 49% 50% 51' et 52" victoires de Guy- 
nemer. 

Comme l'ennemi à la bataille, la volonté de Guy- 
nemer a forcé la matière et ceux qui l'accommodent 
pour les desseins meurtriers des hommes. Quand 
G'jynemer, dans le ciel, déploie ses ailes, Guynemer 
ainsi armé peut se croire tout-puissant. 



CHANT IV 

L'ASCENSION 



4 



I 



CHANT IV 
L'ASCENSION 



1. — La bataille des Flandres, 

Après la bataille de l'Aisne, Georges Guyiiemer, 
transporté dans les Flandres, a dû s'aliter dès son 
arrivée yuillet 1917). Le 20, il sort de l'hôpital et il 
rejoint le camp d'aviation dont les baraques com- 
mencent à s'aligner au bord de la mer, à quelque 
distance de Dunkerque. Il prendra part à l'ollensive 
nouvelle avec son avion magique réparé qu'il va 
chercher à Fismes le 23. L'escadrille des Cigognes 
fait partie du groupe de combat mis sous les ordres 
du commandant Brocard. Aucune maladie ne peut 
retenir un Guynemer quand une offensive s'élabore. 
Toutes les cigognes sont rassemblées : le capitaine 
Ileurlaux, remis d^sa blessure d'avril en Champagne, 



238 VIE Héroïque de guynemer. 

qui commande maintenant l'escadrille, le capitaine 
Auger, dont les jours sont comptés, le lieutenant 
Raymond, le lieutenant Deullin, le lieutenant La- 
gadie, le sous-lieutenant Bucquet, et Fonck, et 
Bozon-Verduraz, nouveaux venus qui déjà ont fait 
leurs preuves, Gulllaumat, llenin, Petil-Dariel tous 
trois adjudants, les sergents Gaillard et Moulines, les 
caporaux de Marcy, Dubonnet et Risacher. Dès le 
24 juillet Guynemer est reparti dans les cieux... 

Pour comprendre toute l'importance de cette nou- 
velle bataille des Flandres qui va s'engager le 31 
juillet 1947 et se prolongera jusqu'à l'hiver, il n'est 
pas inutile de citer une appréciation allemande. 
Dans un numéro du Lokal Anzeigcr de la fin de 
septembre (1917), le docteur Wegener écrivait après 
deux mois de luttes sans interruption : « Comment 
peut-on, dans ces jours que nous vivons, oser 
parler d'autre chose que de la bataille des Flandres? 
Quoi? il y a des gens qui disputent de l'avenir du 
régime parlementaire, ou du dernier emprunt, ou 
du prix du beurre, ou des rumeurs de paix, quand 
tous les cœurs et tous les yeux devraient être tour- 
nés avec angoisse vers ces lieux où les soldats 
accomplissent des gestes immenses! Cf*tte bataille 
est la plus puissante et la plus teirible de la guerre. 
On l'avait crue terminée ; elle vient de s'embraser à 



L'ASCENSION. 239 

nouveau dans un gigantesque incendie. L'Anglais 
poursuit son but avec sa coutumière et inlassable 
ténacité. Le bombardement qui a précédé les récentes 
attaques a dépassé en intensité et en horreur toutes 
les canonnades d'autrefois. Les Anglais étaient ivres 
de victoire, même avant de s'élancer à l'assaut, tant 
leurs masses d'artillerie étaient formidables, redou- 
tables leurs canons, intenses leurs t^ux... » 

Ce commentaire montre l'inquiétude causée par la 
nouvelle oflensive dans toute l'Allemagne encore mal 
remise de la bataille d'avril sur l'Aisne et en Cham- 
pagne. Cependant le lyrisme du docteur Wegenci" ne 
lui laisse pas le jugement libre. Les trois grandes 
batailles d'arrêt, qui ont la première refoulé, la 
deuxième suspendu, la troisième cloué sur plaee et 
usé la puissance allemande, la Marne, l'Yser, Ver- 
dun, ont été tour à tour les plus terribles de la 
guerre. Ce n'est pas à l'une ou l'autre d'entre celles-ci 
que la seconde bataille des Flandres peut être com- 
parée, mais plutôt à cette bataille delà Somme dont 
les conséquences n'ont été complètement révélées 
que par le recul allemand du mois de majs (1U17) 
sur la ligne Siegfried. La première bataille dos 
Flandjes a fermé aux Allemands les portes et les 
ports de Dunkerque et de Calais et immobilisé leur 
invasion; la nouvelle ofifensive franco-britannique 
antre comme un coin, pur le «aillant d'Ypres, dans 



340 YiE Héroïque de gijynemer. 

la forleiosse édifiée depuis près de trois ans pur la 
ferce germanique sur la terre flamande, atteint la 
ligne des hauteurs, rejette l'ennemi dans le maré- 
cage, menace la route de Bruges. Au cours de la 
première, le général Foch avait eu l'appui de l'armée 
anglaise du maréchal French; dans celle-ci, le ma- 
réchal Haig, qui mène au combat les H" (Plumer) 
et "V^ (Gough) armées britanniques, est secondé par 
la F* armée française, commandée par le général 
Anthoine. 

L'armée du général Anthoine est venue se ranger 
en Belgique à la gauche du groupe des armées de 
choc britanniques vers le milieu de juin. Après les 
luttes épiques du Chemin des Dames et de Moronvil- 
1ers, engagées les 16 et 17 avril, on pouvait croire 
les Français fatigués. Les Français ont supporté le 
poids de la guerre depuis le premier jour. Ils ont à 
leur compte la Marne et l'Yser en 1914, les innom- 
brables et dures et coûteuses offensives de 1915 en 
Artois, en Champagne, en Lorraine, en Alsace, 
Verdun et la Sortime en 1916. Ils n'ont jamais cessé 
d'arrêter ou de refouler l'ennemi. Dans le groupe- 
ment des Alliés, ils représentent l'invincible opiniâ- 
treté en même temps que le perfectionnement mé- 
lhodiqu(î des armes et de leur liaison. Or, ces 
Iroupos, amenées le 15 juin sur un terrain inconnu 
d'elles, sont en état d'entrer en ligue le 31 juillet en 



L'ASCBSSION. ï ; 1 

même temps que les Anglais, passent le canal de 
l'Yser sur 29 ponts, l'avant-veille de l'attaque, sans 
perdre un homme, montrent une habileté de ma- 
nœuvre, un mordant, un ascendant irrésistibles et 
augmentent encore notre prestige militaire. Le maré- 
chal Haig a trouvé dans le général Anthoine un 
exceptionnel collaborateur. Cependant le général 
Pélain, qui commande en chef les armées françaises, 
aide à sa manière l'offensive des Flandres en battant 
l'ennemi sur d'autres points du front: la U' armée 
(général Guillaumat) va remporter sa victoire du 
20 août devant Verdun sur les deux rives de la 
Meuse, et la Yl* armée (général Maistre) prépare la 
belle opération de la iMalmaison (25 octobre), qui 
d'un coup nous donnera tout le Chemin des Dames 
jusqu'à l'Ailette. 

En Flandre, le général Anthoine n'avait pas eu 
six semaines pour aménager le terrain, organiser les 
services d'arrière, disposer l'artillerie elles troupes. 
Mais il n'entendait pas retarder l'oflensivc britan- 
nique et, au jour fixé, il était prêt. Le front d'attaque 
pour les trois armées (il" et V° armées anglaises, 
P armée française) était de 15 à 20 kilomètres envi- 
ron, delà routed'Ypresà Menin sur la droite, à hau- 
teur de GheluveK. jusqu'au confluent deMartje-Vaert 
et de l'Ypcrlée à Drie Grachten (pour les Français, de 
Drie Grachlen à gauche jusqu'à Boesinghe à droite sur 



24S VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

rVpcrléc). L'offensive devait être conduite métho- 
diquement sur des objectifs limités et comprendre 
plusieurs phases. La bataille s'engagea le 31 juillet. 
Du premier coup, l'armée française enlève les posi- 
tions ennemies sur trois kilomètres de profondeur 
et s'empare de Steenstracte, puis, dépassant ses 
objectifs, conquiert Bixchoote et le Cabaret Korleker. 
Les Anglais ont leur nouvelle ligne jalonnée par 
Pilkem, Saint-Julien, Frezcnberg, Hooge, le bois du 
Sanctuaire, Hollebeke, et la basse-Ville, soit une 
avance de 1500 mètres sur un terrain fortilié et 
coupé de bois. Mais le temps effroyable du l^"" août 
et les contre-attaques allemandes, inei:ées spéciale- 
ment sur Saint-Julien, empêchent la suite immédiate 
de l'ofïensive. Le 16 août, une deuxième opération 
nous porte sur la ligne de Saint-Jansbeek. A notre 
gauche nous enlevons la tète de pont de Drie Grachten. 
Le général Anthoine avait poussé si loin la prépara- 
tion d'artillerie qu'un des bataillons qui prirent part 
à l'assaut ne laissa personne en arrière, ni un mort, 
ni un blesse. De leur côté les Anglais s'emparent de 
Langemark. L'armée française étant au pivot, les 
Anglais doivent compléter leur avance par l'occupa- 
tion de la ligne des hauteurs entre Becelaere au sud 
et Poelcapelle au nord (combats d'inverness, 20sep- 
^tembre, et de Zonnebcke, 26 septembre). Leurs bril- 
lants succès permettent dès lors une nouvelle opé- 



L'ASCENSION. US 

ration collective. Celte opération sera celle du 
9 octobre, qui nous amènera aux lisières sud de la 
forêt d'IloutUulst. Les Anglais ne lâcheront pas la 
partie engagée avant d'avoir conquis les hauteurs de 
Passchondaele. 

Or il n'est plus de grande bataille sur terre qui 
ne soit précédée et accompagnée d'une bataille 
aérienne. Piéccdéc, parce que sa préparation exige 
la connaissance photogiapliiciue des lignes et des 
forlilîeritions ennemies, partant la liberté des avions 
d'observation, laquelle ne se conquiert que par des 
escadrilles de chasse et de bombardement. Accompa- 
gnée, parce que les réglages d'artillerie et la pro- 
gression de l'inlanterie deraandcht la même protec- 
tion. L'ennomi, qui n'a pu se tromper sur l'impor- 
tance des préparalils franco-biitanniques dans les 
Flandres, a, dès le milicwi de juin, renforcé ses 
groupes aériens et le nombre de ses ballons captifs. 
Durant tout le mois de juillet, se livrent, dans les 
airs, de terribles combats, rarement, d'avions isolés, 
mais habiluellemL'nt d'avions groupés ou môme de 
fortes escadrilles : tel ce combat du 13 juillet, le 
plus formidable de la guerre, auquel prirent part des 
formations qui comptaient jusqu'à 50 appareils et 
qui coûta aux Allemands 15 appareils abattus et 
16 désemparés... 



2i4 VIE UÉIVOIQUB DB GUyMMIER. 

Guynemer, à l'hApital, a entendu raconter ce» 
extraordinaires rencontres. Les radieuses randonnées 
de la Somme, seul ou à deux, les exploite de Lor- 
raine et de l'Aisne sont-ils devenus impossibles 
Faut-il se plier aux nouvelles tactiques du nombre et 
accepter de n'être plus qu'une simple unité dans une 
formation, ou le chef d'un groupe ordonnant la ma- 
nœuvre? Le chevalier de l'air demeure incrédule : il 
songe à son avion magique. L'ère des attaques fou- 
droyantes, quel que soit le chiffre des adversaires, 
n'est pas close. Cependant la préparation d'artillerie 
a commencé dès le milieu de juillet. La terre tremble 
à plus de cinquante kilomètres du front. Terre plate 
et qui serait sans grâce, si la lumière, jaillie des 
vapeurs humides qui montent du sol ou viennent de 
la mer, ne donnait un éclat et un relief délicats aux 
villages bâtis en pierre jaune, aux grasses fermes, 
aux bois, aux bouquets d'arbres, aux moindres haies, 
aux calvaires dressés aux carrefours. 

Guynemer avait pris froid, en juillet, parce que, 
les baraques destinées au logement des aviateurs 
n'étant pas achevées et ceux-ci couchant provisoire- 
ment à Dunkerque, il avait refusé de quitter le 
camp, dormant dans un hangar ou sous la tente, afin 
de partir de meilleure heure le malin à la recherche 
des avions ennemis qui, hardiment, franchissaient 
les lignes à la faveur des ténèbres et observaient au 



L'ASCENSION. 245 

jour naissant nos préparatifs d'attaque ou même 
bombardaient Hos arrières. Maintenant, les baraques, 
acwieilkntes et confortables, s'aiigneni au bord de 
la mer. 

Le 27 juillet, en ronde avec le lieutenant Deullin, 
camarade de la Somme et de l'Aisne, camarade de 
toujours, il abat en feu, entre Langemark et Roulcrs, 
un très puissant Albatros, vraisemblablement de 
nouveau modèle, 220 HP. Sa victime «st tombée loin 
dans les lignes ennemies. Le spectaoleen a été donné 
aux fantassins anglais enthousiasmés. 11 Ta choisi 
dans une patrouille allemande de huit avions que 
l'Albatros survolait do 500 mètres. Avec l'avion 
magique il Ta pulvérisé à une distance de quelques 
mètres. 

Cette victoire est la 49". Dès le lendemain, il célèbre 
la cinquantième, un D. F. \f ., qui tembe en flammes 
surWestrobeke, pareillement anéanti, mais qui au- 
paravant s'est défendu, car ra\non enchanté a reçu 
cinq balles dans la queue, l'un des longerons, le tuyau 
d'échappement, le capot. Il faut encore le réparer. Ce 
môme jour glorieux, puisque le prodigieux chiffre a 
été atteint par Guynemcr, est aussi pour les Cigognes 
un jour de deuil. Le capitaine Auger qui, fort de 
son expérience sept fois triomphante, était parti 
seul en reconnaissance, reçoit une balle dans la 
tête, et. mourant, parvient à ramener son appareil 



Î4fl VIE héroïque de Gl'YNEMER. 

au terrain d'atterrissage , pour mourir chez les 
siens. 

Cinquante : Guynemer a réalisé son rôve. Ce 
nombre qui paraissait inaccessible, s'est peu à peu 
rapproché. Le voilà conquis. Cinquante, sans comp- 
ter les avions tombés trop loin, que nul des nôtres 
n'a vus, sans compter les avions désemparés, sans 
compter les observateurs tués sur les biplaces. Va- 
t-il maintenant s'arrêter? Est-il las de ses chasses, las 
du massacre et de l'incendie promenés dans les 
airs? Ne sent-il pas la fatigue née des trop grandes 
dépenses nerveuses, des efforts démesurés ? Enlend-il 
les suggestions qui l'invitent au repos et à la sécu- 
rité? Capitaine à vingt-deux ans, officier de la Légion 
d'honneur, que peut-il attendre encore, que peul-il 
ambitionner à son âge ? Par sa ténacité à obtenir la 
fabrication, la disposition, les perfectionnements 
encore incomplets de son avion magique, il a, d'autre 
part, manifesté un esprit d'invention, des aptitudes 
mécaniques qui justifieraient aisément d'autres 
emplois. Précisément, les blessures de son appareil 
l'obligent à un nouveau voyage : l'occasion est là. Il 
était mal rétabli quand il a quitté l'hùpilal. Un congé 
paraît s'imposer. Enfin la tactique nouvelle du 
nombre ne pourrait-elle pas le conduire à exercer 
un commandement où il courrait moins de lisques 
personnels, où il se livrerait moins à sa fougue et à 



L'ASCENSION. Î47 

sa témérité, où il foimcrnit d'autres pilotes à son 
image et à sa ressembkmce. 

Nul doute que l'idée ne soit venue à d'autres : 
Guynemer a ses cinquante, Guynemer va se ropeser. 
Et peut-être : Guynemer a son compte, Guynemer 
ne volera plus. « C'est chose royale, a dit Alexandre, 
reprenant un propos du philosophe Antisll»ône, 
quand on fait le bien d'entendre dire du mal de 
soi. » Guynemer n'a jamais connu ce plaisir royal. 
Tout entier à sa tâehe, à sa mission, il ne soup- 
çonne même pas le complot qui se forme pour 
son salut et lui prête des pensées inférieures. Il 
va lui-môme surveiller les réparations de son 
avion, et revient avee lui le 15 août dans les Flan- 
dres. 

Ses camarades, tour à tour, y cseillent des lau- 
riers, parfois sanglants comme le capitaine Auger : 
tels le capitaine Dcrode, l'adjudant-chof Fonck, — 
nQuvel Aymerillol, tout petit et jeunet dans le 
groupe de ces chevaliôrs errants, — Ileurteaux, 
Deullin, nommé capitaine, qui seront blessés, et le 
lieutenant Gorgeux et le caporal CoHins. L'aviation 
de corps d'armée, l'aviation de bombardement ont, 
comme l'aviation de chasse, leurs héros des Flan- 
dres. Trop nombreux sont les noms qu'il faudrait 
exalter ici. Du moins, n'oublions pas les morts : le 
lieutenant observateur Mulard. le maréchal des logis 



248 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER. 

pilote Thabaud-Doshoiilièrcs, le sous-lieutenant pi- 
lote Bailliotz, le sous-iieulenant observateur Pelle- 
tier qui, blessé mortellement, meurt après avoir 
atterri et murmuré avec confiance : « C'est pour 
mon pays; je suis content... »; le lieutenant Ravarin* 
et le sergent Delaunay qui, spécialistes des atlaques 
de nuit, disparaîtront dans les ténèbres sans qu'on 
ait rien su d'eux.... 

Guynomer est' donc rentré au camp le 15 août. 
Le 17, l'avion enchanté fait des miracles : il abat à 
9 h. 20 un biplace Albatros qui s'enflamme avant de 
s'effondrer sur Wladsloo et cinq minutes après, à 
9 h. 25, un D. F. W. qui tombe en feu au sud de 
Dixmude. Le capitaine Auger et aussi le sergent 
Cornet, des Cigognes, qui a eie tue le 16 aoîii, sont 
vengés par leur terrible compagnon qui, le 18, tire 
encore à bout portant un biplace sur Staden, et 
le 20, montant cette fois son ancien Vieux-Charles, 
foudroie un D. F. W., sur Poperinghe. En quatre 
jours, il a cueilli trois trophées certains, et dans des 
conditions de guerre aérienne qui deviennent de 

^. Lp lieutenant Robert Ravarin, fils de M. Fleury Ravarin, 
ancien sénateur du Rhône, et le sergent Delaunay, ouvrier de 
Paris, ont été abattus à Lichtervelde dans la nuit du 2 au 
3 septembre 1917, après avoir bombardé la gare où ils 
avaient quelques mois auparavant l'ait sauter un dépôt de trains 
de minutions. (l'était le 50' bombardement de nuit du lieute- 
nant Ravarin. {Note de i9l9.) 



L'ASCEIfSION. 249 

plus en plus dures matériellement et difficiles, en 
raison de la hauteur et du nombre. Malgré le temps 
qui, ce mois d'août, fut presque continuellement 
orageux ou pluvieux, malgré les méthodes ennemies 
qui groupent les avions afin de les moins exposer et 
de leur éviter les surprises, Guynemer devance la 
tempête et son audace est telle qu'elle surprend 
môme un adversaire préparé. 

Les aviateurs anglais et belges du voisinage lui 
rendent des visites et reçoivent les siennes. Il donne, 
il répand ses méthodes de tir. Car l'appareil pour 
lui n'est que l'instrument qui permet à l'arme son 
œuvre de mort. « Mon avion, a-t-il dit un jour, n'est 
qu'une mitrailleuse volante. » Et le capitaine Gal- 
liof, spécialiste de Tarmement, qui répète cette for- 
mule, donne sur Guynemer, armurier et tireur, des 
détails qu'il faut retenir, car ils expliquent ses vic- 
toires : « Un jour, écrit-il, à Bue, Guynemer ne pro- 
clamait-il pas devant M. Daniel Vincent : « Ce n'est 
« pas avec des évolutions qu'on tue le Boche. On le 
« tue en tirant dessus le plus fort et le plus juste 
« possible.... » Aussi son travail de tous les jours 
commençait-il par la vérification minutieuse du 
fonctionnement de son arme, du calibrage de ses 
cartouches, du réglage de ses organes de visée. Pour 
le réglage du moteur et de l'avion il se confiait à ses 
mécaniciens, se bornant à un rôle de surveillance; 

10 



250 TiE Héroïque de guynemer. 

pour ses armes, c'était lui qui les soignait presque 
enticreraent lui-même, armes et munitions.... Il 
avait compris celte vérité, dont l'évidence n'apparaît 
qu'aux chasseurs de gros gibier, qu'il ne suffit pas 
de toucher et de toucher le premier, il faut pouvoir 
fondroijer si l'on veut retarder le plus possible 
l'échéance fatale du jour où la victime entraînera 
son vainqueur avec elle dans l'abime* — » 

De l'apparail lui-même Guynemer a fait l'arme la 
plus redoutable. Le cinquantième est bien dépassé. 
Le 20 août, il en est à 53. Le voilà en marche pour 
d'autres chiffres. Est-ce la Somme qui recommence? 
Le 24 août, Guynemer repart pour Paris; aux usines 
de Bue il veut demander la réparation de son avion 
blessé et un nouveau perfectionnement. 

1. Guynemer tireur de combat {Guerre aérienne du 18 octo- 
bre 1917, numéro spécial consacré à GuyHeraer). 



I 



IL — Les présages 



— Oui, le chien finit toujours par avoir raison, lui 
avait dit son père à Biarritz, en souriant avec mélan- 
colie, quand Georges Guynemer insistait pour s'en- 
gager à tout prix malgré ses deux ajournements 
successifs. 

— Le chien? quel chien? avait demandé le jeune 
homme, qui ne connaissait pas l'apologue. 

— Le chien qui est sur le seuil, attendant que 
quelqu'un lui ouvre la porte. Il ne pense qu'à entrer, 
tandis que l'on ne pense pas toujours à le laisser 
dehors. Ainsi parviendra-t-il fatalement à son but. 

Notre destin, pareillement, nous attend. Il attend 
pour nous faire signe que nous lui ouvrions la porte 
de notre vie. Nous avons beau la tenir fermée avec 
toute notre volonté. Parce que nous ne pensons pas 
toujours à lui, ou parce que nous nous fions à lui, 
il entrera quand ce sera son heure. Car il n'est là 
que poui' le signe qu'un jour il nous doit adresser. 
« Ce que nous appelons fatalité n'est souvent que la 



252 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER. 

revanche des forces naturelles sur la volonté hu- 
maine,, quand l'esprit a trop contraint la matière 
ou prétendu se passer d'elle. Orphée entraînait les 
fleuves, les arbres et les rochers au son de sa lyre, 
mais les Ménades le mirent en pièces'. » 

Guynemer en Flandre n'est-il plus le Guynemcr 
de la Somme, de la Lorraine et de l'Aisne? Sa maî- 
trise est, certes, la même, si elle ne s'accroît pas 
avec chaque bataille. Sa témérité n'a cure du 
nombre, ni des nouvelles tactiques aériennes, tant 
elle a foi dans son arme et dans son appareil per- 
fectionnés. Ses victoires du 17 et du 10 août égalent 
les plus hardies. Et cependant ses camarades n'ont- 
ils pas remarqué chez lui une tension plus violente 
des nerfs? 11 ne se contente pas de voler plus que les 
autres, de guetter plus longtemps le gibier qui se 
présentera et de l'abattre. Maintenant, il veut son 
Boche à jour fixe. Il exige que la victime se pré- 
sente et, si elle manque au rendez-vous, il va la 
chercher dans ses lignes, à des distances de plus 
en plus dangereuses. E&t-il las de tenir au destin la 
porte ferm;ée? Est-il sdr que le destin n'entrera pas . 
Mais 8onge-t-il seulement à ce destin qui a fixé son 
heure — proche ou lointaine? 

Nul doute qu'il y ait songé, et de plus en plus. 

I. BîMgson. 



L'ASCENSION. 253 

€ La dernière fois que je le vis, écrit le lieutenant 
Constantin, son compagnon de Stanislas, son air 
triste m'avait frappé. Il venait de remporter sa 
quarante-septième victoire. «J'ai eu trop de chance, 
me disait-il, « j'ai la sensation qu'un de ces jours je 
« vais y rester. — Mais non, lui disais-je, j'ai une con- 
« fiance illimitée en toi, je suis sûr qu'il ne t'arri- 
« vera rien. » Il souriait, sceptique, mais cette 
idée le poursuivait et il évitait tout ce qui pouvait 
lui retirer une partie de son énergie et de son 
calme, voulant apporter dans l'accomplissement de 
son métier de « chasseur de Boches » la plénitude 
de ses facultés*. » 

Quand a-t-il cessé de se croire invincible? De sa 
blessure de Verdun, il s'est remis, dans les airs, on 
8e rappelle comment, en se soumettant au tir en- 
nemi sans riposter. 11 a été « descendu » huit fois, 
plus qu'aucun autre, et chaque fois il a 8u le temps 
d'y penser. Combien de fois est-il revenu à l'aéro- 
drome avec des balles dans son appareil et jusque 
dans ses vêtements? Jamais ces menaces n'ont eu 
le pouvoir de peser sur sa volonté. Jamais elles 
n'ont ralenti son ardeur, ni diminué sa tureur dans 
l'attaque. Mais s'est-il jamais cru invincible? 

H a conliance en lui et il sait qu'il n'est qu'un 

1. Motos mé<lileti de J. Constantin. 



554 VIE m-ROlQUE DE GUYNEMER. 

homme. L'un de ses amis les plus intimes, son 
rival de gloire aux Cigognes, le plus rapproché 
depuis la disparition de Dorme, celui que j'ai appelé 
l'Olivier de ce Roland, a reçu un jour son étrange 
confidence. Il a été seul à la recevoir. — Quand 
nous parlons, m'a dit un autre, nous ne songeons 
qu'à nous battre. Cela est assez absorbant. — Mais 
Guynemer a dit à celui-ci : 

— Quand on met le moteur en marche, je fais un 
signe aux camarades. 

— Un petit signe, je l'ai bien vu. La poignée de 
main de l'aviateur. Cela veut dire : au revoir.^ 

Et Guynemer a expliqué en riant à demi pour ne 
pas donner trop d'importance à ses paroles : 

— Ils ne comprennent pas que je leur dis peut- 
être adieu. 

Il a dit cela, mais il a ri. Chez Guynemer, l'eiilant 
est toujours près de l'homme. 

Les derniers jours de juillet, après son cinquan- 
tième, de Paris où il surveille la réparation de son 
avion, il est venu faire une courte visite à Compicgne. 
Son père, qui l'a vu se passionner pour la réalisa- 
tion d'un nouveau type d'appareil et qui connaît sa 
compétence technique, lui découvrant un peu de ner- 
vosité, ose, pour la première fois, et bien timidement, 
et sans insistance, faire allusion à un autre avenir : 



L'ASCENSION. S65 

— Ne pourrais-tu rendre aussi des services dans 
les questions de matériel? 

Mais les yeux de Guynemer ont posé sur lui un 
regard gônant. Tontes les interventions qu'il a récla- 
mées de son père ont servi k le mieux exposer : 

— Aucun homme n'a le droit de se retirer du 
front tant que dure la guerre. Je sais très bien ce 
que vous pensez. Le dévouement n'est jamais perdu. 
Ne parlons plus de ça.... 

Le mardi, 28 août, Georges Guynemer, venu à 
Paris après sa victoire du 20 août pour de nouvelles 
réparations à son appareil, se rend à Saint-Pierre 
de Chaillol. Ce n'était pas là une visite exception- 
nelle. Il aimait à t'y recueillir, avant la batiiille, à 
s'y préparer. Un prôtre l'a révélé drpuis lors : « Je 
suis dans mon rôle de prêtre, a-t-il écrit, en disant 
aujourd'hui sa foi en Dieu et la clarté de son âme'. » 
Les habitués de Chaillot le connaissent, mais toute 
curiosité serait déplacée dans le saint lien, et il 
peut se croire ignoré. Après qu'il a rempli ses 
devoirs religieux, il cause volontiers quelques ins- 
tants dans le petit bureau de la sacristie. Causerie 
Tendue plus intime et plus grave par le ton qu'y 
prennent naturellen)i nt les pensées, bien qu'il ne 

1. Croix du 7 octobre 1917, article de Pierre l'Ermite. 



«6 TIE UÉROIQUB ÈE GliYNEMER. 

soit pas l'homme des méditations et des longues 
prières. 

— C'est fatal, dit-il avec son autorité mêlée d'en- 
fantillage, je n'y échapperai pas. 

A quoi donc n'ôchappera-t-il pas? Et se souvenant 
de ses études, il précise en latin : 

— Uodie mihi, oras tibi.... 

Les premiers jours de septembre, à la veille de 
son départ pour les Flandres, — car si son appareil 
n'est pas encore réparé, le service l'appelle, — il ren- 
contre sur le pas de l'hôtel Édouard-VH un de ses 
camarades de Stanislas, Jaoquemin, qui est artil- 
leur : « Il m'emmena dans sa chambre, rapporte 
Jacquemin, et nous passâmes une bonne heure 
ensoiiibl* à bavarder en rappelant nos souvenirs 
de eoUège. J« lui demandai s'il avait un truc spé- 
cial pour obteair de si brillants résultats : « Non, 
me répondit-il. Souviens-toi que j'ai eu des prix 
de tir. Je tire bien et j'ai une confiance absolue 
dans mon appareil. » 11 me montra ses multiples 
décorations. Toujours aussi simple, aussi gentil, 
aussi bon camarade qu'à Stanislas. Nullement grisé 
par son succès, il était seulement plus expansif et 
il était heureux de me raconter ses combats avec le 
Boche. 11 m'expliqua que, malgré l'opposition qu'il 
avait rencontrée longtemps chez les constructeurs, 



L'ASCENSION. 257 

il avait obtenu un perlectionnement qu'il poursui- 
vait. Il me dit aussi avoir un appareil photogra- 
phique avec lequel il photographiait les différentes 
phases de la chute de l'adversaire. Quand nous nous 
sommes quittés, sa dernière parole a été : « J'es- 
père bien voler demain, mais tu ne me verras plus 
aux communiqués. C'est fini. J'ai abattu mes cin- 
quante Boches '. » 

Que veut-il entendre par là? Paroles énigmatiques 
et contradictoires, qui ne sont pout-ôtra qu'une bou- 
tade : il est rassasié de gloire, et demain il volera 
encore. Il volera pour rien, car il n'a plus rien à 
attendre, car il n'attend plus rien. Mais il volera. 

Avant de repartir pour Dunkerque, il vient à 
Compiègne dire adieu à ses parents. Il y passe deux 
jours, les 2 et 3 septembre. Il partira le 4. Jamais 
il ne s'est [montré plus câlin, plus séduisant et gai, 
plus simple et gentil. Mais il est aussi plus agité. 

— Faisons des projets, faisons des projets, ré- 
pèle-t-il, lui qui, auparavant, n'en voulait point Taire. 

Et il fait des projets où il gâte ses sœurs à 
l'avance. A sa sœur Yvonne, il rappelle le temps où 
il lui réclamait une neuvaine. 11 voulait qu'elle fit 
des vœux afin qu'il réussit à s'engager : c'était à 

1. Notes inédites de M. Jaequemin. 



'i()8 VIE Héroïque de guynemlr. 

Biairilz, après son premier ajournement. Comme 
elle s'y refusait, il l'avait menacée de la bouder tout 
le reste de ses jours. Et il l'avait boudée, en effet, 
pendant cinq minutes au moins. 

Sa mère et ses sœurs ne lui ont trouvé que plus 
de charme et d'entrain. Son père le devine, le pies- 
sent fatigué, surmené, lui découvre une sensibilité 
à ee point aiguisée que, de sa mission de chasseur, il 
se crée une obligation excessive et se reproche de 
n'avoir pas, avec son nouvel appareil, obtenu déjà 
plus de résultats. La volonté de vaincre n'est plus, 
chez le jeune guerrier, soumise à l'occasion : elle 
croit forcer l'occasion à heure fixe. Alors son père 
se décide à lui parler. Avec sollicitude, il l'engage 
au repos, le prenant par l'amour-propre et l'intérêt 
même de son arme : 

— Un repos momentané. Un repos qui le fortifie- 
rait. Il ne faut pas oublier que tu abuses de tes 
forces. Tu risques un jour, si tu continues long- 
temps encore, de n'être plus toi-même, de te mon- 
trer inférieur à toi-même. 

Son fils le regarde avec reproche : 

— C'est la guerre, papa. 11 faut que ça marche ou 
que ça casse. 

Le père insiste cependant. Pour la première fois, 
il donne un tel conseil, non sans y avoir mûrement 
réfléchi : 



L'ASCENSION. 259 

— Tu as ton compte. Arrête-toi quelque temps. Tu 
pourrais former d'autres pilotes de chasse, pareils 
à toi. Après, tu reprendras ta place à ton escadrille. 

— Oui, et l'on dirait qu'à bout de récompenses 
j'ai cesse de combattre. 

— Tu laisseras dire, et quand tu reparaîtras, 
plus fort et plus ardent, on comprendra. Je ne t'ai 
jamais donné un conseil que je ne puisse crier sur 
la place publique. Ne t'ai-je pas aidé dans toutes tes 
entreprises? As-tu jamais trouvé ici autre chose que 
des encouragements et l'acceptation la plus désinté- 
ressée et la plus exallée de la vie de combattant? 
Mais il y a une limite aux forces humaines. 

Georges Guynemer va conclure la conversation : 

— Oui, dil-il, une limite qu'il faut toujours dé- 
passer. Tant qu'on n'a pas tout donné, on n'a rien 
donné. 

Le père s'est tu. 11 a touché le fond de l'àme. Il 
est fier ensemble et attristé. Dès cet instant, il a le 
cœur angoissé. Au moment du départ, il dissimule 
son angoisse. Il regarde le parlant comme s'il ne 
devait pas le revoir, et quand il est parti, ces dames 
regardent encore dans sa direction. Le silence, et 
non les paroles, unit les siens dans un malaise que 
chacun d'eux se contraint à dissimuler aux autres. 

Dans V Iliade, quand Ilecter, après avoir rompu la 
muraille qui protégeait le camp grec et être apparu 



300 VIE IIEKUIQUE DE GUYxNBMER. 

à ses ennemis, sembl-ible à un noir tourbillon qui 
couvre tout d'un coup la ten*e et que les dieux seuls 
auraient pu arrêter, revient dans Troie et attend 
aux portes de Scées Achille ivre de venger Patrocle, 
le vieux Priam, le premier, aperçoit le danger et 
supplie son fils de ne pas partir. Hécube se joint à 
lui pour le fléchir par ses larmes et ses prières. Mais 
larmes et prières sont inutiles. Hector, sans les 
écouter, marche à la rencontre d'Achille. Il va à son 
destin. 

Le 4 septembre, Guynemer est au camp d'aviation 
de Saint-Pol-sur-Mer, près de Dunkerque. Le capi- 
taine Heurtaux, son ami Heurtaux, qui comman- 
dait l'escadrille des Cigognes, n'y est plus. Il a été 
blessé la veille, le 3 septembre, gravement, d'une 
balle explosive à la cuisse, recueilli par les Anglais 
et évacué. Heurtaux, par sa finesse de doigté, avait 
peut-être seul un peu d'empire sur le terrible Guy- 
nemer. Le mercredi 5, Guynemer, qui n'a pu ra- 
mener son avion magique indisponible encore et 
qui s'est plaint aux usines de n'en avoir pas un de 
rechange, remonte son ancien appareil : il at- 
taque un D. F. W. à bout portant, selon sa méthode, 
mais ses deux mitrailleuses s'enravenl et le Borhe 
est sauvé. U a volé une heure. Enragé, il rerotn- 
mence, fond sur un groupe de cinq nwnopiacei), en 



L'ASCENSION. SM 

tire deux successivement, de très près, mais par 
leurs manœuvres réciproques ceux-ci parviennent à 
se dégager. Guynemer, au retour, examine 8on 
arme et découvre une détente mal placée: cette 
fois, il a volé deux heures et demie. Il sort une 
troisième fois et mcuie une ronde de deux heures, 
interrogeant le ciel, cherchant, appelant, provo- 
quant l'ennemi, indigné de n'apercevoir au loin que 
des fuyards. Une heure, deux heures et demie, deux 
heures : total, cinq heures et demie de vol dans une 
seule journée. Qui peut tenir les airs si longtemps? 
Guynemer veut une victoire. Guynemer abuse de lui 
sans pitié. 

Toutes les circonstances se liguent contre lui 
pour l'énerver; l'absence de iïeurtaux blessé, l'in- 
disponibilité de son avion magique, les enrayages 
de ses mitrailleuses, et jusqu'à ce ciel vide. Il 
s'irrite, sa nervosité s'accroît. Le lieutenant Ray- 
mond, avec qui il aimait à combattre, est en per- 
mission. Le samedi. 8 septembre, il emmène avec 
lui le sous-lieutenant Bozon-Verduraz, un autre de 
ses compagnons habituels, malgré le temps qui, lui 
aussi, se môle de le contrarier. Une brume épaisse 
entoure bientôt les doux aviateurs, qui se perdent 
et se retrouvent, l'un, Boïon-Vefdaraz, sur Nrau^ort, 
l'autre, Guynemer, sur Ostentfe. 



S6Î TiE Héroïque de gutnemer. 

Le dimanche 9 septembre, Guynemer, le matin, 
est resté endormi. L'un de ses camarades l'appelle, 
lui demande s'il vient à la messe. 

— Sans doute. 

Guynemer assiste à la messe à Saint-Pol-sur-Mer. 

Regarde-t-il en face l'avenir et songe-t-il aux siens? 
R6cite-t-il pour lui-même — car il n'est pas de ceux 
qui livrent le secret de leur vie intérieure — une 
prière semblable à celle que son camarade aviateur 
Anthelrae de Gibergues rédigea comme un testa- 
ment: 

€ Si, les ailes brisées, un jour, dans le ciel, je 
retombe sur la terre en retournant à Dieu, que ces 
lignes apportent à ma mère, à mon père, les pensées 
dernières, les désirs, les rêves suprêmes de leur fils 
tant aimé. 

« Dès que Vavion mortellement blessé refusera 
tout travail, dès que V accomplissement de la mission 
sera impossible et ma tâche sur terre terminée, dès 
que la chute se précipitera, à quelques mètres à peine 
au-dessus du vacarme delà bataille, une paix infinie 
depuis longtemps attendue m'envahira et je la chan- 
terai de toute mon âme : Gloria in excclsis Deo!... 
Oh ! ces quelques secondes devant la souffrance et la 
mort, dont le monde a une telle horreur quil essaiera 
de vous le» cacher comme abominables, vous les 



L'ASCENSION. 283 

bénissez avec moi ; elles sont une faveur du juge soU' 
verain. ' 

« A mesure que mon corps frissonnant Rappro- 
chera du sol, mon âme remontera plus légère à des 
hauteurs inconnues : la séparation se fera victo- 
rieuse — » 

Cependant le temps est mauvais : il ne vole pas ce 
jour-là. Et au lieu de goûter ce repos forcé, il s'en 
irrite comme d'une injure. Mais le lendemain, — 
lundi, 10 septembre — il vole trois fois, et les trois 
fois une malchance impitoyable le poursuivra. 

La première fois, il part sur son appareil h deux 
mitrailleuses. La commande de la pompe à eau est 
grippée : il est forcé d'atterrir sur un terrain d'avia- 
tion belge. Cependant il peut revenir. On le photo- 
graphie comme il va baisser son masque. L'image 
ainsi obtenue montre un Guynemer crispé, tendu, 
tourmenté, inquiétant. Celui qui faisait trembler 
ses ennemis fait trembler ceux qui l'aiment. Le 
voici au camp d'aviation. Il débarque. 11 n'a qu'un 
parti à prendre dès lors : attendre. D'un instant à 
l'autre il doit repartir pour Paris et les usines de 
Bue, et y prendre son avion enchanté mis au point. 
Qu'il aille donc le chercher. Personne ne le relient. 
Et précisément son autre appareil vient de lui occa- 
sionner des déboires. C'est la solution la plus 



264 VIE Héroïque db guynemer. 

simple. Elle paraît s'imposer. Oui, mais il vont son 
Boche auparavant. N'est-il pas dans les Flandres 
pour donner l'exemple, pour exalter tout le monde, 
aviateurs et fantassins? 

Deullin est absent. Il monte l'appareil de Deullin. 
Il découvre enfin dans l'espace un groupe d'avions 
ennemis, les atlaque sans aucun souci de leur 
nombre, reçoit quatre balles dans son propre appa- 
reil, dont une dans la pompe à air. Une seconde 
fois, il est contraint à l'atterrissage et môme il doit 
rentrer au camp en automobile. Va-t-il écouter les 
conseils de la sagesse, de la prudence? Ah ! bien 
oui, il repart une troisième fois, sur l'appareil du 
lieutenant Lagache. Cette fois, l'essence déborde par 
le couvercle dévissé du carburateur. Un commence- 
ment d'incendie se déclare. Guynemer est encore 
obligé de redescendre. Il a failli prendre feu. 

Trois vols, trois atterrissages forcés. Ce jour-là 
encore il a dépassé la mesure : il a volé cinq heures 
et demie sur trois appareils successifs qui, tous 
trois, lui ont donné de la tablature. Son énerve- 
ment, son épuisement sont extrêmes. Tout lui 
échappe, tout le contrecarre, le temps, les machines, 
les circonstances. Jamais il n'a déployé tant d'énergie, 
et celte énergie a été inutile. Mais Guynemer ne 
cédera pas : il repartira, il ira, il veut, il veut, il 
veut.... 



m. — Le dernier départ. 



Le lendemain 11 septembre, un mardi, le temps 
semble incertain. Mais le voisinage de la mer attire 
ces brumes matinales qui se lèveront tout à l'heure. 
Le jour sera beau. Guynemer a mal reposé. Ses 
trois atterrissages successifs de la veille l'ont humilié 
et blessé. Toutes les l'orces matérielles se liguent 
contre lui. Ah! s'il n'avait que l'ennemi à vaincre! 
Sans son nouvel avion, — cet avion enchanté dont 
il a porté l'idée en lui tant de mois, comme une 
femme porte son enfant, et qu'il a eu la joie de voir 
vivre, de chevaucher, — la chasse n'a plus autant 
d'attrait pour lui. Il ne peut plus s'en passer, il en 
est obsédé, il partira le soir môme pour l'aller cher- 
cher aux usines. Pourquoi n'est-il pas déjà parti? Il 
lui répugnait de quitter le camp sans avoir abattu 
au moins son Boche. Mais puisque le Boche y met 
delà mauvaise volonté... C'est cela, il partira le soir 
même. Cette solution le calme momentanément. Il 
n'a plus qu'à se croiser les bras et attendre l'heure 

17 



266 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER, 

du train. Précisément, le commandant du Peuty, un 
des chefs de l'aviation au Grand Quartier général, et 
le commandant Brocard, appelé au Ministère de 
l'Aéronautique comme chef de cabinet et provisoi- 
rement remplacé dans le oommandement de son 
groupe de combat par le capitaine d'Harcourt, doi- 
vent arriver par le train du matin. Ils seront au 
camp vers neuf ou dix heures. Une conversation 
avec eux sera précieuse en enseignements ; elle ser- 
vira à préparer l'avenir. Pourquoi ne les attendrait- 
il pas? 

Il est agité, il a le teint bistré qui présage ses 
crises de fatigue ; il hésite, il va de sa baraque aux 
hangars et des hangars à sa baraque. Aucune mau- 
vaise humeur, mais une grande nervosité. Il re- 
tourne au hangar, il inspecte son Vieux-Charles 
bi-mitrailleuse. En somme, l'appareil et les armes 
sont en bon éfat l'accident de la veille n'est pas à 
prévoir. Alors pourquoi est-il là? En l'absence du 
capitaine Heurtaux, il commande l'escadrille des 
Cigognes. Plusieurs pilotes sont partis en reconnais- 
sance. N'est-il plus celui qui donne l'exemple? Déjà 
les brumes s'élèvent. Et le devoir, comme le jour, 
resplendit, le devoir auquel Guynemer n'a jamais 
résisté, qu'il a toujours devancé, du jour oîi il 
triomphait à Biarritz des ajournements jusqu'à ce 
matin du 11 septembre 1917. Ni le goût de la gloire^ 



I 



L'ASCENSION. 267 

ni celui de C aviation n'ont été pour risn dam son 
premier départ, venu de sa seule volonté de servir; 
ils ne seront pour rien dans le deimier, pareillement 
imposé par sa seule volonté de servir. 

Il est résolu. Le sous-lieutenant Bozon-Verduraz, 
qui a souvent chassé avec lui, avec lequel il s'est 
égaré trois jours auparavant au-dessus de la mer, 
/'accompagnera. Les mécaniciens sortent les avions. 
Un de ses camarades lui demande, avec une négli- 
gence apparente : 

— Vous n'attendez pas le commandant du Peuty et 
le commandant Brocard? Ils vont arriver. 

Mais Guynerner montre l'espace qui se libère des 
nuées comme lui-même de son indécision. 

Tout le monde, ces jours derniers, a essayé de le 
retenir, le sentant plus nerveux. Cette conspiration 
même l'excite, et c'est pourquoi chacun y apporte 
des ménagements. Guynerner est intraitable. Il est 
l'enfant gâté de l'aviation. Il peut prendre à rebours 
le souci qu'on lui manifeste. Il n'accepte pas qu'on 
montre plus de soin de son existence que de n'im- 
porte quelle autre. Il est malaisé à manier et pour 
s'y risquer il faut user de beaucoup de prudence et 
de mesure. Cependant le commandant du Peuty et le 
commandant Brocard, qui ont plus d'autorité, ont été 
prévenus de cet état d'esprit. Ils veulent voir Guyne- 
uier. lis se hâtent. Us u'riveront au eamp d'aviation 



2C8 VIE Héroïque de guynemer. 

à neuf heures du matin et le réclameront sans retard. 
Or, Guynemer et Bozon-Verduraz se sont envolés à 
huit heures vingt-cinq. 

Les deux aviateurs s'éloignent de la mer, gagnent 
vers le sud-est. Ils se rapprochent des lignes, passent 
au-dessus de Bixchoote et du cabaret Korteker que 
nos troupes ont conquis le 51 juillet. Ils suivent 
dans les airs la route de Bixchoote à Langemarck, ils 
survolent Langemarck dont les Anglais se sont 
emparés le 16 août. Les tranchées, les débris d'an- 
ciennes voies qu'ils connaissent bien se croisent, 
s'enchevêtrent sous eux. Voici le chemin de fer, ou 
ce qui fut le chemin de fer d'Ypres à Thourout, qui 
passe au nord de Langemarck, et voici la route 
d'Ypres la Ruinée, d'Ypres martyre à Thourout, qui 
passe par Saint-Julien et Poelkapelle. Sur nos lignes, 
sur les lignes anglaises, ils n'ont rencontré aucune 
patrouille ennemie. Ils franchissent au-dessus de la 
Maison Blanche, à l'est de Langemarck, les lignes 
anglaises, ils s'avancent sur les lignes allemandes, 
du côté de Poelcapelle, ils ont sous eux les vestige» 
de Poelcapelle. 

De ses yeux habitués à scruter le ciel, de ses yeux 
qui ne laissent rien échapper, Guynemer a découvert 
un ennemi, un seul, qui vole plus bas. Il a fait à son 
compagnon le signe convenu. Le combat va s'enga- 
ger. L'inévitable ust là. L'inévitable, c'est le devoir 



L'ASCE.NSIO.N. SOI» 

L'attaque d'un biplace au-dessus des lignes enne- 
mies, el libre ainsi de sa manœuvre, est toujours 
une opération délicate, à cause de son vaste champ 
de tir: le pilote tire dans l'hélice, comme sur mono- 
place, mais le passager, avec sa tourelle, embrasse 
tout l'espace, sauf deux angles morts, le premier en 
avant, le second sous le fuselage et sous la queue, 
ainsi qu'en arrière de celle-ci, dans l'axe du fuselage. 
Le tir de face, de haut en bas ou de bas en haut, ha- 
bituel à Guynemer, est difficile : les vitesses addi- 
tionnées des deux appareils le rendraient imprécrs 
pour tout autre, et, de plus, le pilote et le passager 
sont blindés par le moteur. La meilleure position 
sera derrière la queue et légèrement en dessous. 

Guynemer la connaît bien. 11 sera toujours temps 
de la chercher par une vrille ou un relourncment> 
si l'attaque directe n'a pu réussir. H essaie de la 
surprise, en se plaçant entre le soleil et l'ennemi 
pour ne pas être vu. Mais le soleil se voile, refusant 
de le dissimuler dans sa lumière. Alors il plonge afin 
de descendre et de se tenir au niveau de l'adver- 
saire, les plans ne formant plus qu'une ligne mince 
peu visible. Cependant l'ennemi l'a aperçu et 
manœuvre afin de le garder dans son champ de tir. 
Pour l'empêcher d'ajuster, il serait prudent de ne 
pas se diriger sur lui selon une trajectoire rectiligne 
car un mitrailleur de sang-froid tiraut contre ua 



270 VIE HEIUIIQUE DE GUYNEMER. 

avion marchant droit sur lui a les plus grandes 
chances de l'atteindre : il faudrait décrire des zigzag* 
pour obliger le tireur adverse à déplacer sa mitrail- 
leuse d'un bord à l'autre, garder un peu de hauteur 
et, en se rapprochant, tirer une rafale en fonçant 
dessus, après quoi éviter l'avion ennemi, et, s'il n'e«;t 
pas abattu, s'écarter vivement vers l'arrière. Guyne- 
mer court au but comme un bolide, sans recourir à 
aucun tour. « Je ne vole pas la victoire, » pourrait- 
il dire comme Alexandre refusant d'attaquer de nuit 
les troupes de Darius. Il compte sur son adresse au 
tir et sur la foudroyante charge qui lui a assuré 
tant de triomphes. Mais il manque, cette fois, l'ad- 
versaire qui se met en vrille, descend et tombe sur 
l'avion de Bozon-Verduraz qui le manque à son tour. 
Guynemer va-t-il rompre le combat? Il n'y a pas 
eu de surprise et la prudence le conseillerait. Guyne- 
mer n'a montré aucune prudence dans son attaque 
directe. Il va recommencer, car il veut vaincre. Tous 
ses atterrissages de la veille l'ont exaspéré : il 
s'acharnera. Tandis qu'il continue à descendre pour 
se retourner derrière le biplace et chercher à le 
placer dans son champ de tir, Uozon-Verduraz aper- 
çoit une troupe de huit monoplaces allemands qui 
s'avance vers les lignes anglaises. Selon les règles 
tactiques qu'il observe avec son chef, il va se séparer 
de lui, se présenter aux nouveaux venus, les attirer 



L'ASCENSION. 271 

les entraîner et les dépister, et tandis qu'il opérera 
cette manœuvre, il laissera à Guynemer le temps de 
cueillir sa cinquante-quatrième victoire. Puis Pré- 
viendra, sur le champ de bataille devenu le point de 
ralliement, rejoindre le vainqueur. Sur Guynemer il 
est sans inquiétude. Avec lui, n'a-t-il pas attaqué sou- 
vent, à deux, des groupes de cinq, six, et parfois dix 
ou douze monoplaces. Sans doute le biplace est-il 
mieux armé et plus perfide. Pour Guynemer, c'est 
néanmoins un gibier sûr. Guynemer était, ces jours 
derniers, bien agité, bien nerveux. Mais, au combat, 
il retrouve toutes ses facultés, son sang-froid, sa 
maîtrise, son extraordinaire coup d'œil, — sa témé- 
rité aussi. 

Bozon-Verduraz a emporté cette vision : Guync 
mer, après l'échec de son premier assaut, a piqué, 
afin de continuer le combat et de chercher la posi- 
tion favorable à son tir: l'avion ennemi descend en 
vrille, se rapprochant de la terre à qui il peut 
demander secours. Le second de Guynemer s'est 
ollert h la vue des huit monoplaces allemands, qui 
s'engagent dans sa route et s'échelonnent dans le 
ciel à sa poursuite. Son plan réussit. Peu à peu le 
groupe se désagrège, se dissout dans le vaste ciel. 
Bozon-Verduraz revient en hâte à son point initial où 
son chef doit, sans doute, l'attendre. Il cherche Guy- 
nemer : personne. L'espace est vide. L'Allemand 



272 VIK llÉKUlnUE DE GUVNKMEIl. 

serail-il indemne? Personne! Il perd de sa hauleui 
pour mieux explorer le ciel et la terre ensemble, car 
une inquiétude mortelle l'a saisi, lui serre le cœur. 
Sur le sol, aucun signe, aucun de ces attroupement? 
que piovoque la chute d'un appareil. Rassuré, il re 
monte et décrit de grands cercles, attendant le cama- 
rade qui va revenir, qui ne peut pas ne pas revenir, 
qui peut-être, qui sûrement a été entraîné au loin 
par la prolongation de sa chasse. Guynemer n'a-t-il 
pas toutes les audaces? Comme Dorme, ne »'cst-il 
pas engagé, — plus d'une fois, — à d'inquiétantes 
distances dans les lignes ennemies? Oui, comme le 
lieutenant Dorme qui, un jour de mai, sur l'Aisne, 
n'est pas revenu.... Mais Guynemer reviendra. Il 
faut qu'il revienne. 11 est impossible qu'il ne revienne 
pas. Impossible, pourquoi? Parce que celui-là est 
au-dessus des misères communes, parce que celui-là 
est invincible, parce que celui-là est immortel. Cela 
ne se discute pas. C'est la foi des Cigognes. Sur Guy- 
nemer personne n'a jamais eu de doute. Guynemer 
abattu? Cette seule supj)osition est quasi sacrilège! 
Bozon-Verduraz attend. Il attendra tout le temps 
qu'il faudra. Une heure a passé, et personne ne 
parait. 11 allonge ses cercles, il inspecte plus loin, 
sans perdre le point de ralliement. Il fouille les airs, 
comme Nisus la forôt à la recherche d'Euriale. Guy- 
nemer est un homme. Les risques des autres sont 



I 



L'ASCEiNSlON. Î73 

ses risques. Tant d'autres, déjà, ne sont pas rentrés ! 
ui, tèuil d'autres, mais pas Guynemer. 

La deuxième heure s'est écoulée, et le fidèle com- 
pagnon est toujours seul au rendez-vous. Il est seul 
au rendez-vous et l'essence va lui manquer. Un 
cercle encore avant qu'elle ne manque. Le cercle est 
bouclé ; encore celui-là. Le moteur ne va plus pou- 
voir fonctionner. 11 faut rentrer au camp d'aviation 
de Saint-PoUsur-xMer. 11 faut y rentrer seul. 

Bozon-Verduraz atterrit et sa première parole est 
pour réclamer Guynemer. 

— Guynemer est là? demande-t-il. " 

— Non, pas encore. 

Il savait d'avance qu'on ne le lui rendrait pas. 
Guynemer n'est pas rentré. 

Le téléphone jette ses appels. Les ondes de la télé- 
graphie sans fil s'allongent dans l'espace. Les avions 
libres parlent en reconnaissance. Les heures s'écou- 
lent; le soir, peu à peu, s'approche, un de ces beaux 
soir de fin d'été où les confins de l'horizon prennent 
des tons de fleurs, les ombres montent de la terre, 
et de Guynemer on est toujours sans nouvelles. Des 
escadrilles voisines, françaises, anglaises, belges, 
ses frères d'armes viennent s'enquérir. Les derniers 
avions envolés ont atterri. Personne n'ose interroger 
les rentrants. 

Cependant il faut assurer le service, et la vie con- 



274 ME Héroïque de guynemi;i\. 

linue comme si l'aviation n'était pas en cUmiU. Tous 
ces jeunes hommes qui jouent habituellement avec la 
mort iie manifestent pas ieui' douleur. Elle est en 
eux farouche et rude. 

Au dîner du soir, une lourde tristesse pèse sur les 
pilotes des Cigognes. La place de l'absent est vide : 
nul ne songe à roccuper. Quelqu'un, pour secouer 
celte torpeur, bâtit des hypothèses : Guyncmer s'est 
tiré de tant de chutes, a passé à travers tant de 
périls. Son appareil, la veille, n'avait-il pas eu de 
panne? Sans doute doit-il être prisonnier. 

Guynemer prisonnier.... Il avait dit un jour, en 
riant : « Les Boches ne m'auront pas vivant.... » 
Mais son rire était terrible. Personne ne croit à un 
Guyncmer prisonnier. Alors?... 

Sur le carnet de vol, à la dernière page commen- 
cée de l'emploi du temps, le sous-lieutenant JBozon- 
Verduraz a inscrit son compte-rendu : 

«t Mardi 11 septembre 1917. — Patrouille. Le 
capitaine Guynemer, parti à 8 h. 25 avec le sous- 
lieutenant Bozon-Yerduraz, disparait au cours d'un 
combat contre un biplan au-dessus de Poelcupclle 
Belgique). » 

C'est tout. 



IV. — La veillée. 



Avant lui, d'autres chevaliers de l'air, d'autres as 
ont disparu, sont morts, les uns chez nous, comme 
le capitaine Lecour-Grandmaison, comme le capi- 
taine Auger, les autres dans les lignes ennemies, 
comme le sergent Sauvage, comme le sous-lieutenant 
Dorme. Il serait le 13* de la liste, si l'on attribue au 
titre d'as un minimum de cinq victoires contrôlées. 
Voici l'appel des noms et des chiffres : 

Capitaine Lecour-Grandmaison, 5 appareils abat- 
tus; maréchal des logis Uauss, 5; sous-lieutenant 
Deiorme, 5; sous-lieutenant Pégoud, 6; sous-lieute- 
nant Languedoc, 7 ; capitaine Auger, 7 ; capitaine 
Doumer, 7 ; sous-lieutenant de Rochefort, 7 ; sergent 
Sauvage, 8; capitaine Matton, 9; adjudant Lenoir, 
11; sous-lieutenant Dorme, 23. 

Faudra-t-il donc ajouter : 

Capitaine Guynemer, 53 appareils abattus? 

Personne n'ose inscrire ce nom. Personne n'a plus 
d'espoir et personne n'ose désespérer. 



276 vu; lltllUlUllE DE GIYM'MLIR. 

Un poète de génie, qui fut aviateur avant et pen- 
dant la guerre, Gabriele d'Annunzio, dans son 
roman Forse che si forse che no, analyse l'amitié de 
deux jeunes gens, Paolo Tarsis et Giulio Cambasio, 
née d'une parité de goûts pour la conquête de l'air, 
et développée dans la communauté des risques : 
livre écrit trop tôt, car il n'a pu donner à cetle 
amitié la puissance accrue de la guerre. Cambasio 
est tué au concours de hauteur de l'aviation, dans 
la plaine qui s'étend de Bergame au lac de Garde. 
Comme Achille ravage par la mort de Patrocle, Paolo 
Tarsis n'a laissé à nul autre le soin de recueillir et 
garder son ami : « Paolo Tarsis veillait sans larmes 
la dépouille de son compagnon dans la nuit brève. 
Il était rompu, le plus riche rameau de sa propre 
vie; elle était détruite, la plus généreuse partie de 
lui-même; elle était diminuée pour lui, la beauté 
de la guerre. Il ne devait plus voir, en ces yeux, se 
doubler l'ardeur de son effort, la sécurité de m con- 
fiance, la célérité de sa résolution. Il ne devait plus 
connaître les deux joies les plus candides d'un cœur 
viril : la clairvoyance dans l'attaque et dans la 
besogne en commun, le doux orgueil de protéger le 
repos de son pair. » 

Elle était dimiiiuée pour lui, la beauté de la 
guen^e.... La guerre est déjà si rude et si longue, si 
cruelle et ardue, si chargée de douleur : faut-il que 



L'ASCENSION. 277 

ceux qui la couvraient de gloire, comme on couvre 
de fleurs une tombe, disparaissent pour la laisser 
nue, et leur disparition, — et surtout la disparition 
de leur roi, ce jeune homme éblouissant et témé- 
raire dont toute l'armée suivait le sillage lumineux, 
— ne va-t-elle pas se traduire par une diminution 
d'élan et d'ardeur, par une diminution de forces? 
Un Guynemer est un étendaril. Si les yeux, dans la 
lutte, ne voient plus l'étendard flotter, ils se détour- 
nent vers la misère des besognes quotidienne», vers 
le «ang, vers les blessures, vers la mort. Là est le 
daBger collectif de perdre un Guynemer, là se me- 
sure l'étendue de sa perte. 
Mais GuyneiBer est-il à jamais perdu?... 



Saint-Pol-sur-Mer, septembre 1917. 

Visite à l'escadrille des Cigognes, à Saint-Pol-sur- 
Mer. 

lue camp d'aviation eouvre un large espace, car les 
aviateurs anglais en occupent une part. Une digue 
qui protège le terrain d'atterrissage nous cache la 
mer. Mais, du premier étage d'une petite maison 
intacte, on la voit, d'un bleu timide, d'un bleu 
tendre et pâle, sillonnée de bateaux qui rentrent 
au port de Dunkerque. C'esi un beau soir calme. 



278 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMllR. 

Une brume rousse imprécise les bords de l'horizon. 

Devant les hangars de toile aux parois renflées, 
les avions s'alignent, attendant d'être abrités pour 
la nuit. Les mécaniciens les palpent, les vérifient, 
examinent les moteurs, les hélices, les ailes. Leurs 
pilotes sont là qui, revenus de leurs randonnées, 
sont encore revêtus de la combinaison de cuir, tien- 
nent en main leur casque. En quelques phrases 
brèves, ils résument les résultats de leur reconnai- 
sance du jour. 

Et parmi eux, machinalement, on cherche celui 
vers qui les regards couraient dès l'abord. Je revois 
sa silhouette mince, sa ligure ambrée, ses extraordi- 
naires yeux noirs, ses gestes tranchants qui expli- 
quent. J'entenas son rire clair, son rire d'enfant : 

— Et alors, couic... 

Il était la vie, l'action même. Il descendait hale- 
tant, triomphant, tout vibrant encore comme la 
corde de l'arc après que la flèche est partie, et quasi 
titubant d'une ivresse sacrée comme le jeune dieu 
des bacchanales célestes. 

Dix jours ont passé déjà. Que sait-on? Rien de 
plus que ce matin du 11 septembre où Bozon-Ver- 
duraz revint seul. Des aviateurs allemands faits pri- 
sonniers, adroitement interrogés, ignoraient sa dis- 
parition. Comment la prise ou la mort de Guynemer 
aurait-elle passée inaperçue dans les camps d'avia- 



L'ASCENSION. 219 

tion ennemis? Est-il vraisemblable que la nouvelle 
n'en ait pas couru? Hier, un message a été lancé par 
un appareil allemand sur les lignes anglaises, don- 
nant des indications sur plusieurs aviateurs anglais 
tués ou soignés à tel ou tel hôpital, et se terminant 
par une note où il était dit que le capitaine Guync- 
mer avait été abattu à Poelcapellc, le 10 septembre, 
à 8 heures du matin. Mais comme ce message est 
suspect! Le jour et l'heure sont inexacts. Le 10 sep- 
tembre, à 8 heures du malin, Guynemer vivait. Il 
vivait le 11 à la même heure et n'était pas encore 
parti pour la tragique expédition. Et comme un 
journal anglais a sans précaution annoncé sa dispa- 
rition, l'ennemi a pu exploiter le renseignement. Le 
mystère n'est pas éclairci. Le mystère demeure. 

Taudis que les derniers avions atterrissent, ses 
camarades développent sans conviction toutes ces 
raisons d'espérer, de croire. On devine que leur 
siège est fait, et que d'ailleurs, la vie, la mort, 
qu'est-ce donc auprès de l'action poussée jusqu'au 
bout pour le pays? 

Le capitaine d'Harcourt a succédé provisoirement 
au commandant Brocard dans le commandement du 
groupe de combat : frêle, menu, élégant, si jeune 
lui aussi, d'une grâce et d'une courtoisie d'ancien 
régime, et qui de sa politesse même et de sa dou- 
ceur apparente tire un art de persuasion et d'auto- 



230 YiE IIKHOIQU!' M, MYNh'-iER. 

rite. A la place de Heurtaux blessé et de Guynemer 
disparu, le commandement de rescadiiile des Cigo- 
gnes est en ce moment exercé par le lieutenant Ray- 
mond, ua cavalier : figure en lame de couteau, 
silhouette héroïque à la don Quichotte, bourru bien- 
faisant, cœur d'or, paroles promptes et colorées. 
Yeici DeuUin, l'un des plus anciens amis et des plus 
chauds de Guynemer. Et voici, deseendu le dernier 
du ciel, le sous-lieutenant Bozon-Verduraz, démarche 
un peu massive, visage grave, sérieux, d'une matu- 
rité précoce, un modeste qui a horreur de toute 
vantardise, de tout bluff, et qui a le culte de la 
vérité. 

Le récit minutieux est recommencé. Comme une 
avenue qui conduit à un éboulement, il aboutit à 
l'abîme. Mais de toutes les phrases échaHgées par 
ses camarades, je ne puis tirer la pensée d'un Guy- 
nemer mort à cette heure et easeveli dans les lignes 
ennemies. Il m'est impossible de ne pas imaginer un 
Guynemer en mouvement, un Guynemer en chasse, 
les traits tendus, les yeux terribles, le Guynemer à 
la volonté surhumaine, le Guynemer qui ne renonce 
jamais, le Guynemer immortel. 

Quelle atmosphère respire- t-on ici, pour que 
l'idée de la mort cesse d'être obsédante et lourde? 
Quelqu'un, Raymond pcuL-ùtrc, a dit avec indiflé- 
rence : 



L'ASCENSION. . 28i 

— C'est le sort qui nous attend. 
Un visiteur a protesté : 

— Le pays a besoin d'hommes comme vous 
autres. 

Et Deullin : 

— Pourquoi faire? Il yen aura toujours, et quand 
on a mené la vie que nous avons menée.... 

Le capitaine d'IIarcourt a tranché le débat : 

— Hâtons-nous d'aller dîner. La lune va se lever. 
La nuit sera très claire. Nous allons être bombardés. 

Nous l'avons été, assez sévèrement, mais juste au 
café que nous avons fini de boire quand tombèrent 
les premières bombes. Déjà, comme on nous le ver- 
sait, un des convives à l'oreille exercée avait signalé 
les himoulins. Ainsi désignc-t-on les puissants avions 
allemands à double moteur. Nous avons gagné la 
tranchée protectrice. Mais la nuit était si belle, si 
pure, éclairée par une lune qui semblait se balancer, 
comme un aéronef, dans l'air profond, entre le ciel 
et nous, qu'elle invitait à jouir du spectacle et pro- 
mettait la paix. Nous grimpâmes sur le parapet. 
Nous entendions, malgré le bruit des moteurs, 
comme un accompagnement des basses de l'or- 
elieslre, la respiration de la mer. Les vapeurs rous- 
sâtres de l'horizon achevaient de se perdre dans le 
paysage lumineux où les étoiles pâlies brillaient à 
peine. Mais d'autres astres les remplaraient. Nos 

18 



282 VIE Héroïque ue guynemf:r. 

Voisin, qui revenaient de bombarder quelque loin- 
tain aérodrome ennemi, portaient à bord un falot. 
C'était comme une constellation en marche. L'un 
ou l'autre, à bout de patience ou de souffle, lançait 
même, comme une voie lactée, des fusées pour 
réclamer l'indication du terrain d'atterrissage. Les 
huit ou dix projecteurs de Dunkerque, comme de 
grands bras de lumière, coupaient, tailladaient, 
fouillaient le ciel, cherchant les avions ennemis. 
Tout à coup, l'un de ceux-ci, découvert et aveuglé 
de clarté, apparut dans le phare, comme un papillon 
cogné au verre d'une lampe. Nos batteries de protec- 
tion aérienne commencèrent de tirer, et nous 
voyions leurs éclatements luire à proximité de l'ap- 
pareil désigné. Les balles traçantes zébraient l'es- 
pace de leurs traits prolongés. Et sous la canonnade 
le ronflement des moteurs continuait de retentir, 
tandis que, d'intervalle en intervalle, se lamentaient 
les sirènes annonçant le départ des gros obus de 
380 qui venaient tomber sur Dunkerque, allumant 
çà et là l'incendie. Cependant les avions ennemis se 
déchargeaient autour de nous de leurs projectiles. 
Nous sentions sous nous le sol vibrer et frémir. 

Indifférents au bombardement, non à la perte de 
sommeil, les chasseurs des Cigognes attendaient la 
fin pour aller se reposer. Lun d'eux observa le 
ienips : 



i 



L'ASCENSIO??. 2S5 

— n fera beau demain. Nous pourrons partir de 
bonne heure. 

Et tandis que je roule vers Dunkerque, je les 
revois rassemblés, parlant de l'absent sans atten- 
drissement, presque sans tristesse. Ils lui dédient 
leurs exploits, ils se servent de son nom comme 
du terme de comparaison sujtréme. Ils puisent dans 
son souvenir une excitnlion et une émulation. C'est 
une douleur mâle et tortillante, la douleur de ces 
cœurs de jeunes hommes.... 



Après avoir veillé sans larmes son ami, le héros 
de Gabriele d'Annunzio va prendre place dans la 
course nouvelle pour le concours de hauteur. Com- 
meltra-t-il le sacrilège de ravir au mort sa victoire? 
A mesure qu'il s'élève en l'air, il sent en lui l'apai- 
sement et comme une puissance accrue : le mort 
lui-même, pilote invisible, gouverne les commandes, 
l'entraîne plus haut, lui verse au cœur un triomphal 
vertige. 

Elle n'est pas diminuée chez ces jeunes gens, la 
force guerrière. Guynemcr est toujours avec eux. 
Guynemer, multiplié, accompagne chacun d'eux et 
l'adjure de dépasser, comme lui, ses limites au ser- 
vice, au cuhe de la patrie. 



V. — La légende. 

Dans les cimetières des villages marins, dos croix 
qui surmontent des tertres vides portent comme 
inscription, après l'indication d'un nom, ces trois 
mots : Perdu en mer. J'ai vu dans les cimetières de 
la vallée de Ctamonix des inscriptions similaires : 
Perdu au Mont-Blanc. La montagne ou la mer gar- 
dent parfois leurs victimes. L'air a-t-il ainsi gardé 
Guynemer envolé? 

« On ne l'a ni vu ni entendu s'écraser, écrivait 
au début d'octobre M. Henri Lavedan qui fut des 
premiers, bien avant la guerre, à mettre sa plume 
au service de l'aviation. On ne retrouve pas son 
appareil, ni son corps. Gomment a-t-il fait? Par oîi 
a-t-il passé? Sur quelle aile a-t-il su glisser si bien 
dans l'immortalité? A quel point du zénith s'estil 
avisé à'acielliri On ne sait pas. On ne sait rien. 
C'est une mort ascendante^ un véritable envolement. 
Peut-être que plus tard on dira : « Cas des as est un 
jour monté si haut dans la bataille qu'il n'est 
jamais redescendu'. » 

1. Illustration du 6 octobre 1917, 



L'ASCENSION. 285 

Je me souviens d'un vers étrange lu dans quelque 
recueil du temps de ma jeunesse, et, par quel privi- 
lège, retenu isolément ; 

Un jet d'eau qui montait n'est pas redescendu. 

N'est-ce pas l'image de la force ascensionnelle de 
cette claire jeunesse? 

Dans le pays, on attend quelque prodigieuse nou- 
velle : un Guynemerpar miracle évadé, un Guynemer 
reparaissant, un Guynemer ressuscité. « Je veux 
croire jusqu'aux limites de l'invraisemblable, » a 
répondu son père averti. Un journaliste qui, dans 
le Temps, signe ses chroniques militaires lieutenant 
d'Entraygues, a rappelé ce roman de Dalzac où des 
paysans, rassemblés un soir autour d'une meule, 
interpellent le facteur qui passe : — Quoi de nou- 
veau, facteur? — Celui-ci ôte son chapeau, s'éponge : 
. — Rien de saillant, rien. Ou plutôt si, pardon! on 
dit à Paris que l'empereur est mort à Sainte-Hélè- 
ne.... — Le travail est aussitôt suspendu, on se tait, 
puis un grand diable juché sur la meule s'écrie : 
— L'empeieur est mort! Pfl"! ou voit bien quils ne le 
connaissent pas. ... — Le rédacteur du Temps ajoute : 
< J'ai entendu un mot analogue, l'autre jour, à la 
tttation de départ d'un autobus, en pleine brousse, 
dans le département de l'Avtyron. Un voyageur, 



2S6 ^ïK Héroïque de (;uyne\ier. 

joutnal en main, annonçait la mort du capitaine 
Guynemer, tué au cours d'un combat aérien dans 
les Flandres. Et tout le monde était consterné. Seul, 
le conducteur de la voiture gardait un sourire scep- 
tique, tout eu explorant les bougies de son moteur. 
L'exploration terminée, l'homme à la veste de cuir 
rabattit le capot, rangea dans une boîte de vagues 
lunettes, procéda soigneusement à l'aide d'un chil- 
fon crasseux au nettoyage chimérique de ses mains, 
puis, se plantant droit devant le voyageur qui tenait 
le journal, déclara simplement : — Et moi, je vous 
dis que celui qui « descendra » Guynemer n'a pas 
encore terminé son apprentissage. Avez-vous com- 
pris? » 



Ce témoignage de crédulité populaire restera l'un 
des plus émouvants que jamais suscita la mémoire 
d'un héros. Le deuil de Guynemer allait toucher au 
cœur la France entière, de Paris aux plus lointains 
bourgs et villages, aux fermes et chaumières isolées 
qui connaissaient son nom et qui ruminent avec 
lenteur les événements. Mais il fut précédé d'une 
période d'attente où persista la foi dans un Guy- 
nemer invincible. 

Cependant le doute n'est plus permis. Des rensei- 
gnements transmis à la Croix Rouge par la voie 
diplomatique précisent les circonstances de la mort : 
Guynemer avait été aljaltu d'une hauteur d*" 



L'ASCENSION. 287 

700 mètres au nord-est du cimetière de Poelcapelle, 
sur le front d'Ypres. Un sous-officier allemand et 
deux hommes se rendirent sur les lieux. Une des 
ailes de l'aéroplane était brisée. L'aviateur avait été 
tué d'un coup de feu à la tête; il avait une jambe et 
une épaule rompues. Le visage était intact et l'iden- 
tification a été faite au moyen de la photographie 
qu'il portait dans son portefeuille, sur le carton de 
son brevet de pilote. Il avait été inhumé au cime- 
tière de Poelcapelle avec les honneurs militaires. 

Mais il était dit que, jusque sous l'apparente préci- 
sion des faits, une certaine obscurité demeurerait 
encore. L'Allemagne publie la liste de nos appareils 
tombés dans ses lignes, avec les indications qui les 
ont fait reconnaître. Sur aucune de ces listes n'a 
figuré le numéro d'ordre du Vieux-Charles. Si 
l'avion n'avait qu'une aile brisée, il aurait pu être 
idcnlillé aisément. Qu'est-ce que cette histoire du 
sous-officier et des deux soldats expédiés sur les 
lieux? Enfin, le 4 octobre (1917), les Anglais entraient 
dans Poelcapelle. L'ennemi contre-attaqua et l'on 
s'y battit l'urieusenient. Le 9, le village était entière- 
ment aux mains de nos alliés. Ni dans le cimetière 
civil, ni dans le cimetière militaire bouleversés, il 
ne fut possible de retrouver la moindre trace de la 
tombe. 

Disparition du corps, disparition de l'avion, sup- 



'288 VIE IlÉnOlUliE DE (iUVNEMI'.n. 

pression des traces de la mort, ascension suprême 
du héros que la terre refuse, voilà ce que l'Alle- 
magne devra reconnaître officiellement. Le 8 no- 
vembre (1917), le département des Affaires étran- 
gères de Berlin sg décide à répondre à une demande 
de l'ambassade royale d'Espagne, et voici la note 
qu'il transmet : 

« Le capitaine Guynemer est tombé après une 
lutte aérienne le 1 1 septembre dernier à dix heures, 
du malin, près du cimetière d'honneur 11 au sud de 
PoelcapcUe. D'après constatation médicale, la mort 
était causée par uiTe balle dans la tête; l'index de la 
main gauche avait été emporté. Le cadavre môme n'a 
pu être mis à l'abri ni enterré, car depuis le 10 sep- 
tembre l'endroit où il était tombé se trouvait sous le 
feu intense de l'arlillerie anglaise, et toute approche 
pendant les jours suivants était impossible. Le ser- 
vice compétent du front communique que les coups 
de canon avaient bouleversé la campagne, et les 
aviateurs allemands n'ont pu découvrir le 12 sep- 
tembie aucune trace du cadavre ni de l'appareil. Les 
nouvelles démarches entreprises, comme suite à la 
demande de l'ambassade d'Espagne, en octobre der- 
nier, n'ont pu aboutir à aucun résultat, l'endroit 
même de la chute se trouvant, depuis le commence- 
ment du mois, dans les premières lignes anglaises. 



L'ASCENSION. 289 

a Les avialciirs allemands regreUent de n'avoir 
pu rendre les derniers honneurs au vaillant adver- 
saire. Il est à remarquer que les rechercher présen 
talent les plus grandes difficultés, causées par les 
attaques con:inues de l'ennemi à Poelcapelle, par le 
mouvement des troupes, par l'absence des témoins 
oculaires, morts, blessés ou déplacés. Les troupes 
engagées continuellement dans des combats acharnés 
n'ont f)u donner plus tôt les renseignements de- 
mandés. » 

Ainsi n'est-il plus question de sépulture ni d'hon- 
neurs militaires rendus. Guynomer n'a rion aeooplé 
de ses ennemis, pas même une croix. La bataille 
qu'il avait mence tant de fois dans les airs s'est con- 
tinuée autour de sa dépouille terrestre. A distance 
nos canons cnjpw:haient les Allemands d'y toucher 
Nul ne peut dire eu il est. Nul n'a perte la main sur 
lui. 11 ne repose pas dans la paix. Mort, il s'est 
échappé. Celui qui était le mouvement et la vie n'a 
pas accepté de se coucher dans une tombe. 

Les cris forcenés de nos ennemis, pareils en 
furieuse satisfaction à ceuK des Grecs saluant la 
dépouille d'Hector, mais plus méthodiques et moins 
hannenicux, ne manquèrent pas d'accuôillir la 
chute de Cuynemw. Ils attendirent trois semaines 
pour être poussés. Ce long stage dans un triomphe 



290 ME IIÉROIQUE DE GUYNEMER. 

qui fut, comme on le pouvait prévoir, discourtois et 
grossier, est lui-même déconcertant. Ce n'est que le 
6 octobre que la Woche consacre à Guynemer, sous 
le titre : L'aviateur français qui a remporté le plus 
de succès a été tué, un article dont la lâcheté et le 
mensonge discréditent un journal, et dont il importe 
de conserver le texte et de garder le souvenir. Avec 
l'article, était publié en fac-similé la carte de pilote 
de Guynemer : 

« Le capitaine Guynemer, y est-il dit, jouissait 
d'une grande réputation dans l'armée française, car 
il déclarait avoir abattu plus de cinquante avions. 
11 est cependant prouvé qu'un grand nombre de 
ceux-ci sont rentrés à leur terrain d'atterrissage, 
endommagés il est vrai. Pour rendre impossible 
toute vérilication de la part des Allemands, on n'a 
indiqué, pendant ces derniers mois, ni le lieu ni la 
date de ces prétendues victoires. Des aviateurs fran- 
çais prisonniers ont déclaré que sa méthode de 
combat était la suivante : tantôt, lorsqu'il volait 
comme chef d'escadrille, il laissait ses camarades 
attaquer tout d'abord et se précipitait ensuite sur 
l'adversaire reconnu le plus faible; tantôt il volait 
seul pendant des heures, à une très grande hauteur, 
en arrière du front français, et se jetait par sur- 
prise sur les avions allemands d'observation isolés. 
Si sa première attaque ne réussissait pas, Guynemer 



L'ASCENSION. 291 

rompait immédiatement le combat. Il n'aimait pas k 
s'engager dans un de ces combats de longue haleine, 
au cours desquels il faut vraiment faire preuve de 
courage*. » 

Telle est cette ordure déposée dans un journal 
allemand. Malgré sa puanteur, il faut se résigner à 
l'analyser. Les injures d'un ennemi révèlent son 
caractère. Ici, rien ne manque : ni la négation contre 
l'évidence des cinquante-trois victoires contrôlées de 
Guynemer, et si sévèrement contrôlées que nos 
exigences, comme à Dorme, lui ont supprimé un 
bon tiers de ses trop lointains triomphes; ni l'avilis- 

i. DeR ERFOLSREICHSTE FRAÏZÔSTSCHB KaMPFFLIEGER GEFALLEIH. 

Kapitàn Guijnemer genoss grossen RuJim im franzôsischen 
Heere, da er 50 Flugzeuge abgeschossen haben wollle. Von die- 
sen ist jedoch nachgewiesenermassen eine grosse Zahl, wenn 
aitch beschâdigt, in ihre Flughâfen zurûckgekert. Um deiitxcher- 
seils eine Nachprûfung unmôglich zu mochen, wurden in den 
telzlen Monalen Orl und Dalurn seiner angeblichcn Lxiflsiege 
nicld mehr angegeben. Ueber seine Kampfmelhode habcn gefiin- 
gene franzôsische Flieger berichlet : Entweder Hess er, als 
Geschwaderfûhrer fliegend, seine Kameraden zuersl angreifen 
und sliirzie sich dann erst anf den schwâchstcn Gegner; oder 
er flog stundenlang in grôssten Hôhe, allein hinter der franzô- 
sischen Front und stilrzte sich von oben herab iiberraschend aul 
eimeln fliegende deulschc Beohachlungsflugzeuge. Hatte Guy' 
nemer betm erslen Yersloss keinen Erfolg, so brach er das Ge- 
fechl sofurl ab; auf den langer daueniden, wahrhafl muler- 
frobcnden Kuitenkampf liess er sich nichl gern ein. 

(ExUait de la Woche du 6 octobre 1917.) 



292 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

sèment systématique des procédés de combats 
adverses, qui ose faire de Guynemer — du fou, du 
téméraire, de l'invraisemblable Guynemer, du Guy- 
nemer aux avions et aux vêtements percés de balles, 
du Guynemer qui se bat toujours de si près qu'il 
risque d'accrocher ou de traverser l'adversaire — 
un aviateur timide et prudent, profitant de ses com- 
pagnons de chasse et esquivant la lutte (mais celui 
qui l'a descendu, qu'a-t-il donc raconté? Si Guyne- 
mer, qui a engagé le combat à 4000 mètres, a été tué 
à 700, c'est qu'il l'a prolongé, et prolongé au-dessus 
des lignes ennemies qu'il n'a pas craint de survo4er 
si bas, appliquant jusqu'au bout sa niélhode d'in- 
croyable audace); ni enfin, ni surlout, la bas- 
sesse, l'ignominie, l'infamie qui prête à des prison- 
niers la vente de leur plus glorieux camarade et 
attribue à des aviateurs français la dégradante insi- 
nuation. Non, rien n'y manque en vérité. Il faut 
encadrer ce texte. De quel rire jeune et frais, de 
quel rire au-dessus du mal l'eût accueilli Guynemer? 
« L'homme qui t'insulte, écrivait jadis Villiers de 
risle Adam, s'inspirantde la philosophie hégélienne, 
n'insulte que l'idée qu'il a de toi, c'est-à-dire 
lui-même. » 

Comme dans cette fameuse soirée du 25 mai où 
tout ce qui vivait à l'ombre de la VI' armée, averti de 



L'ASCENSION. 293 

la quadruple victoire aérienne de Guynemer, vint 
entourer, sur une colline de l'Aisne, le camp d'avia- 
tion du vainqueur, toute la France, portant le deuil 
de ce capitaine, veut entourer sa mémoire. 

Au service célébré le 18 octobre à Sainl-Antoine 
de Compiègne, Mgr Le Senne, évéquc de Beauvais, 
prend pour texle de son oraison funèbre ce passage 
des Psaumes où David déplore la mort de Saùl et de 
ses fils tués sur les cimes, mort que tout d'abord 
l'on cache au peuple afin de ne point réjouir trop tôt 
les Philistins et leurs filles. Le général Débeney, 
chef d'élat-major général, représente le général en 
chef, les Cigognes sont là, toutes les Gigognes survi- 
vantes et leur ancien chef, le commandant Urocard, 
et le nouveau, le capitaine Ileurtaux, dont l'entrée 
fait courir dans l'assistance un frisson d'émotion, 
car il marche péniblement, appuyé sur deux bé- 
quilles, et il est si pùle — il s'est évadé de l'hôpital 
pour SG traîner jusque là — qu'on s'attend à le voir 
tomber. Le matin môme, un messager, le chef d'es 
cadron Garibaldi, envoyé par le général Anthoine, 
commandant l'armée dont Guynemer faisait partie, 
avait apporté à la famille la vingt-sixième et dernière 
citation, en date du 1 1 octobre, qui résume ta vie et 
la mort du héros et que tous les petits Français ap- 
prendront par cœur : 

Mort au champ (T honneur le 11 septembre 1917. 



294 VIE HÉnOIOl'E DE GUYNEMER. 

Héros légendaire, tombé en plein ciel de gloire après 
trois ans de lutte ardente. Restera le plus pur sij7n~ 
bole des qualités de la race : ténacité indomptable, 
énergie faroudie^ courage sublime. Animé de la foi 
la plus inébranlable dans la victoire, il lègue au 
soldat français un souvenir impérissable qui exal- 
tera l'esprit de sacrifice et provoquera les plus no- 
bles émulations. 

Sur l'initiative de M. Lasies, dans une séance où 
elle retrouve la grandeur de oette inoubliable 
séance du mois d'août 1914 qui attesta notre unani- 
mité nationale en face de l'ennemi, la Chambre des 
députés, le 19 octobre, décide que le nom du capi- 
taine Guynemer sera gravé sur les murs du Pan- 
théon. Les lettres du lieutenant Raymond, comman- 
dant l'escadrille des Cigognes' en l'absence de Heur- 
taux blessé, et du commandant Brocard, ancien clief 
du groupe de combat, l'une toute simple, l'autre 
éloquente et vibrante, y sont acclamées. Adi'essées 
au capitaine Lasies et destinées à l'appuyer dans son 
projet, bien qu'elles aient été répandues à des mil- 
liers d'exemplaires, une biographie de Guynemer le 
serait pas complète qui ne les contiendrait pas : 

« Mon capitaine, 
« Ayant l'honneur de commander l'escadrille 



L'ASCENSION. 295 

y. 3 en V absence du capitaine Ueurtaux, retenu à 
Vhôpital par sa dernière blessure, je tiens à vous 
remercier au nom des rares cigognes survivantes de 
ce que vous faites pour la mémoire du capitaine 
Guynemer. 

« // était notre ami et notre maître, notre fierté et 
notre pavillon. Sa perle est la plus cruelle de toutes 
celles si nombreuses, hélas ! qui ont éclaircinos rangs. 

« Croyez bien cependant que notre courage n'a 
pas été abattu avec lui. Notre revanche victorieuse 
sera dure et inexorable. 

« Puisse la grande âme de Guynemer rencontrer 
souvent nos cocardes dans le ciel de la bataille pour 
que nous conservions toujours la flamme qu'il nous 
a laissée! 

« Veuillez agréer, mon capitaine, l'expression de 
mes sentiments très respectueux. 

<t Raymond, 
« Commandant l'escadrille N. "5. » 

€ Monsieur le député et cher camarade, 

* Je suis très ému à la pensée que vous avez eue 
de consacrer la gloire du capitaine Guynemer en 
demandant au pays de lui accorder les honneurs du 
Panthéon. 

< Tous nous y avons songé, frappés par cette 



Î9» VIE héroïque de GUYNEMF.R. 

idc'e que seule sa coupole avait asaex d'envergure 
pour abriter de telles ailes. 

« Le pauvre petit est tombé face à fennemi, 
frappé d'une balle à la tête, en plein triomphe. 

oc // m'avait juré quelqups jours auparavant que 
les Allemands ne V auraient pas vivant. 

« Sa chute héroïque n'est pas plus glorieuse, 
certes, que la mort de Vartilleur tombé sur sa pièce, 
du fantassin tué en plein assaut, celle plus doulou- 
reuse du soldat enlizé dans la boue. Mais depuis plus 
de deux ans, tous Vont vu au-dessus de leurs têtes 
sillonner tous les ciels, ceux des beaux soleils 
comme ceux des plus sombres tempêtes, portant dans 
ses pauvres toiles une part de leurs rêves, de leur foi 
dans le succès et tout ce que leur cœur avait de con- 
fiance et d'espoirs. 

« C'est pour eux, sapeurs, arlilleurs^ fantassins^ 
qu'il s'est battu avec l'acharnement de sa haine, 
toute l'audace de sa jeunesse^ toute la joie de ses 
triomphes. Sûr que la lutte lui serait fatale, mais 
certain qu'à bord de son oiseau de guei^e il sauvait 
des milliers d'existences, voyant naître à son image 
des combattants comme lui, il est resté fidèle à son 
sacrifice, qu'il avait fait longtemps d'avance et qu'il 
a vu venir avec calme. 

« Soldat modeste, mais conscient de la grandeur 
de son rôle, il avait les qualités, filles du sol qu'il a 



L'ASCENSION. 297 

ti bien défendu : la ténaate, [a persévérance dans 
reffort, V insouciance du danger, auxquelles il 
Joignait le cœur le plus généreux. 

« Sa courte existence na connu ni les amer- 
tumes, ni les souffrances, ni les désillusions. 

« Du bjcée où il apprenait son histoire de France, 
et quil na quitté que pour en écrire une nouvelle 
page, il est allé à la guerre ses yeux volontaires 
fixés sur le but tracé, poussé par je ne sais quelle 
force mystérieuse que fai respectée comme on 
respecte la mort ou le génie. 

« Guynemcr na été qu'une idée puissante dans 
vjî corps aussi frêle, et fai vécu près de lui avec la 
douleur seci'éte de savoir qu'un jour Vidée tuerait 
Venveloppe. 

« Pauvre petit! Tous les enfants de France qui 
lui écrivaient chaque jour, dont il était le merveil- 
leux idéal, ont vibré de toutes ses émotions, vécu 
toutes ses Joies et souffert de tous ses dangers. Il 
restera pour eux le modèle vivant des héros dont ils 
ont connu Vhistoire. Son nom court sur toutes leurs 
lèvres, ils l'aiment comme on leur a appris à aimer 
les gloires les plus pures de notre pays. 

« Monsieur le député, demandez que le Panthéon 
soit sa dernière demeure, où Vont déjà placé les 
mères et les enfants. 

« Ses ailes protectrices ny seront point déplacées 

19 



s»8 VIE Héroïque de guynemer. 

et, sous le dôme où dorment ceux qui nous ont 
donné notre patrimoine^ elles seront le symbole de 
ceux qui nous Vont gardé. 

* Commandant Brocard. » 

Après la lecture de ces lettres, la salle entière est 
soulevée et cette résolution est votée par accla- 
mation : 

La Chambre invite le gouvernement à faire mettre 
au Panthéon une inscription destinée à perpétuer la 
mémoire du capitaine Guynemer, symbole des aspi- 
rations et des enthousiasmes de la Nation. 

Dans toutes les écoles de France, le 5 novembre, 
ces lettres sont relues et, sur l'invitation du ministre 
de l'Instruction publique, Guynemer est donné en 
exemple à tous les écoliers, petits et grands, de 
France. 



* 
* * 



L'armée enfin va le célébrer comme un ch^f. 
Pour catafalque vide il aura tout un camp — le 
camp d'aviation de Saint-Pol-sur-Mer, d'où il prit 
son dernier vol. Le 30 novembre, avant de quitter les 
Flandres où il seconda l'ofïensive anglaise par ses 
brillants succès des 31 juillet, 16 août, 9 octobre,— 
succès payés de tant de douleurs et d'endurance, 



L'ASCENSION. Î99 

comme tous ceux de cette atrece guerre, car il fallut 
se battre dans l'eau et dans la boue — le général 
Anthoiae, qui commande la P armée, a résolu 
d'exaller ses hommes par cette cérémonie où il 
associera aux vivants le grand mort. 

Il est dix heures du matin. Le vent de mer souffle 
âprement. La digue qui protège l'ancien terrain 
d'atterrissage ne rompt pas sa violence. Sur le front 
du bataillon en masse, commandé pour rendre les 
honneurs, se détachent, agités comme les flots, les 
vingt drapeaux des régiments qui ont pris part aux 
batailles, aux victoires, drapeaux décolorés, effran- 
gés, meurtris, dont quelques-uns ne sont plus que 
des loques. A gauche, devant les aviateurs itissem- 
blés, deux grêles silhouettes, l'une en vareuse noire, 
l'autre en bleu liorizon : le capitaine Heurlaux, 
appuyé encore sur ses béquilles, elle sous-lieutenant 
Fonck. Ils vont recevoir, l'un la rosette d'of licier de 
la Légion d'honneur, l'autre la croix de chevalier. 
L'un — ce mince Heurtaux si blond, si délicat, l'air 
d'une fille, mais d'une si belle maîtrise de soi et 
d'un cahne si stupéfiant dans le risque — fut 
l'Olivier de notre Roland, son compagnon de tou- 
jours, de la Somme, de TAisne, du Nord, son confi- 
dent, son émule. L'autre, que pour sa jeunesse, sa 
petite taille, sa simplicité, sa sûreté dans le combat, 
j'ai appelé Aymerillot, espoir de demain et déjà 



300 VIE Héroïque de guynemer. 

chargé de lauriers, a peut-être vengé Guynemcr. sans 
retard. Un lieutenant Wisscmann, selon un renseigne- 
ment donné par la Gazette de Cologne, se serait vanté 
dans une lettre à ses parents d'avoir abattu le plus 
célèbre aviateur français, ajoutant : « Ne vous in- 
quiétez pas, car jamais je ne pourrai rencontrer un 
ennemi aussi dangereux. » Quelques jours plus 
tard, le 50 septembre, ce Wissemann disparaissait, 
monté sur un Rumpler nouveau modèle : Fonck 
l'avait tué, sur nos lignes, d'une balle à la tête'. 

Tandis que la musique joue la Marseillaise, 
accompagnée par tout le tumulte de la mer, du vent, 
des moteurs d'avions qui décrivent des cercles au- 
dessus de la revue, le général Anthoine s'avance 
seul, face aux drapeaux. Sa silhouette immense, 
large, puissante, semble porter l'ancienne armure. 
Elle se découpe au-dessus de la digue assez éloignée, 
sur le ciel nuageux. 11 domine, il écrase de son 
imposante stature les deux petits aviateurs sur les- 
quels il s'est dirigé. Quand les cuivres se sont tus, 
il parle, et c'est l'éloge funèbre de Guynemer qu'il 
va prononcer pour les camarades et successeurs de 
celui-ci, pour l'armée, pour la France. Sa voix 
retentit contre le vent qui tantôt la porte et tantôt la 
brise. Il a l'habitude du commandement, il veut 

1 . V. Jacquen Mortelle : Lm Guerre aérienne. 



L ASCENSION. 301 

imposer aux éléments môme son autorité. Et voici ce 
qui lut dit ce malin-là, presque sur l'emplacement 
qui fut pour Guynemer le dernier contact avec la 
terre de France, qui fut témoin de son dernier vol, de 
son dernier acte de soumission au service du pays : 

« Si je vous ai conviés à rendre avjourd'hui à 
Guynemer le dernier hommage que lui doit la 
I" armée, ce n'est ni devant un cercueil ni auprès 
d'une tombe. 

<( Aussi bien, dans Poelcapelle reconquise, aucun 
vestige de ses restes mortels na pu être retrouvé^ 
comme si le ciel, jaloux de son héros, n'avait pas 
consenti à restituer à la terre les dépouilles qui de 
droit reviennent à celle-ci; comme si, tout entier, 
Guynemer s'était envolé vers l'empyrée, par une mi- 
raculeuse assomption, disparu dans la gloire. 

<i En nous réunissant sur le terrain même d'où il 
s'est élancé vers l'infini, nous passons par-dessus 
les rites habituels de trislesse qui couronnent la [in 
d'une vie d' homme ; et nous entendons saluer l'entrée 
dans V immortalité du Chevalier de lair, sans peur 
et sans reproche. 

a Les hommes passent, la France reste. 

a Chacun de ceux qui tombent pour elle hii lègue 
un rayon de gloire, et de ces rayons est faite sa 
splendeur. Heureux qui enrichit le patrimoine com- 



502 VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMER. 

mun de la race par un don plus précieux et plus 
magnifique de soi-même! 

a Heureux donc entre tous Venfant de France 
dont nous exaltons la destinée presque surhumaine! 

« Gloire à lui dans le ciel où, il régnait, tant de 
fois vainqueur / Gloire à lui sur la terre, et dansnos 
cœurs de soldats, et dans ces drapeaux, dans ces 
emblèmes sacrés où se confondent pour nous le culte 
de V honneur et la religion de la pairie! 

« Drapeaux du 2^ groupe d'aéronautique et de la 
r^ armée, 

« Vous qui recueillez pieusement, dans le mijstère 
de vos plis vénérés, la mémoire des vertus, des dé- 
vouements et des sacrifices, pour former et garder à 
travers les temps les trésors de nos traditions natio- 
nales! 

« Drapeaux, vous en qui survit Vâme des héros 
morts, dont on croirait entendre, quand bruit votre 
éiamine, la voix qui ordonne aux vivants de mar- 
cher dans les mêmes périls aux mêmes apothéoses! 

« Drapeaux, que Vâme de Guynemer reste éter- 
nellement en vous! 

« Que, par. vous, elle suscite et rnultiplie les héros 
à son image! 

« Que, par vous, elle sache inspirer les résolu- 
tions ardentes des néophytes qui voudront honorer 
le marbjr de la seule manière qui convienne, en 



L'ASCENSION. 303 

imitant son haut exemple; et qu'elle donne alors à 
ces vaillants la force de faire revivre en eux Guyne- 
mer dans ses prouesses légendaires! 

€ Car le seul hommage qu'il attende désormais 
de ses frères d'armes, — et que nous lui devons, — 
est faction, la cojitinuation de son œuvre. 

« A celte secomle suprême, oii, sur la limite de la 
vie, il a senti ses pensées près de lui échapper, oii il 
a embrassé d'un coup, — telle une vision d'éclair^ 
— tout le passé et tout l'avenir, s'il a conmi une 
dernière douceur, cest dans sa confiance absolue 
que ses camarades mèneraient à bien sans lui la 
tâche entreprise en commun. 

« Vous, messieurs, ses amis, ses émules, — et 
maintenant ses vengeurs, — je vous connais, et, 
ainsi que fêtait Guynemer, je suis sûr de vous : 
vous êtes de taille à faire faoe aux charges redou- 
tables de f héritage qu'il vous lègue et à réaliser 
noblement les vastes espérances quavec raison la 
Pc^rie avait mises en lui! 

a C^est pour affirmer devant nos drapeaux, pris 
à témoin, cette continuité assurée et nécessaire que 
je tiens à remettre, dans cette cérémonie même, sous 
Végide de la mémoire de Guynemer, sous son invo- 
cation, à deux d'entre eux, à deux des plus rudes 
lutteurs, des distinctions qui sont à la fois le prix 
du passé et le gage de l'avenir! » 



504 VIE HEROÏQUE DE GUYNEMER. 

A Heurtaux redressé sur ses béquilles, à Fonck, 
subitement grandi, à ces enfants de gloire, tout pâlis 
encore de l'évocation de leur ami et de leur maître, 
le général Anthoine donne sur l'épaule le coup 
d'épée et sur la joue l'accolade, et remet les insignes 
de la Légion d'honneur. Puis, dans un calme rckitif 
des éléments, son ode à la mémoire des morts s'a- 
chève en hymne religieux : 

« Élevons nos cœurs, unis en une pensée frater- 
nelle d'admiration respectueuse et reconnaissante 
pour le héros que la i""* armée n'oubliera jamais^ 
pour son héros dont elle était si flère, et dont la 
grande ombre planera toujours dans l'Histoire sur 
le souvenir de ses actions en Flandre. 

« Les ombres comme celle de Guynemer guident 
seulement, quand on sait les suivre, vers la voie triom- 
phale qui, à travers les ruines, les tombeaux et les 
sacrifices, conduit à la victoire les forts et les justes. » 

La cérémonie a pris d'elle-même un caractère 
sacré. La parole qui termine les oraisons vient 
naturellement aux lèvres de l'officiant, tandis qu'il 
salue, du sabre qui s'incline vers la terre, l'ombre 
invisible : 

— Ainsi soit-il.... 

Et la sonnerie du drapeau couvre les voix de la 
mer et du vent. 



VI. — Au Panthéon. 



Dans la crypte du Panthéon « destiné à la sépul- 
ture des grands hommes », sur une plaque de 
marbre scellée à l'une des parois, on gravera le 
nom de celui-ci. De quelle inscription le l'aire 
suivre, sinon du texte môme de sa dernière cita, 
tion : 

« Mort au champ d'honneur le 11 sep- 
tembre 1917. Héros légendaire, tombé en plein 
ciel de gloire, après trois ans de lutte ardente. 
Restera le plus pur symbole des qualités de la 
race : ténacité indomptable, énergie farouche, 
courage sublime. Animé de la foi la plus inébran- 
lable dans la victoire, il lègue au soldat français 
un souvenir impérissable qui exaltera l'esprit 
de sacrifice et provoquera les plus nobles émula- 
tions. » 

— Mériter une telle citation et mourir! s'osi 
écrié un tout jeune aspirant après l'avoir lue. 
Dans le Vol de la Marseillaise, Rostand nous 



306 VIE Héroïque de guynemkr. 

montre les douze victoires de pierre qui, dans le 
caveau des Invalides, sont assises en cercle autour 
du sarcophage de l'Empereur, se levant pour 
accueillir la victoire de la Marne. Au Panthéon, 
dans la crypte où ils reposent, le maréchal Lannes 
et le général Marceau, Lazare Carnot, l'organisateur 
de la Victoire, et le capitaine La Tour d'Auvergne, 
se lèveront ainsi à l'entrée de ce jeune liomme. 
Victor Hugo reconnaîtra l'un des chevaliers errants 
de sa Légende des siècles, et Berlhelot tiendra sa 
venue pour un hommage rendu à l'ardeur qui brûle 
la jeunesse pour la science ensemble et la patrie. 
Mais celui qui fera le plus long cbemin à sa ren- 
contre, et avec le plus d'élan, ce sera son frère 
aîné, ce Marceau, tué à Altenkirchen à vingt-sept 
ans. 

Remontant le Rhin, il y a dix ou douze ans, je 
me souviens d'un pèlerinage à la tombe de Marceau, 
dans le voisinage de Coblence, au-dessus de la 
Moselle. Dans un petit bois, une pyramide noire 
porte cette indication en lettres d'or qui s'cflacent : 
Ici repose Marceau... soldat à seize ans, général à 
vingt-deux, mort en combattant pour la patrie le 
dernier jour de Van IV de la République française. 
Qui que tu sois, ami ou ennemi, de ce héros res- 
vecte les cendres. 

Les tombes collectives d« prisonniers français 



L'ASCENSION. 307 

décédés en 4870-71 au camp de Petersberg sont 
rassemblés dans le même enclos. A l'âge où Marceau 
dessinait à grands traits rapides les contours de sa 
vie immortelle, ces soldats sans gloire achevaient 
de mourir. Sans le savoir, après trois quarts de 
siècle, les Allemands avaient complété le mausolée 
en rangeant à l'entour ces mortelles dépouilles. Car 
il convient que soit représentée, auprès des chefs, 
la troupe anonyme sans laquelle les héros seraient 
inconcevables, réservoir profond où la force de la race 
s'alimente. 

En 1889, les restes de Marceau furent transportés 
au Panthéon. La pyramide noire de Coblence ne 
recouvre qu'un souvenir. Les restes de Guynemer 
ne seront jamais retrouvés. La terre a refusé de les 
recevoir. L'air, qui lui appartient par droit de con- 
quête, les a, par miracle, gardés. Ils ne pourront 
pas être ramenés, suivis de tout un peuple amou- 
reux, sur la montagne qui fut jadis consacrée à 
sainte Geneviève. Mais sa vie légendaire s'accommode 
de sa mystérieuse mort. 

L'une des fresques de Puvis de Chavannes, au 
Panthéon, la dernière à gauche, représente une 
vieille femme qui s'appuie à une terrasse de pierre 
et qui, de là, regarde au-dessous d'elle la ville 
éclairée par la lune dont les lueurs jouent dans la 
nuit bleue sur les toits des maisons et sur la loin- 



308 YIË IICRQIQUB DE GUYNEUER. 

laine plaine. La cité dort, mais la sainte veille et 
prie. Elle est droite et mince oomme un grand lis. 
Elle ressemble à la lampe qu'elle a laissée à l'entrée 
de sa maison, et dont la longue tige aboutit à une 
flamme. Son corps émaoié conduit ainsi à l'expres- 
sion vivante du visage. Admirable expressior de 
sérénité qui ne peut venir que de l'œuvre accomplie 
et de la confiance dans l'avenir : Lulèce est paisible, 
et cependant elle écoute la terre et l'air comme si 
elle pouvait entendre encore le pas ou la menace 
d'Attila. Geneviève est suspendîie sur les siècles en 
marche. Elle sait que les Barbarog peuvent revenir 
et que, pour leur barrer la roule, il faut l'invincible 
foi. 

Tant que la France a ses croyants, elle est assurée 
de ses destinées. La vie et la mor4 d'un Guynemer 
sont un acte dd foi dans la France éternelle. 



ENVOI 



ENVOI 



Les ballades du temps jadis se ternrinaîent par un 
envoi d'une demi-strophe qui était adressé aux puis- 
sants du jour et commençait invariablement par 
un titre : Roi, Reine, Sire, Prince, Princesse. Mais 
le poète était parfois embarrassé, car « on n'a pas 
toujours sous la main un prince à qui dédier sa 
ballade* ». 

Guynemer a conduit sa biographie en forme de 
poème. Pourquoi ne pas la terminer par un envoi, 
comme une ballade? Pour choisir un prince, je ne 
suis pas embarrassé. J'élirai, parmi les écoliers de 
France, celui que son devoir sur Guynemer classe 
parmi les premiers, j'élirai le petit Paul Bailly — 
onze ans et dix mois — de Bouclans, Franche- 

1. Théodore de Banville : Petit Traité de poésie française. 



512 VIE Héroïque de guynemer 

Comté. Et, en le choisissant, je m'adresserai par 
lui à tous les petits écoliers de chez nous, garçons 
et filles, de nos villes et de nos campagnes. 

Et môme, si tu le permets, petit écolier de France, 
je te tutoierai. Les poètes ont toujours eu le privi- 
lège de tutoyer Dieu et les grands. Ils ont pris celui 
de traiter familièrement les divinités qui gouvernent 
les hommes. Ne représentes-tu pas notre espérance 
et notre avenir, toi qui seras chargé plus tard, 
bientôt, ^de fortifier et garder notre France meurtrie 
par la guerre? Dans l'armée à laquelle j'ai l'honneur 
d'appartenir, le tutoiement signifie encore la con- 
fiance de l'ancien dans le nouveau, de l'aîné dans le 
cadet. 

Je devine que ton âge est exigeant et porté aux 
sciences exactes. Je te donnerai donc, tout d'abord, 
des chiffres qui répondront à ton désir de savoir. 
Georges Guynemer, dont je viens de te conter la vie 
— pour sa mort, je n'ai pu te dire que ce dont 
j'étais informé — a volé 605 heures 55 secondes. 
C'est l'addition de ses deux carnets de vol : il y 
manque le vol du 11 septembre 1917, qui n'a jamais 
tu de fin. 

Pour le nombre des combats qu'il a livrés, mal- 
gré mes inyestigations, il est assez difficile de le 
fixer avêc certitude. Lui même n'avait aucun souci 
d'en faire le compte. Ce nombre dépasse 600 s'il 



KNVOI. M3 

n'atteint pas 7 ou 800. Ton Guynemer, noire 
Guyneraer, ne sera pas surpassé : non qu'il ait omis 
de transmettre à ses successeurs, à ses vengeurs, à 
ses émules, non que ceux-ci aient omis de prendre 
en main le flambeau sacré qui, en France, jamais ne 
s'éteint, — mais parce que le génie est un privi- 
lège exceptionnel et parce que les méthodes en avia- 
tion se détournent aujourd'hui du combat solitaire 
pour organiser les reconnaissances et patrouilles 
par escadrilles et les manœuvres collectives. 

Tu aimeras aussi en Guyneraer l'inventeur et tu 
voudras connaître mieux son avion magique. Plus 
tard, il sera exposé, et peut-être tes camarades de 
Paris ont-ils eu l'occasion de te raconter qu'ils 
avaient vu aux Invalides l'appareil sur lequel Guy- 
nemer abattit dix-neut ennemis. Le 1* novembre 
dernier, la foule défilait devant lui : comme une 
tombe, il était orné de magnifiques gerbes de chry- 
santhèmes et tout jonché de bouquots de violettes 
que jetaient les passants tour à tour. 

Chez Guynemer, tu l'as déjà retenu, l'armurier 
et le tireur valaient le pilote s'ils ne le dépassaient 
pas. Le capitaine Galliot, qui est un spécialiste, 
l'a appelé « le plus grand penseur des combats 
aériens », soulignant par là que, chez Guynemer, 
la justesse du tir était préparée et préméditée. « La 
précision, ajoute-t-il, était d'ailleurs le trait saillant 

80 



314 YIE HEROIQUB DE GUYNEMER 

de son caractère de tireur; il ne jetaitpas le coup, 
il visait froidement et rigoureusement. La précision 
dans le fonctionnement des armes et la précision 
dans leur emploi étaient pour lui des dogmes.... 
Ses qualités de tireur, au service de sa volonté et 
de son intelligence, décuplaient l'efficacité de sa 
mitrailleuse et faisaient son écrasante supério- 
rilé'. » 

Mais, quand tu auras appris en détail les qualités 
techniques, la supériorité technique de ton Guyne- 
mer, de notre Guynemer, il te restera toujouFS 
quelque chose à connaître, oh! peu de chose, le 
principal, l'essentiel. Guynemer n'avait pas un corps 
robuste; il était de santé chétive et il fut ajourné 
plusieurs fois: cependant nul aviateur n'était plus 
résistant à la fatigue, même quand les progrès de 
la guerre aérienne exigèrent des stations prolongées 
à des altitudes de 6 ou 7000 mètres. Il y eut des 
pilotes aussi manœuvriers, des tireurs peut-être 
aussi adroits que Guynemer; cependant, il n'eut 
pas d'égal dans la violence foudroyante de l'attaque 
et dans la continuité opiniâtre et prolongée de la 
lutte. C'est donc ru'il y avait chez Guynemer un 
don particulier. Ce don qui lut son génie, il faut 
le chercher dans sa puissance et sa promptitude de 

1. Guerre aérienne, du 18 octobre 1917. 



ENVOI. 315 

décision, c'est-à-dire, en dernière analyse, dans sa 
volonté. Il ne cessa pas de vouloir, de vouloir jus- 
qu'à la fin, de vouloir au delà de ses forces et de 
lui-même. Retenons deux dates dans sa vie : celle 
du 21 novembre 1914, date de son départ delà 
maison paternelle, celle du 11 septembre 1917, 
date de son dernier départ du camp d'aviation. Ni 
le goût de l'aviation, ni celui de la gloire nont été 
pour rien dans ces deux départs. La volonté réduite 
à elle-même est une force magnifique et dangereuse. 
Il nous appartient d'en diriger l'emploi. Guynemer 
imposa un but unique à la sienne : servir, servir 
son pays jusqu'à la mort, quelle qu'elle fût. 

Enfin, n'isole pas Guynemer de ses camarades. 
En l'isolant, tu offenserais sa mémoire. Sa violence 
native, par delà la terre où il n'a pas de tombe ou 
par delà le ciel, s'en irriterait. Sans doute appren- 
dras-tu par cœur les noms de tous nos as. Je ne 
sais ce que deviendra la liste des vivants que je te 
transmets aujourd'hui et qui fut dressée à la date 
où Vas des as disparut (11 septembre 1917) : 

Sous-lieutenant Nungesser, 30 appareils abattus ; 
capitaine Ueurtaux, 21; lieutenant Deullin, 17; lieu- 
tenant Pinsard, 16; sous-lieutenant Madon, 16; sous- 
lieutenant Chaput, 12; adjudant Jailler, 12; sous- 
lieutenant Ortoli, 11 ; sous-lieutenant Tarascon, 11 ; 
adjudant-chef Fonck, 11 ; sous-lieutenant Lufbery, 10. 



31« VIE HÉROÏQUE DE GUYNEMEK 

Ces noms-ià grandiront en gloire. Quelques-unv 
ont déjà grandi. D'autres noms viendront s'ajouter 
aux leurs. Cependant ne te borne pas à retenir des 
noms. Car tu n'en retiendras jamais assez, car tu ne 
connaîtras pas et personne ne connaîtra jamais 
tous les milliers de noms qu'il faudrait retenir si 
nous étions vraiment soucieux de ravir à l'oubli 
menaçant tous les morts et tous les vivants dont le 
courage et la vertu, dont l'endurance et la douleur 
ont composé notre armée et sauvé notre sol. Ne sois 
pas, ne soyons pas injustes; la gloire d'un bomme 
n'est rien si elle ne représente les puissances 
obscures de la foule anonyme. Dans ce nom de Guy- 
nemer il faut entendre le bruit d'armes de toute la 
jeunesse française — fantassins, artilleurs, sapeurs, 
cavaliers, aviateurs — qui s'est dépensée sans 
mesure pour notre salut, comme on entend dans 
un coquillage le bruit de toute la mer au Ilot sans 
nombre. 

Il fallut cet élan, cette longue résistance, cette 
patience prodigieuse, et ces efforts, et ces sacrifices 
des générations qui t'ont précédé, petit écolier de 
France, à qui ton âge n'aura pas permis de fournir 
ta part, pour te sauver, pour sauver notre pays, pour 
sauver le monde, créé par la lumière et pour la 
lumière, des ténèbres d'une épouvantable oppression. 
L'Allemagne a vidé la guerre de tout ce que les na- 



ÏNVOI. 317 

tions, p(^riiblementet bien incomplètement, y avaient 
introduit de respect pour la toi jurée, de pitié pour 
les faibles, de protection pour les non-belligérants, 
d'honneur. Elle a achevé de l'empoisonner, comme 
ses gaz. Voilà ce qu'il ne faut pas oublier. Non seu- 
lement elle a voulu la guerre et l'a imposée, mais, 
pour établir sur l'univers la domination de la force, 
elle a eu recours à la cruauté et à la terreur érigées 
en systèmes. Ainsi a-t-elle semé la haine, la révolte, 
l'horreur contre tout ce qui nous rappellera le nom 
allemand. Tes camarades de Paris, petit écolier, te 
diront qu'un soir, peodant leur sommeil, des esca- 
drilles ennemies sont venues au clair de lune jeter 
des bombe» au hasard sur la grande cité hors la 
zone des armées, cible immense, but impossible à 
manquer. Et quel but! D'inutiles assassinats. C'est 
la guerre qu'a menée l'Allemagne dès le début, c'est 
la guerre qu'elle nous contraint à lui faire. Et, pen- 
dant que s'accomplissait cette triste besogne, nos 
avions, montés par des pilotes qui n'étaient guère 
plus âgés que toi, éclairés par un phare à leur bord, 
naviguaient comme des étoiles mouvantes, au-dessus 
de la ville de sainte Geneviève, de sainte Geneviève 
qui voyait recommencer l'invasion par le chemin 
des airs. 

Petit écolier de France, n'oublie jamais, enfin, 
qu'une guerre comme celle-ci, en confondant les 



518 VIE Héroïque de guynemer. ■ 

classes et les générations, a fondu dans un nouveau 
creuset les puissances collectives de notre pays. Ces 
puissances collectives, comme elles se sont exercées 
par la haine commune dans la guerre contre un 
injuste agresseur, doivent s'exercer par l'union et 
par l'amour dans la paix. Omne reijnum divisum 
contra se desolabitur; et omnis civitas vel domus 
divisa contra se non slabit. Je te laisse le soin de 
traduire ce latin limpide. Ton instituteur ou Ion 
curé t'aidera au besoin. La maison, la cité, la pa- 
trie, ne doivent pas être divisées. L'ennemi nous 
aurait causé trop de mal, s'il ne nous avait récon- 
ciliés avec nous-mêmes. C'est toi, mon petit, qui 
seras chargé d'essuyer la face sanglante de la patrie, 
de la guérir de ses blessures, de lui assurer le 
bonheur et le renouveau dont elle a besoin. Elle 
sortira de l'effroyable lutte, respectée, henorée, 
admirée du monde entier, mais bien lasse. Aime-la 
pieusement, et puise dans la biographie d'un Guy- 
nemer la résolution de fortifier ta jeune volonté 
pour servir dans ta vie quotidienne, comme il a 
servi jusqu'à en mourir.... 

Décembre '1917-Janvier 1918 



TABLE DES MATIÈRES 



PROLOGUE 



CHANT I 
L'ENFANCE 

I. — Les origines 21 

II. — La maison et le collège 36 

lU. — Le départ 6S 

CHANT II 

PLEIN CIEL 

I. — La première victoire 83 

II. — De l'Aisne à Verdun 115 

m. — La terre a vu jadis errer des paladins 132 

IV. — Sur la Somme 0«uai91ft ^février 1917) .... 152 



3t!0 TABLE DES MATIËRBS 

CHANT III 
AU ZENITH 

I. — La journée du 25 mai 1917 175 

II. — Visite à Guynemer 19J 

III. — Guynemer dans les camps 201 

IV. — Guynemer cher son père 241 

Y. — L'avion magique 226 

CHANT IV 

L'ASCENSION 

I. — La bataille des Flandres 257 

n. — Les présages 251 

III. — Le dernier départ. 265 

IV. — La veillée 275 

V. — La légende 284 

VI. — Att Panthéon 305 

ENVOI 511 



PARIS. TYP. PLON-NOCRRIT ET C'«, 8, RUE GARANCIÈRB. — 22605, 




t:^ 



\ 



s. 



> 
o 

:3 

Q 
♦H 
U 



ta 
<D 

u 
o 



;3 






ai 
<D 

o 

m 



© 

g. 

•ri 
O 
U 

a> 

•H 

> 



University of Toronto 
Library 



DO NOT 

REMOVE 

THE 

GARD 

FROM 

THIS 

POCKET 



Acme Library Gard Pocket 

Under Pat. "Réf. Index File" 
Made by LIBRARY BUREAU